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tages physiques : on est curieux et aventureux. Ce
naturalisme se décèle aussi dans notre attitude visà-\ is de la science : an culte pathétique de la vérité nous avons substitué le dilettantisme intellectuel effronté et pervers ; — dans noire attitude à l'égard de la morale : nous ne savons plus parler sans ironie du « devoir » ; — dans notre altitude en face des problèmes politiques : nous voyons partout des conflits de forces ; nous ne croyons plus à un droit qui ne repose pas sur la puissance ; tous les droits nous apparaissent comme des conquêtes : — dans notre estimation des hommes et des événements : la passion nous apparaît comme un privilège et nous ne concevons la grandeur qu'émancipée de la morale ; — dans notre altitude vis-à-vis de la nature : nous ne vantons plus son « innocence » ni son « harmonie » ; nous savons qu'elle est méchante et stupide, quelle n'aspire pas à la vertu, mais nous l'en estimons davantage. Bref: L'Européen moderne commence à ne plus avoir honte de ses instincts naturels, à oser s'avouer sans amertume son immoralité foncière. Dans ce mouvement qui éloigne sans cesse da\antage l'homme moderne de l'idéal chrétien et moral s annonce la grande transvaluation des valeurs qui ramènera l'humanité à la santé, à l'idéal aristocratique.
Nous sommes en mesure, maintenant, d'apprécier en quel sens et dans quelle mesure il faut tenir l'éthique de JNictzche pour aristocratique, individualiste, égotiste.
Nietzsche apparaît tout d'abord comme un aristocrate en ce qu'il conteste avec la dernière énergie que la même morale puisse convenir à l'humanité entière. 11 réclame mit' différenciation croissante de l'espèce humaine : et
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celle différenciation n esl pas seulement, à ses yeux, un fait, elle esl une Im salutaire el hou ne. Il e>i loi il aussi \ ;iin de souhaiter le rapprochemenl des deux l\|»es Im n i;< i m ^ fondamentaux que de souhaiter L'atténuation des différences entre les deux sexes ; dans l'un el L'autre cas l'hermaphroditisme esl contre nature el ne vaul rien. Ce qu'il faut, c'esl « développer les caractères typiques el accentuer toujours davantage les différences ' ». Dès que Les types se rapprochent, dès que Le troupeau tend ;i prendre les qualités du solitaires el Les solitaires (elles du troupeau, la décadence se produit fatalement.
Il y a donc chez Nietzsche deux éthiques, inégales sans doute en dignité — puisque l'une esl celle de la moyenne el L'autre celle de l'élite — m;ii> pourtant égalemenl Légitimes chacune dans sa sphère. Il ne finit pas estimer la valeur des solitaires à L'aide des mesures morales des médiocres, ni celle des médiocres avec les mesures des puissants. Chacun doit être jugé d'après les normes de son éthique particulière ; chacun doit vivre selon les lois qui sont faites pour lui. Considérée dans sa totalité, la morale de Nietzsche n'est donc ni ((aristocratique», ni «démocratique», ni «individualiste», ni «socialiste», ni «égotiste», ni «altruiste» : elle est à la lois l'un et l'autre selon le point de vue auquel on se place. Nietzsche combal à la vérité, avec l'énergie «pie L'on sait, l'éthique du troupeau : mais c'esl uniquement ;i cause de son intolérance el parce qu'elle prétend s'ériger en loi universelle : il ne songe pas nu seul instant à souhaiter sa disparition : « J'ai déclaré la guerre, dit-il, à l'idéal anémique du chris-
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tianisme cl à toul ce qui lui est apparenté, non pus dans l'intention de le détruire, mais simplement pour mettre fin à sa tyrannie et faire de la place pour de nouveaux idéaux, des idéaux plus robustes... La persistance de l'idéal chrétien est au nombre des choses les plus souhaitables qui soient, ne fut-ce qu'au point de vue des idéaux qui cherchent à s'affirmer à coté et peut-être au-dessus de lui : ils ont besoin d'adversaires, de forts adversaires pour devenir forts. — Ainsi nous avons besoin, nous autres immoralistes, de la puissance de la morale : notre instinct de conservation exige que nos adversaires gardent leur vigueur, il veut seulement les dominer ' ». Nietzsche est donc très éloigné de penser que le progrès de l'humanité résulte du développement exclusif des tendances aristocratiques et individualistes. S'il prend le parti des puissants, c'est parce qu'il estime que l'élite est opprimée, menacée dans son existence même par la tyrannie jalouse des médiocres. Mais il sait fort bien que l'idéal aristocratique n'est valable que dans de certaines limites ; que le développement de l'égotisme chez les sujets inférieurs serait une calamité et mènerait à l'anarchie ; tout comme le développement des instincts altruistes chez les individus supérieurs serait un signe infaillible de dégénérescence et priverait l'humanité de ses chefs naturels, ce qui la mènerait par une autre voie à l'anarchie.
Il y a donc bien entre les aristocrates et le troupeau
un antagonisme naturel et nécessaire : mais cet anta-
gonisme crée entre les adversaires un véritable lien de i. XV, 434.
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solidarité. Le triomphe exclusif de L'un ou de L'autre sérail un désastre pour le genre humain. Snns l'aristocratie des puissants, des créateurs de valeurs, L'existence sérail sans Lui : suis Le troupeau fortemenl organisé «les médiocres, Le genre humain s'éteindrait rapidement. L'individualisme du forl trouve son complémenl dans L'altruisme «les faibles. Pour la prospérité cl la grandeur du genre humain, il importe également que l'un soil puissant, autonome, conscient de sa souveraineté el de son omnipotence el que les autres se groupent docilement autour de lui el trouvent dans I association, dans la subordination commune à une même volonté une raison de vivre qu'ils ne trouveraient pas en eux-mêmes. Jl faut donc qu'ils s'établisse, au sein de 1 humanité comme en chaque individu, un heureux équilibre cuire L'égqïsme el L'altruisme; il faut arriver à constituer une hiérarchie fondée sur L'inégalité naturelle des hommes et où chacun soit égoïste ou altruiste dans la mesure où l'exige sa valeur réelle, sa constitution physiologique. Plus l'humanité réelle se rapprochera de cette hiérarchie idéale et plus elle se rapprochera de son poinl de perfection : plus clic s en éloignera, soi! par nivellement, soit par anarchie. et plus elle se hâtera vers la décadence. Pourque L'espèce humaine s'épanouisse pleinement, il importe de voir se perpétuer l'antagonisme fécond des deux types fondamentaux : du solitaire et du troupeau, des puissants el des médiocres, de l'individu et de la collecl i\ ilé.
Le contraste physiologique et l'antagonisme social qui existe entre les puissants el les médiocres a, naturellement, pour corollaire l'opposition de leurs éthi-
ques : L 'immoraKsme égotiste des uns contredit, certes, radicalement la morale égalitaire et altruiste des autres. 11 n'y en a pas moins, au yeux de Nietzsche, une sorte de continuité entre ces deux doctrines. On a souvent noté comme l'un des traits caractéristiques de la physionomie intellectuelle de, Nietzsche l'instinct qui le portail, suivant son expression, à perpétuellement se (i dépasser » lui-même, à pousser, de déduction en déduction, une idée, une croyance, une affirmation jusqu'au point où elle se détruit elle-même par « autosuppression » selbstaufhebung . Or. il est certain que l'immoralisme de Nietzsche a sa source non pas dans un mouvement de réaction contre la morale chrétienne mais au contraire dans un excès de probité intellectuelle et morale, dans un raffinement étrange d'altruisme. La morale chrétienne s'anéantit par « auto-suppression » dans l'âme des élus qui s'élèvent jusqu'au type supérieur d'humanité. On ne naît pas surhomme, en effet; on ne choisit pas délibérément de suivre la morale des puissants. Il semble bien que Nietzsche ne regarde pas comme possible, tout au moins dans l'état actuel de notre civilisation, de passer directement de l'égoïsme naturel de la brute primitive à l'égotisme supérieur du puissant. Dans la parabole célèbre des « Trois métamorphoses de l'esprit » qui ouvre le premier livre de Zarathustra, l'esprit commence par être « l'animal robuste et patient, abstinent et respectueux », le chameau, qui se charge volontairement des plus lourds fardeaux et court vers le désert. L'homme doit donc d'abord être « bon esclave », docile, respectueux et dévoué ; il doit trouver sa joie dans l'accomplissement des devoirs les plus pénibles, les plus
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durs, les plus répugnants; il doit, en un mot, être (( altruiste» — el il le restera toute sa vie s'il appartient à La moyenne de I espèce humaine. Mais s'il ; 1 1 » | »; 1 1*tienl à I élite, il suivra La voie douloureuse qui conduit l'homme vers Lui-même; il concevra que L'altruisme est un pur non-sens s'il ne se trouve pas quelque part un égoïsme supérieur qui "-<>ii sa raison d'être; alors, si la nature lui a donné une volonté de puissance suffisante, il abjurera peu à peu ses croyances, il fera taire en lui la voix du respect; Lentement, par des efforts pénibles et prolongés, il s'élèvera, «la us L'angoisse de son cœur, jusqu'à L'immoralisme égo liste du surliomnic. Le Chameau de la parabole deviendra le Lion dévorant, puis L'Enfant innocenl qui sourit el joue. De même que le troupeau i\os médiocres est la plateforme sur laquelle s'élève L'aristocratie des puissants, La morale chrétienne est la base d'où sedégage peuà peul'immoralisme (j ni abolit la distinction du bien et du mal.
Le couronnement de l'éthique de Nietzsche est la religion de Dionysos, qui proclame la « perfection » de l'univers, qui dit « oui » à toute L'existence, à ses joies comme à ses souffrances, à ses beautés comme à ses misères.
Ce que L'homme appelle « mal ». ce à quoi il dit a non », c'est ce qui lui apparaît comme « redoutable », comme un danger, une menace pour son existence extérieure ou intérieure. C'est la peur qui crée donc le domaine du mal. L'homme primitif qui se sent faible el désarmé en face de la nature m\ stérieuse et des coups soudains du sort, redoute le hasard, l'inconnu, l'imprévu, et délimite en conséquence la sphère du mal. Or. à mesure que l'humanité progresse, elle apprend à
dominer, à domestiquer les forces qui lui apparaissaient d'abord comme menaçantes: la culture n'est pas autre chose que « l'art de rendre utilisable ce qui est redoutable ' » — en d'autres termes de rendre « bon » ce qui était (( mauvais ». « Tout bien, dit Nietzsche, est un mal ancien qu'on a su dompter et asservir". »
Il s'ensuit d'abord qu'entre le «. bien » et le « mal » il n'y a pas en réalité d'opposition. La même force qui est un « mal » pour le primitif ignorant est un « bien » pour le civilisé qui a appris à en tirer parti ; la même passion, le même instinct que le faible frappe d'anathème et appelle « mal » parce qu'ils lui semblent de nature à compromettre son équilibre intérieur et risquent de l'induire à des actions qui lui seraient nuisibles, sont un « bien » pour le fort qui est parvenu à la maîtrise de soi et sait les utiliser et les faire tourner à son profit. Nietzsche pose donc en principe « l'homogénéité du devenir » : la réalité est la synthèse des contraires, l'identité du bien et du mal : il n'est pas de « bien » qui ne soit en même temps un « mal », pas de « mal » qui ne soit en même temps un « bien ». C'est ce qu'ignore le médiocre, le croyant de l'ancienne morale : il ne comprend pas que toute chose a nécessairement son « revers » et qu'on ne peut pas avoir l'un sans accepter aussi l'autre ; il voudrait effacer le « caractère typique3 » d'une chose, d'une époque, d'un individu en appelant « bien » une partie de leurs qualités et « mal » une autre partie, et en décrétant que le « mal » est quelque chose qui peut et doit être aboli ; il souhai-
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