COUP D OEIL GENERAL
SUR HORACE ET SES OEUVRES
d*une étendue considérable, et à toutes, en fort grand nombre, des allusions, des images, des expressions. Nous avons fait comme l'inventaire de tout ce qu'Horace lui a emprunté ; nous avons cherché à pénétrer dans les secrets de Tart ingénieux et délicat qui présidait à ces emprunts ; mais nous avons dû remarquer qu'au temps oii écrivait, disons mieux, où chantait Horace, dans un temps marqué par le déclin des croyances, la mythologie ne pouvait plus être pour lui ce qu'elle avait été pour ses modèles grecs, l'expression vivante, non-seulement des souvenirs nationaux, mais de la foi religieuse. Devenue déjà chez les Alexandrins une sorte de langue littéraire propre à prêter sa forme tantôt aux systèmes de la science, tantôt au sentiment, elle ne fut point autrement considérée par cette société d'élite, société aussi sceptiqae qu'élégante, à laquelle, dans la dévote Rome, s'adressait surtout la muse latine. Oui, ce n'était plus qu'une langue littéraire, mais une langue entendue de tous, à l'intelligence de laquelle les splendides cérémonies du culte public, les chefs-d'œuvre des arts apportés par la victoire, l'étude des poètes grecs, la lecture de leurs imitateurs latins, enfin et surtout les représentations du théâtre, disposaient les esprits, qu'on ne pouvait guère se dispenser alors de leur parler, qu'on leur parlait en toute occasion, même quand il aurait été plus naturel de choisir de préférence un langage plus direct pour l'expression des affections intimes de l'âme. La situation d'Horace nous a été expliquée par celle de nos lyriques, qui ont fait longtemps, sans une égale nécessité, et avec bien moins de succès, la même chose, chez qui est aussi intervenue à tout propos la mythologie, mais souvent comme un hôte imprévu et incommode, comme une sorte de fâcheux, dont on a fini par réclamer l'exclusion. Les dieux de la Grèce et de Rome, les dieux d'Horace, compromis par les hommages traditionnels de Malherbe, de J. R, Rousseau, de ce Lebrun qu'on a dit * être
Hardi comme Pindare et plus mythologique, ' 1. M. Emile Deschamps,
on les a renvoyés à leur antique Olympe. Cet exil avait sa raison sans doute, mais il a été prononcé avec un excès de n'o-ueur, contre lequel ont protesté, en beaux vers, autrefois Corneille et Roileau; et, dans une circonstance récente*, don", le souvenir m'est précieux, un aimable Doëte, qu'il est naturel de citer en cette enceinte si loogtemps animée par sa parole éloquente. Plaidant avec esprit et avec grâce la cause perdue de ces divinités poétiques que sa jeunesse avait adorées chez Horace et même chez ses imitateurs, M. Lacretelle disait à leurs intraitables adversaires :
La science sévère est moins que vous craintive; Des astr js dont son œil vient d'enrichir nos cieux, EUj aim'3 à compléter la famille des dieux. L'aimable botanique, en courant vers Paurore, Fait de notre heureux globe un théâtre de Flore, Et vous la bannissez même de vos chansons. Tous les arts ont frémi de vos dures leçons. Contemplez d'Apollon le divin simulacre; Il a pu triompher du marteau d'Odoacre. Quand Rome et l'univers rentraient dans le chaos, Le Tibre l'a mille ans protégé sous ses flots; Il rayonne toujours de sa splendeur première; De l'empire du beau c'est toujours la lumière ; Son regard, enflammé d'un sublime courroux, Semble nous dire encor: Profanes, à genoux! .
Les odes d'Horace, marquées par le temps où elles se sont produites d'un caractère, je ne dirai pas si religieux, mais si mythologique, sont de ces monuments qui ne vieillissent pas avec les idées qu'ils expriment, et dont l'inaltérable beauté résiste même aux révolutions par lesquelles est renouvelée l'imagination humaine.
Une autre sorte d'ornements poétiques qu^Horace a fort prodiguée n'a pas été moins décriée par l'usage peu judicieux, peu discret, qu'en ont fait les poètes dont se moque Boileau dans ces vers de sa neuvième satire :
l. Séance publique de rAcadémie française, le 5 février 1843.
- COUP DOZIL GÉNÉRAL
Irai-je dans une ode, en style de Malherbe, Troubler dans ses roseaux Je Danube superbe Délivrer de Sion le peuple gémissant, '
Faire trembler Memphis ou pâlir le croissant, Et passant du Jourdain les ordes alarmées Cueillir mal à propos les palmes idumées?'
Je veux parler de celte géographie qui a partout sa place avec la mythologie dans les vers d'Horace, qui fait partie ainsi qu'elle de sa composition et de son style, qui ne contribue pas moins qu'elle h les animer, à les colorer.
La nouveauté du monde, mal exploré, peu connu, tout plein, comme l'a dit Horace des rives de PHydaspe, fabu- Icsus Hijdaspesy de perspectives merveilleuses, faisait, pour les anciens, de la géographie une chose poétique. Les Grecs en avaient rempli leurs compositions de toutes sortes, celleslà même quelquefois auxquelles semble le moins convenir ce genre d'agrément, les compositions du théâtre*; et cela bien avant qu'Alexandrie en eût fait un des thèmes favoris de ses doctes poèmes. Naturellement ce goût passa aux poëtes latins, chez un peuple guerrier, conquérant, conduit parses continuelles expéditions vers toutes les extrémités du globe, qui faisait de la géographie à la manière d'Alexandre et de ses successeurs. C'est ainsi qu'Horace reçut d'une double tradition, grecque et latine tout ensemble, l'usage particulier aux anciens, et de ces épilhètes locales qui donnent en quelque sorte une patrie à tout objet, quel qu'il soit, appartenant à la nature ou h l'industrie humaine, dont parle le poëte, et de ces énumérations grossies des noms de tant de villes' et de contrées diverses qui égarent l'imagination en de lointains voyages. Les unes et les autres sont très-fréquentes dans les odes d'Horace, dentelles élargissent singulièrement l'horizon. Cette géographie n'est pas un vain placage, comme dans les banalités hyperboliques justement censurées par Boileau, Toujours elle a sa raison dans la nature des idées qui l'amènent, des sentiments qui s'y mêlent; elle a même
1. -Voyez mes Études stir les tragiques grecs, livre I, chap. m et iv notamment aux pages 228, 257, 275 et suivantes de la piemiCMe édition! 237 , 2i7, 297 de la seconde et de la troisième.
SUR HORACE ET SES OEUVRES
toujours quelque chose de passionné. C'est l'expression d'un souvenir personnel et vif des lieux, qu'il s'agisse de l'Italie, ou même de la Grèce et de l'Asie, autrefois visitées par le poëte; l'expression du bien-être qu'il goûte dans quelques résidences préférées, Tarente, Baies, Préneste, Tibur, la Sabine; de l'attachement qu'il a conservé pour son pays natal, l'Apulie; enfin et surtout l'expression du patriotique orgueil que lui donne la grandeur d'un empire dont la capitale est Rome, et la frontière les extrémités du monde connu. Cette frontière immense, sur laquelle Auguste a incessamment les yeux attachés, que ses armes protègent partout à la fois contre les populations inquiètes prêtes à la franchir, Horace en fait en cent endroits mesurer l'étendue. On peut, nous y avons consacré un assez grand nombre de leçons, en dresser la carte avec ses vers.
Ce n'est pas seulement à la mythologie, à la géographie, qu'Horace emprunte les détails, constante parure de ses odes; c'est encore à une science dont les lyriques modernes ont aussi fait usage à son exemple, toujours bien moins naturellement, bien moins heureusement, l'astronomie.
L'astronomie, chez nous, est devenue par le progrès des connaissances un domaine tout scientifique, abandonné du vulgaire : le nom, la place, la marche, l'influence des diverses constellations, tout cela est bien moins familier au grand nombre que dans le temps oii les astres, décorés du nom des die^x, liés aux traditions religieuses et poétiques dont tous les esprits étaient pleins, réglaient pour tout le monde le cours de l'année, présidaient à la succession des divers travaux. Le calendrier, l'almanach ont remplacé très-prosaïquement cette astronomie, liée d'une part à la religion, de l'autre à l'industrie humaine, qui, chez les Grecs d'abord, ensuite chez les Romains, avait trouvé sa place naturelle dans la poésie comme dans le langage ordinaire, était familière à tout le monde, et, aujourd'hui qu'elle ne nous gouverne plus si directement, est devenae assez obscure.
Les lecteurs de Rousseau entendent-ils autrement que par l'érudition, par le souvenir classique d'Horace ou de
COUP d'oeil général
Virgile, ce qu il veut dire quand il parle si souvent des Hyades, des Pléiades, d'Orion? Il n'en était pas de même pour les anciens; l'astronomie, dans certaines limites était pour eux une langue aussi usuelle, d'un usage aussi facile et aussi naturel que la mythologie à laquelle elle tenait étroitement.
^ Gomme la mythologie, elle avait eu en Grèce deux âges : elle avait été naïve chez Hésiode, scientifique chez
Dans les poèmes du premier, en efTet, c'est encore une sorte d Olympe habité par des dieux en qui on a foi: c'est le calendrier du cultivateur qui y lit l'annonce des saisons et le signal de ses travaux. Vous voyez là, selon une expression célèbre et souvent citée, . l'aimable simplicité du monde naissant ».
L'astronomie n'a plus ce caractère naïf chez l'alexandrin Aratus, qui traduit en vers la science d'Eudoxe, et est d autre part comme les poètes de ce temps, archéologue dans sa mythologie. C'est de la science en vers, mais en vers fort élégants, fort harmonieux, fort agréables, qui charmèrent les Romains à tel point que, traduits par Gicéron. Ils le furent de nouveau par Germanicus et par d'autrès, et qu à la fin du siècle d'Auguste ils inspirèrent le poème de Manilius.
On comprend, et je me suis appliqué à le démontrer, que des détails astronomiques aient, au même titre que la mythologie, que la géographie, trouvé leur place chez Virgile et chez Horace.
r. -^''.f !'n '"^^"f '"', Géorgîques, a mêlé habilement la naïveté d Hésiode et la science d'Aratus : il a l'expérience vu gaire du paysan qui sait prendre conseil du ciel et de la nature, il a es connaissances d'un homme instruit qui a appris le ciel dans les écoles; mais il en use avec discrétion, uniquement pour varier sa matière, pour donner un horizon de p us a ses tableaux champêtres, pour les encadrer non-seulement dans ce que découvrent tous les regards même les plus simples, mais encore dans ce qiie voient! au delà, des veux plus savants.
SUR HORACE ET SES OEUVRES
Horace aussi, c'a été le sujet de quelques-unes de nos leçons, a profité avec sobriété de ce que lui fournissait de périphrases heureuses pour parler des heures du jour, des époques de l'année, des travaux, des occupations qu'elles ramènent, une science encore usuelle, encore quelque peu mêlée à la religion, par conséquent encore poétique, et que lui apportait aussi, de concert, la tradition des poètes
grecs et romains.
L'astronomie, je n'ai pas dû négliger d en faire la remarque, a quelquefois, chez Horace, un caractère astrologique; le poète n'y lit pas seulement l'annonce des saisons, le signal des travaux de l'homme, mais, comme l'enseignait à cette époque une science alexandrine et chaldéenne, déjà ancienne dans le monde et fort en crédit à Rome, comme devait bientôt le professer en beaux vers ManiUus, les oracles de la destinée. La raison d'Horace était -elle donc, ainsi qu'on l'a dit, dupe de cette science chimérique? Pas plus, je pense, que celle de Boileau quand il écrivait:
S'il ne sent point du ciel l'influence secrète, Si son astre en naissant ne l'a formé poète.
Comme Boileau, Horace faisait simplement appel à la croyance vulgaire; l'astrologie n'était pour lui qu'une langue de plus, langue littéraire, langue poétique dont il lui plaisait quelquefois de revêtir sa pensée. On l'a pu voir par les passages mêmes * oii sa poésie est le plus astrologique, et où, indifférent et sceptique astrologue, il paraît même ne pas savoir sous quel astre il est né, où il hésite entre plusieurs, laissant à d'autres le choix, où il dit implicitement ce qu'a traduit Perse :
Il est un astre, je ne sais lequel, mais il en est un, qui confond mon existence avec la tienne.
Nescio quod, certe est, quod me tibi tempérât astrum* l\ me reste à rappeler ce que j'ai dû dire d'une qua-