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Philosophie morale. 18
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gnants des hommes d'aujourd'hui comme aussi de leur affirmation persistante de la beauté cl de la sainteté de la \ if.
Si l'on relit aujourd'hui, à près tic vingt ans de distance, l'article où, peu de temps ;i\atil la dillusion en Fiance des idées de Nietzsche, Edmond Scherer analysait les symptômes et le> causes de cette a crise de la morale' » que l'on dénonçail <lc toutes parts à ce moment, on est frappé de voir à quel point les esprits étaient préparés à comprendre et à goûter .Nietzsche. Le côté négatif de son œuvre, d'abord, son nihilisme intellectuel, religieux et moral, s'annoncent déjà de toute part. Bien avant de connaître le philosophe de la volonté de puissance on s'était familiarisé, chez nous, avec l'hypothèse troublante de l'illusionnisme universel. On proclamait comme lui la « déconfiture de l'absolu », la vanité de toute métaphysique : comme lui on tenait pour illusoire la distinction du sujH et de l'objet, l'opposition entre le « vrai inonde >> et le « monde des apparences » : comme lui on déclara il que « l'homme, après avoir été Longtemps un indiscret qui veut voir par-dessus le mur, ne se demande plus même s'il y a quelque chose de l'autre côté de ce mur » et s'aperçoit « qu'il est aussi absurde de parler comme si la nature était un rideau derrière lequel il se passe quelque chose que de supposer qu'on pourrait se mettre à la fenêtre pour se regarder passer dans la rue ». Comme Nietzsche nos agnostiques avaient percé à jour l'illusion qui consiste à imaginer, en vertu du mirage créé par les abstractions du langage, des entités fic-
i. Scherer, Etudes *ur la littérature contemporaine, \ III. p. 1 55 ss.
tives telles que le « moi » ou l' « urne » ; comme lui ils avaient dépouillé la loi morale de tout caractère absolu, compris que les notions de bien et de mal n'ont qu'une valeur relative à nous, reconnu que la nature ignore cette distinction, qu'elle n'a ni justice ni pitié, qu'elle est immorale de la suprême immoralité, l'indifférence. Le nihilisme de Nietzsche n'a donc pas été pour nous la révélation d'abîmes insoupçonnés. Mais aussitôt qu'il nous a été connu, nous avons salué en lui le penseur génial qui résumait avec une éloquence et un lyrisme merveilleux nos doutes et nos défiances, — le grand sincère qui nous commandait d'aller sans peur jusqu'au bout de notre pensée, sans nous laisser abuser par les tentatives des timides pour concilier ce qui est inconciliable, pour ressusciter subrepticement les idoles jetées à bas, pour dissimuler la réalité derrière le voile complaisant d'hypothèses consolantes et fragiles. Et ainsi Nietzsche est très vite devenu pour nous le représentant typique d'un radicalisme sceptique et pessimiste qui avait jeté des racines profondes parmi nous avant que ses écrits ne se fussent répandus en France, mais qui s'est incontestablement développé, fortifié, précisé au contact de sa pensée.
Mais on ne pouvait s'en tenir à la négation pure et simple : après avoir détruit les valeurs périmées, il fallait aussi en créer de nouvelles, élaborer une conception générale de la vie basée sur la négation de toute métaphysique et de tout absolu, trouver pour le libre esprit de nouveaux motifs d'agir et de nouvelles espérances. Sur ce point aussi les penseurs français cherchaient leur voie en pleine indépendance. L'agnosticisme aboutissait chez les uns à l'cpicurisme intellectuel
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qui considère le monde comme un vaste spectacle auquel il convient de s'intéresser mais sans le prendre trop au sérieux, el voil dans la vie non point une tâche à remplir, mais plutôt un art ou mieux encore un fait naturel qu'il faut étudier sous ses formes multiples « sans se donner le tort d'y soupçonner une énigme et encore moins le ridicule de prétendre changer les hommes ». Chez d'autres il concluait à une sorte d'ascétisme contemplatif, à une impérieuse volonté de connaissance qui s'efforce vers la vérité sans savoir pourquoi elle la cherche, et qui, tout en travaillant ainsi pour soi, garde parfois l'espoir confus de travailler à une oeuvre collective, impersonnelle et pour un hut ignoré. D'autres enfin prêchaient l'action, s'instituaient professeurs d énergie, proclamaient la prééminence nécessaire de l'instinct de vie sur l'instinct de connaissance. Dans cette œuvre de réaction contre les progrès menaçants d'un pessimisme nihiliste, Nietzsche a joué un rôle considérahle. Il a montré que le nihilisme peut n'être pas une fin mais un commencement. 11 a résolument allié le nihilisme spéculatif el moral au culte de la vie, à la religion de Dionysos. Chez lui, pas de nostalgie des paradis perdus, pas de regrets de l'absolu évanoui, pas de lassitude désabusée. 11 a vu dans la volonté, dans l'effort incessant vers la puissance, ou, pour nous servir de sa métaphore célèbre, dans l'élan inlassable vers le surhomme, vers un idéal dont on se rapproche toujours sans jamais y atteindre, — il a vu, dis-jc, dans la volonté de puissance le principe qui nous permet de donner à la vie un sens qu'elle n'a pas elle-même. Son attitude n'est plus celle du dilettante ou du contemplatif, mais celle de l'expérimenta-
teur hardi qui voit dans son existence et dans celle du genre humain non un dépôt sacré qu'il faut prudemment ménager, mais une matière à expériences, un enjeu qu'on doit savoir exposer de bon cœur en vue de réussites supérieures; il est le joueur aventureux qui joue hardiment tout ce qu'il a et tout ce qu'il est sur la carte qu'il a choisie, — qui « parie » vaillamment pour la table des valeurs qu'il s'est donnée et dont il expérimente à ses risques et périls la valeur biologique.
Pour cette acceptation courageuse de la destinée, pour cet acquiescement enthousiaste au devenir éternel avec les possibilités redoutables qu'il recèle, pour son amor fati en un mot, Nietzsche mérite, à mon sens, notre pleine sympathie. Certes, les redoutables problèmes qui se posent pour les hommes d'aujourd'hui par suite de l'effondrement progressif des croyances sur lesquelles l'humanité à vécu jusqu'à présent sont loin d'être résolus et nous ignorons si ce sont les solutions proposées par Nietzsche qui prévaudront un jour. Mais quel que soit plus tard le verdict de l'histoire sur la valeur objective de l'œuvre de Nietzsche, nous nous inclinons avec respect devant ce héros de la pensée qui, dans l'écroulement des vieux dogmes et des anciennes certitudes, a proclamé qu'il n'y avait de salut pour l'humanité ni dans une résurrection artificielle du passé mort ni dans l'abdication de ses aspirations supérieures, dans la poursuite d'un médiocre bien-être ou dans la recherche prosaïque de satisfactions purement matérielles, mais qu'il fallait avoir confiance dans la puissance créatrice et organisatrice de la volonté humaine et marcher en avant, toujours en avant, — sans illusions mais aussi sans peur — à travers les
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ténèbres et les incertitudes de l'heure présente vers un avenir qu'il dépend peut-être de nous de faire glorieux, vers la clarté indécise « des aurores qui n'ont pas encore lui ».