‹ Études sur la philosophie morale, au XIXe siècleChapitre 62 sur 72 · LA PHILOSOPHIE MORALE \( \I\ 5IÈCL · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE MORALE \( \I\ 5IÈCL

passions. Pacifique <■! débonnaire, malhabile à L'attaque

comme ;i la défense, s;m< audace même dans le domaine spirituel, il loue chez autrui les qualités qui Fonl l'homme « bon », c'est-à-dire l'être inoffensif et socialement utile, ci <lonl il n'esl pas besoin d'avoir peur, mais que pourtant on ne doit pas mépriser » '. Au total l'évolution de l;i culture moderne se dirige toujours encore dans le sens du nivellement et favorise le triomphe des médiocres. L'Européen de l'avenir apparaît à nos imaginations comme c< un animal domestique très intelligent, liés laborieux et au fond très modeste, curieux jusqu'à l'excès, complexe, douillet, faible de volonté — un chaos cosmopolite d'instincts et d'intelligence " » .

Ce triomphe des faibles et des médiocres doit-il être interprété nécessairement comme un symptôme de la décadence irrémédiable de l'espèce humaine? — En aucune façon, répond Nietzsche. L'avènement du règne de la médiocrité est un fait nécessaire au développement même de notre espèce.

Nous avons vu tout à l'heure que l'homme s efforce vers la puissance à la fois comme individu et comme espèce : l'humanité prise dans sa totalité aspire à réaliser un maximum de forées, à augmenter le plus possible la sphère de sa domination. Or elle ne parviendrait pas, selon toute vraisemblance à atteindre ce but si elle ne produisait que des individualité- et des races fortes. C'est un fait d'expérience que les nations supérieures durent peu : leur ardeur belliqueuse, leur

t.XV, 18o.

a. XV, i a i.

KRKDKIUC NIETZSCHE

ambition, leur soif d'aventures les poussent à des luttes où elles se déciment réciproquement, à des entreprises périlleuses où elles se consument rapidement. Les puissants se prodiguent sans compter; peu leur importe de durer longtemps ; ce qu'ils veulent c'est la vie intense et glorieuse. Leur période de splendeur une fois passée, ils traversent des époques de profonde dépression, de complet épuisement; lorsqu'ils ont gaspillé leur capital de forces, ils se trouvent parfois plus las, plus déséquilibrés que les faibles eux-mêmes. Une ère de grandeur est un luxe que l'humanité paie très cher. — Il semble donc que l'espèce humaine ait intérêt, pour atteindre le développement maximum dont elle est capable, à produire, outre les races fortes et les aristocraties, un type moyen plus paisible et plus disciplinable qui lui assure la durée. Le triomphe des médiocres apparaît ainsi comme un fait entièrement justifié au point de vue biologique. Nous nous rapprochons d'un état de civilisation où toutes les parcelles d'énergie humaine, même les plus médiocres, trouveront leur utilisation dans un immense mécanisme social, où la terre sera exploitée industriellement dans sa totalité. L'humanité tend ainsi à devenir un engrenage énorme et prodigieusement complexe de rouages soigneusement adaptés à leur destination, un mécanisme où les éléments autonomes et directeurs se feront de plus en plus rares et superflus, une somme formidable de volonté de puissance organisée, et dont les éléments constitutifs pris isolément représenteront un degré minimum de force et de valeur. Cette exploitation méthodique de l'énergie humaine, cette utilisation rationnelle des forces les plus minimes, cette sup-

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pression de toul gaspillage imilile ont pour effet d'augmenter La puissance collective del humanité en dépit de la dégénérescence momentanée de I individu. Il est d'une

sage économie de conserver en vie les faibles parce qu'il y a beaucoup de basses besognes qu'ils sont capables d'accomplir. Il importe donc aussi d'entretenir parmi eu\ les dispositions qui rendent leur existence possible, de cultiver en eux L'instinct de solidarité à la place de la crainte et «lu ser\ ilisme. de leur inculquer une religion et une morale glorifiant et idéalisant les vertus indispensables de l'homme-machine. L'abnégation, la patience, la discipline, afin qu'ils puissent supporter sans découragement l'ennui accablant qu'entraîne la monotomie d'une activité machinale. La médiocrité est donc un élément nécessaire de l'économie universelle. Rien déplus méprisable que le faux idéalisme qui ne veut pas consentir à ce que les médiocres -oient médiocres et qui s'indigne de leurs imperfections — lâcheté, fausseté, petitesse, mesquinerie : — a Précisément parce qu il est l'exception, le philosophe a le devoir de prendre sous sa protection la règle, et d'entretenir chez l'humanité moyenne 1 acceptation de soi-même et de sa destinée ' . »

.Mais si l'existence des médiocres et de la machine sociale sont indispensables pour le développement de l'humanité, il est, en revanche, impossible de les regarder comme la raison d'être de l'espèce humaine. L'organisation de L'immense mécanisme social, avec ses innombrables rouages solidaires les uns des autres entraîne des frais énormes : il représente un maximum

i. X\. 1*8, cf. 43i.

d'exploitation de l'homme. Or Nietzsche combat de toutes ses forces « L'optimisme économique » qui voit dans cette organisation un bien absolu : « Croironsnous que l'accroissement des frais supportés par chaque individu aura pour résultat un accroissement de profit ? Le contraire semble vrai : les frais individuels s'additionnent, produisant, au total, un déficit général : l'homme se trouve diminué : — en sorte que l'on ne comprend plus, en fin de compte, le pourquoi de cette immense évolution. Un pourquoi? un nouveau pourquoi? — voilà ce qu'il faut à l'humanité1... » Si cette exploitation de l'homme ne se fait pas au profit de quelqu'un, c'est qu'elle est simplement « un amoindrissement de la valeur totale du type humain, — un gigantesque phénomène de régression ~ ». Elle ne se justifie que si elle laisse en fin de compte un bénéfice permettant le développement d'une humanité de luxe, d'un type supérieur qui porte en lui-même sa raison d'être. L'Etat et la société ne sont pas une fin en soi mais une sorte de niveau moyen, de substructure destinée à supporter l'édifice de l'humanité supérieure : « La race moyenne, dit Nietzsche, a besoin, sitôt constituée, d'une justification. Sa raison d être, c'est de servir une race supérieure et souveraine à qui elle sert de piédestal et qui ne peut accomplir sa mission qu'en se haussant sur cette base. Ce ne sera pas seulement une race de maîtres, dont la tâche consisterait essentiellement à gouverner le troupeau, mais une race ayant sa sphère de vie propre, douée d'un excédent de force

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