De arte poet.y
SUR HORACE ET SES OEUVRES
summa injuria. Comment s'est-il laissé emporter à cette partialité passionnée? C'est une question curieuse, dont il sera convenable de chercher la solution.
Horace, non-seulement par l'éclat importun de sa faveur, non-seulement par la supériorité de son génie, mais par son éloignement pour les coteries et le charlatanisme littéraires, par son application constante à s'en séparer, s'était fait, comme aussi Virgile, une place à part, en dehors de la littérature poétique de son temps. On comprend qu'il ait eu dans le genus irritabile vatum des ennemis à qui son jugement tranchant et dur sur Lucilius, encore admiré, a paru une occasion favorable pour l'attaquer, pour établir des parallèles malveillants entre lui et son vieux prédécesseur, entre la poésie nouvelle et celle qu'elle a?pirait à effacer, à remplacer. On conçoit que, poussé à bout, Horace se soit permis, contre ce qu'on lui opposait, des récrimin& lions, sinon injustes au fond, du moins d'une expression trop peu modérée. Il avait k défendre et lui-même €t la cause qui avait en lui, en lui presque seul depuis la mort de Virgile, son principal soutien.
Cette cause, c'était celle d'une versification plus régulière, plus coulante, d'un style plus travaillé, plus châtié, plus précis, plus continûment élégant, noble, harmonieux, que la versification, que le style, dont jusqu'alors avait fait usage la poésie latme. Il la soutint constamment par ses leçons et par ses exemples et en face d'une opposition qu réclamait avec persévérance la liberté néghgée de l'ancien temps.
Il se trouva dans la situation où ont été, chez nous, Malherbe combattant l'école de Ronsard, Boileau les derniers restes de tous les vices de composition et de style attaqués déjà par Malherbe; tous deux fort mal venus auprès de leurs adversaires, tous deux poussés par la chaleur de la dispute à quelque injustice, et n'estimant certes pas à sa valeur, on l'a fort savamment, fort ingénieusement montré dans ces derniers temps, la littérature du seizième siècle.
Horace n'a pas été seulement l'historien fort instruit, mais quelque peu partial, des âges précédents de la poésie
COUP d'oeil général
latine; nous devrons encore le considérer comme un pemtre aussi instructif que piquant de la poésie contemporaine. Il a ditde Lucilius : Arrlpuit... populurn... tributim'. Amsi a-t-il fait lui-même des poètes de son temps. Il y avait en effet à Rome plusieurs tribus poétiques: il y avait l'innombrable foule des amateurs, au travail rapide, facile, prolixe, négligé; il y avait les poètes aux habitudes bachiques, pourquile vin était une Hippocrène, ivres dès le matin, sous prétexte qu Ennius avait aimé le vin, qu'Homère était soupçonné de l'avoir aimé, que Gratinus pensait qu'on ne pouvait sans le vin rien faire de bon en poésie, que Bacchus admettait les poètes dans son cortège parmi les satyres et les faunes; il y avait enfin les poètes moroses, maniaques, hérissés, échevelés, pour contrefaire l'inspiration. Toutes ces tribus, nous en trouverons dans les vers d'Horace la peinture fort plaisante; nous y apprendrons même quelquefois les noms de leurs principaux chefs sauvés de l'oubli, condamnés à l'immortalité par une gaieté vengeresse. D'autre part, il nous redira, avec l'expression d'une admiration éclairée, que l'amitié n'emporte pas au delà du vrai, les noms des rares poètes qui, avec lui, se détachaient de la foule, et devaient seuls représenter ce grand siècle littéraire auprès de la postérité.
A cette histoire, que nous feront repasser les vers du poète, de la poésie latine tout entière, de la bonne et aussi de la mauvaise, aux temps qui ont précédé le siècle d'Auguste comme dans ce siècle même, répond l'ouvrage capital dont j'ai plus d'une fois parlé, où Horace, disciple d'Aristote et précurseur de Boileau, d'une part a signalé les écarts du goût, de l'autre en a marqué les règles. C'est par Ik que probablement il a fini; c'est par là que nous finirons, recherchant si ce code si digne de respect a gouverné aussi longtemps qu'on l'eût dû croire les poêles de Rome ; s'il n'a pas plus tard été contredit en certains points par l'expérience des modernes; sur quelle autorité, résultant ou des principes fondamentaux de l'art, ou. des décisions
SUR HORACE ET SES OEUVRES
de ses plus imposants législateurs, se fondent celles de ses lois qu'il est permis de regarder comme éternelles.
Voilà, messieurs, dans ce vieux sujet sur lequel je vous arrête encore cette année, voilà, indépendamment des questions des rapprochements épisodiques qui pourront se rencontrer et que je ne dois pas prévoir, quelle variété d'oeuvres et de points de vue appellera votre attention; j'oserai dire, comptant sur mon auteur et non pas sur son trop faible interprète, votre intérêt