Q '| 8 \.\ PHILOSOPHIE MORALE AL M\ BIÈGL
Nietzsche, le problème moral el li1 problème social. La mcillourc éthique esl pour lui relie qui, mise en pratique par l'humanité, lui permettrait de reculer le plus loin possible les limites de sa souveraineté.
Or un grand fait, paradoxal en apparence dans un monde où triomphe partout la volonté de puissance, frappe immédiatement l'observateur qui jette les yeux sur l'Europe d'aujourd'hui : c'est la prédominance toujours plus marquée, au sein de la société moderne, d'un type d'humanité moyen. L'homme de troupeau l'emporte actuellement sur le solitaire et le puissant. Deux variétés de faibles, le dégénéré et le médiocre, sont en train d'imposer leur table des valeurs au monde moderne.
On sait que la décadence telle que la comprend Nietzsche n'est pas un phénomène anormal et pathologique, un mal qu'on peut combattre et vaincre, niais une conséquence nécessaire et normale de la vie. la contre-partie obligée de toute croissance. Tout système de forces, tout organisme doit dépérir à un moment donné et, même lorsqu'il fonctionne normalement, produire des déchets qu'il lui faut éliminer. 11 n'es! pas de société, si prospère soit-elle, qui ne contienne d'innombrables décadents; plus le progrès sera rapide et plus aussi augmenteront les produits de désassimilation. Tous les hommes, même et surtout les plus sain-, sont « malades » à certaines périodes de leur existence: toutes les grandes passions, l'ambition, l'amour, le ressentiment s'accompagnent de troubles profondtout homme qui ne meurt pas avant l'âge éprouve sur lui-même les effets de la décadence et connaît ainsi par expérience les instincts du décadent : en sorte que la
moitié presque de toute vie humaine appartient à la décadence. Notez ensuite que la moitié du genre humain, la femme, est débile de volonté, « faible, maladive, variable, inconstante ' », qu'elle a besoin d'une religion de la faiblesse glorifiant l'impotence, l'amour, l'humilité : qu'elle fonde sa domination en asservissant par ruse les forts ; qu elle conspire toujours avec le prêtre contre le puissant, contre l'homme. Puis, le développement rapide de la civilisation moderne a pour conséquence la multiplication d'une foule d'éléments morbides : on voit pulluler le fou et le criminel — et aussi une espèce intermédiaire, « l'artiste ». un névrosé qui n'est pas mûr encore pour l'asile d'aliénés, un anarchiste que sa faiblesse de volonté et sa pusillanimité sociale différencient seules du malfaiteur. Enfin la décadence est aggravée et accélérée par le bouleversement universel des conditions et des races, résultat de la révolution et de la superstition égali taire : les castes inférieures, les représentants des instincts de décadence
— opprimés gonflés de ressentiment et d'envie, esclaves lâches et rusés, anarchistes et nihilistes de toute sorte
— se mélangent aux castes supérieures, si bien qu'au bout de deux ou trois générations la pureté de la race n'existe plus nulle part ; la véritable aristocratie, celle des instincts et du sang, a disparu ; l'Europe s'est irrémédiablement encanaillée. Les génies eux-mêmes, — un \ictor Hugo par exemple ou un Richard Wagner — subissent la contagion du milieu et se soumettent au préjugé démocratique : pour atteindre à la puissance, ils servent, ils flattent, ils adulent le peuple ; ils se font
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'>.)(> LA PHILOSOPHIE MORALE AU \l\" SIECLE
les porte-paroles des sentiments avec Lesquels <m |)cut enthousiasmer les musses, la pitié, la religion de la souffrance humaine, la glorification dos humbles et des opprimés. En un mot : on voit se multiplier, au sein de la société moderne, toutes les variétés du décadent, depuis le vulgaire alcoolique ou l'hystérique jusqu'au dégénéré supérieur, à L'artiste romantique, à « l'homme supérieur » que rongent le pessimisme et la névrose. Et en opposition a^ec la foule des décadents alliés aux hommes d'exception, on voit se constituer un second type de faibles, le médiocre, l'homme de troupeau. Alors que le décadent est un malade et que la multiplication de ce type est l'indice d'une rapide évolution et décomposition sociale, le médiocre n'a rien de morbide. Il constitue un type relativement sain et en tout cas beaucoup plus stable, plus susceptible <le durer que le précédent. Au milieu du grand bouleversement social, il représente un élément conservateur qui modère le mouvement de l'évolution et assure L'avenir de l'espèce. De là son importance toujours croissante. Son idéal est celui de la bête de troupeau : en tète de sa table des valeurs il place la « société » à Laquelle il prétend reconnaître « une valeur cosmique, voire même métaphysique 1 ». Hors d'état de subsister par lui-même et vivant toujours en troupeau, il a peu de personnalité : on ne voit en ellcl pas pourquoi il aurait une individualité propre qui le différencierait de son voisin : ce serait là un luxe, un gaspillage de force absolument inutile. Le médiocre tend à n'être plus que la réplique indifférente et banale d'un type moyen
reproduit à un nombre indéfini d'exemplaires. En conséquence il est aussi résolument égalitaire : il croit fermement à « l'égalité des hommes devant Dieu » ; il veut que tous aient les mêmes droits, les mêmes devoirs, les mêmes principes de conduite, le même idéal. Il déteste de toute sa force quiconque prétend s'élever audessus du troupeau ; il combat donc sans merci les aristocraties comme aussi les individus d'élite. Les loris lui apparaissent comme des explosifs dangereux capables de mettre en péril l'édifice social et dont il faut par conséquent rendre l'explosion inoffensive ou, mieux encore, empêcher l'explosion ; il les surveille donc avec défiance, il s'efforce de les convertir à son idéal, de leur persuader qu'ils n'ont pas de devoir plus haut que de se dévouer au bien du troupeau, de devenir les bergers du troupeau : il les soumet à un régime déprimant d'abstinence ascétique, d'obligations morales, de labeur absorbant qui les empêche de prendre conscience d eux-mêmes. Chacun doit borner son ambition à être un rouage utile de la grande machine sociale, se spécialiser de bonne heure, s'adapter à la fonction qu'il doit accomplir, se résigner à n'être (( qu'un fragment et une portion d humanité1 ». Le médiocre est intelligent et industrieux ; il a pour la science une adoration superstitieuse. Ce qui lui fait défaut c'est avant tout la volonté, le sens de la responsabilité personnelle. N'étant pas maître de lui-même, il est impressionnable a l'excès, sujet à de brusques déterminations, mais incapable d'une volonté longue et soutenue. Il est, du reste, de tempérament médiocre, peu apte aux grandes
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