‹ Etudes sur la poésie latine [microform]Chapitre 112 sur 513 · Od.j I, XXXIV, 3. — 3. Ibid.j III, vi · texte numérisé non relu

Od.j I, XXXIV, 3. — 3. Ibid.j III, vi

CONSIDÉRÉ COMME POËTE DIDACTIQUE

Telle nous a paru cette poésie qu'on a quelquefois trop complaisamment acceptée comme religieuse; telle nous Tavons trouvée même dans cette grande pièce oii Horace, en 737, lors de la célébration des jeux séculaires, eut la mission d'être, envers les dieux de l'empire et surtout de Tempereur, l'interprète de la pensée publique. ^

Ce caractère que nous ne pouvions méconnaître dans les odes religieuses d'Horace, nous conduisait naturellement k ses odes politiques. Ces odes sont de dates très-diverses, et nous nous sommes appliqué à en fixer la chronologie, non par une vaine curiosité, mais parce que, indépendamment de leur beauté propre, elles empruntent un grand intérêt des circonstances qui les ont vues naître, qui les ont produites, dont elles offrent l'expression. H y en a qui se rapportent k un temps oii Horace, échappé au champ de bataille de Philippes et y ayant laissé, avec son boucher, ses passions, ses illusions républicaines, maudit énergiquement la guerre civile et ses fauteurs, quels qu'ils soient, sans distinguer ni vaincus ni vainqueurs. Viennent d'autres où on le voit se rapprocher du parti qui a triomphé, qui va s'établir, duquel sortira un gouvernement ; de l'homme qui semble appelé à vaincre l'anarchie, k réparer les maux de l'État, k rétablir l'ordre, la paix, la sécurité, à fonder solidement la grandeur et la prospérité publiques. Horace y parle déjk en ami de Mécène, en partisan dévoué d'Auguste. Un grand nombre de pièces du même genre, éparses dans le recueil, permettent d'y suivre l'établissement progressif du pouvoir impérial, l'envahissement habile, sous le nom modeste de prince, de toutes les magistratures républicaines par l'homme qui met fin à la république et ramène les Romains à la monarchie. On y suit également la trace de ces grands faits miUtaires, accomplis sous les auspices d'Auguste plutôt que par son bras, qui lui donnent le monde, qui assurent, qui étendent indéfiniment la vaste frontière de son empire ; on y passe en revue et la victoire d'Actium, et la prise d'Alexandrie, et les guerres décisives soutenues contre les Cantabrcs, les Vindéliciens, les Rhétiens, les expéditions, moins heureuses, dirigées contre

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TArabie et la Germanie, rhurailiation volontaire des Bretons, des Parthes, des nations les plus lointaines de TAsie et de l'Afrique. Auguste y paraît partout, vainqueur en tous lieux, et par lui-même et par d'habiles lieutenants, général unique, imique triomphateur des Romains.

Sa gloire civile n est point oubliée. De belles pièces sont consacrées à célébrer ses etîorts pour restaurer par les lois, malgré la résistance des mœurs, les antiques vertus, l'anlique religion de Rome. L'état prospère de la ville et des provinces, sous une administration vigilante et tutélaire, y est exprimé avec un smcère enthousiasme, une joie patriotique et dans des termes oii l'exagération permise à la poésie ne fait guère que traduire le langage officiel des actes publics, et devancer les dépositions de l'histoire.

Le terme de cet éclatant panégyrique, continué pendant de longues années et distribué dans tout ce recueil où nous er. avons recherché les traits épars, c'est l'apothéose. Auguste, fondateur d'un gouvernement monarchique, et en même temps, on peut le dire, théocratique, ne semble pas seulement au poëte un mortel choisi entre tous pour gouverner la terre sous l'autorité des dieux : c'est encore un fils des dieux, destiné à aller les rejoindre et à partager avec eux les honneurs du ciel, quand il aura accompli ici-bas sa tâche mortelle ; ou bien encore, c'est un dieu descendu sur la terre qui, cachant sous la figure d'un homme les traits de sa divinité, daigne s'occuper, durant quelques années, de gcruverner le monde. Par de telles hyperboles, oii Virgile est de moitié avec Horace, le poëte ne fait encore que traduire en son langage les actes publics qui ont officiellement fait d'Auguste un dieu. Cette apoihéojse a été décrétée avant d'être chantée. Il ne la faut pas juger par Tétonnement profond qu'elle nous cause. Les esprits y étaient^ depuis longtemps préparés. Bien des éléments grecs, orientaux, étrusques, latins, romains, avaient concouru à la production, jugée nlors toute naturelle, d'un fait qui nous paraît si hizarre et si monstrueux. Ici s'efface la distinction précédemment établie entre les odes religieuses et les odes politiques d'Horace. La religion, en effet, y

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aboutit à la politique quand, parmi les dieux de l'État, le poëte rencontre si souvent l'empereur; et, d'autre part, la politique s'y termine à la religion, quand il couronne toutes ses louanges par l'apothéose du pouvoir suprême.

Tel est Tensemble que présentent les odes religieuses et les odes politiques d'Horace. Il n'est pas étonnant qu'elles nous aient longtemps occupés. Considérées au seul point de vue littéraire, les rares mérites qui y brillent, l'art consommé de la composition, la vivacité et l'aisance des mouvements, l'élévation des pensées, l'éclat des images, la précision élégante et la hardiesse heureuse du style méritaient une longue étude. Mais ces pièces devaient être encore considérées comme des monuments historiques du règne d'Auguste qui s'y trouve exprimé tout entier. Cela agrandissait singulièrement, avec l'intérêt de notre sujet, l'étendue de notre tâche.

Cette histoire du règne d'Auguste, que nous avons lue dans les vers lyriques d'Horace, nous l'avons rencontrée de nouveau dans un autre ordre de pièces d'une inspiration moitié publique, moitié privée: dans celles dont lui ont fourni le sujet les illustres amitiés qui l'unissaient à tous les grands personnages de cette époque. Son recueil est ainsi devenu pour nous une sorte de galerie historique où nous avons cherché avec curiosité les figures de Méoène et d'Agrippa, de Me^sala et de PoUion, et dans un rang secondaire, de Plancus, de Dellius, de Muréna, de Salluste, de Fabius Maximus, de Censorinus, de LoUius. La biographie de tous ces hommes, diversement célèbres, a été pour nous le cadre où nous avons placé, pour les voir dans leur jour, les beaux vers par lesquels Horace les a célébrés et quelquefois aussi consolés. Plusieurs, en effet, avaient besoin de consolation. Les guerres civiles laissent après elles, chez leurs plus heureux héritiers, bien des souvenirs importuns. Le crime a d'avance mêlé un poison secret aux prospérités, aux grandeurs, devenues sa récompense. Cette situation, qui fut celle de quelques-uns des illustres amis d'Horace, nous a paru prêter un touchant et mélancolique intérêt aux vers dans lesquels il les exhorta à conserver, dans l'une et

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l'autre fortune, Tégalilé de l'âme, à égayer de quelque joie les inévitables soucis d'une vie si courte. î De ces odes, si le temps l'eût permis, nous eussions passé à d'autres d'une inspiration plus privée, où éclate avec vivacité le sentiment de l'amitié à l'égard de quelques camarades de jeunesse, de quelques compagnons d'armes, comme Pompeius Grosphus , Plotius Numida, Sestius; ou bien encore de grands poëtes, ses émules et ses intimes, Virgile et Tibulle par exemple. Ces pièces nous eussent conduits à celles où, avec tant de charme et d'agrément, il a célébré ses amours, chanté son goût pour les plaisirs, à ses odes galantes et bachiques. Enlin, une transition naturelle nous eût amenés à ses odes morales, à celles qu'il a surtout remplies des maximes de sa philosophie pratique, où il a enseigné réloignement des excès, la modération dans les désirs^ l'oubli du lendemain, l'art de jouir raisonnablement de l'heure présente et sitôt écoulée.

Nous aurions regretté vivement de ne pouvoir étudier à part ces diverses classes d'odes, si déjà, dans la revue qui nous avait si longuement occupés, des odes de tous ces caractères n'avaient passé sous nos yeux et ne nous avaient montré à la fois, chea Horace, le poète folâtre et le poète moraliste.

G'eTst désormais sous ce dernier aspect que nous aurons à le considérer, mais dans des ouvrages d'une tout autre nature, de forme moins musicale, moins rhythmique, d'inspiration moins haute, moins hardie, simples quelquefois jusqu'à la familiarité, où le poète n'épanche plus les affections de son âme, mais expose ses idées pour les faire servir à l'enseignement d' autrui, en un mot, dans des compositions, non plus lyriques, mais didactiques.

Didactique vient de Sioaaxsiv, qui veut dire enseigner. Enseigner, à certaines époques et en certains sujets, est une des plus hautes missions du poète. Dans les sociétés primitives, c'est le poëte qui conserve dans ses vers le dépôt des connaissances acquises, au même titre qu'il j)erpétue la mémoire des choses passées; comme il est épique, il est aussi didactique. Plus tard, quand la réflexion comipence à

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se porter sur les mystères de la nature, c'est encore le poète, naturellement, légitimement didactique, qui propage par ses vers les découvertes ou les conjectures de la science naissante. Mais quand, à l'avènement de la prose, devant les historiens ont disparu les poètes épiques, alors aussi devant les philosophes et les savants, ajoutons, devant ceux qui professent officiellement, régulièrement les divers arts de l'industrie humaine, disparaissent les poètes didactiques. La poésie alors perd le droit d'enseigner; elle n'enseigne plus, ou, si elle enseigne, c'est par convention, par fiction. On feint de recevoir ses leçons, comme elle feint d'en donner. De part et d'autre, l'enseignement n'est plus qu'un prétexte à l'application, devenue difficile, de l'art des vers ; il ne sert plus qu'à introduire la description, qui est la grande affaire. On se dit encore didactique, on n'est que descriptif.

11 est une chose cependant que la poésie ne perd jamais le droit d'enseigner, dont elle peut même s'inspirer heureusement à ces époques avancées où les autres sujets, vers lesquels s'était d'abord portée l'ardeur de TimaginatioD, menacent de lui manquer. Ce sont ces secrets de l'âme humaine et de la société dont l'observation et la connaissance forment la science des moralistes; ce sont encore, mine moins féconde et plus rarement exploitée, ces secrets du goût qu'approfondissent les critiques.

Voilà l'histoire de la poésie didactique, mais son histoire abstraite; il y faut maintenant mettre les noms.

Ces poètes des anciens âges, gardiens naturels des connaissances acquises, c'est l'auteur de la Théogonie, du poème sur les Travaux et les Jours; ce sont, avec fiésiode, les poètes gnomiques, Pythagore, Théognis et Phocylide.

Ces poètes, précurseurs des philosophes et philosophes eux-mêmes, précurseurs des philosophes comme d'autres des historiens, c'est Xénophane, Parménide, Empédocle.

Ces poètes descriptifs,^ qui se disent encore didactiques, c'est Aratus, Nicandre, Eratosthène, les versificateurs érudits, ingénieux, élégants de l'école alexandrine.

A. la littérature latine n'ont point manqué ces diverses

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classes de compositions didactiques; mais elles ne s'y sont point succédé dans Tordre nécessaire amené chez les Grecs par la nature même des choses; elles s'y sont produites plus confusément selon le caprice d'imitateurs qui s'attaquaient à la fois aux monuments de tout âge d'une littérature dont les destinées étaient achevées.

Rome, dans ses premiers siècles, a eu elle-même sa poésie gnomique, les maximes du devin Marcius, le poëme pythagorique, selon l'expression de Gicéron, d'Appius Glaudius Caecus, et au début de sa littérature classique, les Prœcepta, les Protreptica d'Ennius.

Elle a eu sa poésie philosophique et scientifique dans ÏÉpicharme du vieil Ennius, VEmpêdocle d'un certain Salluste, nommé sans honneur par Gicéron à côté de Lucrèce, enfin dans cet admirable poëme De la Nature où Lucrèce a lutté avec tant de génie contre la triste philosophie d'Épicure et les grands exemples d'Empédocle.

Elle a eu enfin sa poésie descriptive dans les rudes imitations données par Gicéron des Phénomènes et des Pronostics d'Aratus, et, au même temps, dans ces poëmes où Varron d'Atax, imitateur aussi des Alexandrins, dépeignait d'après eux le ciel, la terre et les mers, dans sa Cosmographia, sa Chorographia, ses Libri navales.

Je ne rappelle point ici ce qui est postérieur au siècle d'Auguste. Un chef-d'œuvre de cette époque se rapporte heureusement à ces trois classes de compositions didactiques, par l'utilité pratique des leçons, par l'emploi discret de la science, par le génie descriptif: je veux parler de ces merveilleuses Géorgiqucs où Virgile a mêlé si heureusement Hésiode et Aratus, la simplicité, la naïveté homériques, l'élégance et la science alexandrines; où il a su trouver un langage propre à instruire les esprits les plus vulgaires, à intéresser, à charmer les plus cultivés.

Un genre manque dans cette seconde histoire, non plus abstraite, mais positive, que je viens de retracer de la poésie didactique chez les Grecs et chez les Romains; celui que j'ai présenté comme l'asile où se 'retire la poésie exilée, par l'épuisement, de ses autres domaines, celui qui

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emprunte ses sujets aux observations des moralistes; soit que, dans la satire, on enseigne la morale, d'une manière en quelque sorte négative, par la peinture enjouée ou chagrine de nos vices, de nos travers, de nos ridicules; soit que, dans l'épître, on disserte sur la nature de l'homme, sur ses penchants, ses devoirs, son rôle dans la société, ses destinées ultérieures, qu'on y donne les règles de la' vie honnête et raisonnable , qu'on y expose la science du bonheur. Ge qui fait le fond d'un tel genre se rencontre sans doute çà et là dans les ouvrages des Grecs; mais la double forme qui lui est propre, c'est des Romains qu'il la tient; on a eu le droit de prétendre qu'il était tout romain. Quinlilien le disait de la satire; cela est encore plus vrai de l'épître. C'est au siècle d'Auguste surtout que la poésie didactique des anciens se complète par la satire et l'épître latines. Horace, en même temps qu'il amène l'une à sa perfection, est le créateur de l'autre. G'est un grand honneur pour l'écrivain original à qui Rome devait déjà ce qu'elle avait longtemps et vainement cherché, ce que Catulle n'avait pas suffi à lui donner, la poésie lyrique.

J'aurai à montrer comment des dialogues railleurs dans lesquels s'égayait la licence fescennine aux premiers temps de Rome, comment des ébauches dramatiques par lesquelles commença son théâtre, sortit, sous un nom emprunté à ces drames informes, cette forme nouvelle de la satire qu'Ennius son inventeur, et plus tard Lucilius, qui ajouta tant à l'invention, semblèrent préparer pour l'usage d'Horace. J'ai déjà touché ce sujet auquel je ne pourrais revenir sans rencontrer bien tristement, parmi d'autres traces savantes, celle d'un jeune homme enlevé, il a deux mois à peine, par la mort la plus prématurée et la plus imprévue, aux espérances légitimes que fondaient sur lui, sur son ardeur pour l'étude, sur l'étendue toujours croissante de ses connaissances, sur la curiosité et la sagacité de son esprit, l'enseignement public et l'art de la critique. Chacun nomme avec moi M. Charles Labilte, qui depuis quelques années, dans une chaire correspondant à celle-ci, dans la chaire de poésie latine du Collège de France, suppléait di-

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gnement un judicieux et éloquent interprète des anciens et plus particulièrement de Virgile. L'histoire assez obscure des premiers développements de la satire latine avait attire l'attention de M. Charles Labitte. Il l'avait éclaircie par d'intéressantes leçons, devenues depuis, dans un de nos recueils, d'excellents morceaux de littérature. Je serai heureux de rendre hommage aux travaux trop tôt interrompus de mon jeune et malheureux ami, en les mettant à profit pour mon instruction et la vôtre*.

Horace, dans Fépître, nous paraîtra plus franchement, plus complètement original, bien cependant que des idées morales isolées aient été avant lui rendues en vers par ceux que j'appelais tout k l'heure les gnomiques latins; bien même que, chez son prédécesseur Lucrèce, dans quelques développements du poëme De la Nature, se rencontre admirablement exprimé le fond de la philosophie dont notre poète a, sous tant de formes diverses, recommandé la pratique à ses concitoyens.

Cette philosophie, la philosophie du bonheur, qui le place dans le repos d'une condition particulière, dans la sécurité d'une fortune médiocre, dans le silence des passions cupides et violentes, dans la recherche des biens naturels, dans l'étude contemplative de la sagesse, tous deux, Lucrèce et Horace lui-même, malgré son prudent éclectisme, la tenaient d'Épicure. Elle était, à certains égards, bien peu romaine, bien éloignée de cette vertu active que conseille Cicéron, par exemple, dans son traité des Devoirs. Mais elle était appropriée aux temps où les deux poètes s'en rendaient les interprètes: Lucrèce, en présence des crimes et des misères de la guerre civile, contre lesquels les âmes honnêtes imploraient un refuge; Horace, dans ce port trop paisible du pouvoir absolu où l'État, si longtemps ballotté, respirait enfin des orages de la vie publique. Ainsi s'explique leur rencontre dans les mêmes principes de conduite morale.

1 Vovez le recueil posthume publié en 1846 sous ce titre .: Études làraiÀs var Charles Labitte, f ec une noUce de M famte-B^^^^^^^^^^^ Pa-^s 2 vol in-8°. Voyez aussi 1 article que j ai consacre a ce lecuen daniie Journal des Savants, cahier d'avril, 1847, p. 203.

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Lucrèce est un précurseur d*Horace dans ces vers célèbres où il se peint contemplant du haut de son observatoire philosophique les folles agitations, les luttes insensées des hommes, se récriant de pitié au spectacle de leur aveuglement, leur montrant, avec la nature, où est le bonheur qu'ils cherchent. 11 a encore pris l'avance sur Horace dans d'autres passages, où il oppose à la poursuite inquiète et périlleuse des honneurs, le contentement, la sécurité, le calme que procure la modération des désirs*. Ces rapprochements offrent un intérêt qui nous y ramènera. Mais ils ne retireront rien pour nous à Toriginalité d'Horace, qui reste entière, malgré ses rencontres fréquentes avec les idées déjà si bien rendues par son prédécesseur. Ces idées, il se les est rendues propres par un tour qui est à lui, et il a de plus le mérite d'avoir fait de ce qui n'était qu épisodique dans le poëme De la Nature un genre à part, un genre nouveau.

Après avoir ainsi assigné à Horace sa place dans l'histoire générale de lapoésie didactique chez les anciens; après avoir déterminé ce qui lui appartient dans le perfectionnement, dans la création de la satire et de l'épître latines, nous chercherons dans son recueil les pièces que l'on distingue par ces deux noms, et qui, à certains égards, se confondent. Gomment reprendre le vice et le ridicule, sans leur opposer les règles de la vertu, les maximes du bon sens, sans arriver de la satire à l'épître? D'autre part, comment parler! 3 morale sans en venir aux exemples , aux mauvais comme aux bons, sans retomber de l'épître dans la satire? Dans Tune comme dans l'autre, les mêmes éléments se rencontrent, mais avec des proportions différentes. La, c'est le blâme ironique ou amer qui domine; ici, c'est le conseil bienveillant. Nous aurons donc le droit, dont nous userons, de ne pas toujours séparer ce que rapproche la nature des choses, de considérer ensemble, sous certains aspects généraux, deux sortes d'ouvrages qui, chez Horace, pour le fond comme pour la forme, sont à peu près identiques.

1. De Nat, rer. II, i sqq.; V, 1115-1132, etc. Plusieurs de ces passages se trouvent déjà cités et commentes dans ces htudes. Voyez plus haut, p. 53, 92, 107 et suiv.

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Le fond, c'est ce que le poëte avait appris par la lecture des philosophes, par le commerce du monde, par ses réflexions propres sur l'homme, la société, la science de la vie Ce sera un intéressant sujet d'études que de rechercher quelle place occupait, dans l'ensemble des habitudes de la vie romaine, la spéculation philosophique ; dans quel esprit de choix, de conciliation, d'application usuelle, les Romains prenaient connaissance des systèmes si divers de la philosophie grecque; comment Horace hérita naturellement de l'éclectisme de Cicéron, et, malgré son penchant pour Epicure, emprunta souvent au Portique et à TAcadémie, se composant, au milieu de la con.radiction et des excès opposés de toutes les écoles, une doctrine mitoyenne à son usage, et, s'il était possible (il y tâcha constamment par son enseignement poétique), à l'usage de tout le monde ; comment enhn l'expérience de la vie, à une époque si féconde en avertissements moraux de toutes sortes, le confirma dans des principes auxquels l'amenaient de concert ses études, ses méditations et ses goûts.

Du fond nous passerons à la forme sans séparer davantage, dans ce nouvel ordre de recherches et d'analyses, les Satires et les Épîtres, Nous ferons en cela comme le poëte lui-même, qui les confondait sous l'appellation générale de Sermones; comme son biographe latin qui a désigné les Èpitres par ce même mot appliqué plus ordinairement aux Satires; comme quelques-uns de ses anciens copistes, de ses anciens scoliastes, de ses commentateurs, de ses éditeurs, qui ont donné aux unes et aux autres le titre général d'Eclogœ. L'art, en effet, comme la doctrine, est absolument le même dans ces deux sortes d'ouvrages. Le poète a voulu qu'ils ne fussent que des entretiens, Sermones^ relevant également d'une muse modeste et familière, Musa pedestris. Il y a affecté partout le caprice irrégulier d'une conversation, cachant, sous ce désordre apparent, à Texemple de Platon dans ses Dialogues, Tordre toujours logique de ses idées. C'est le ton de la conversation -qu'il y a pris; mais un poëte qui converse, quelle que soit l'humilité de son point de départ, s'échappe quelquefois et rencontre in-

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volontairement la poésie. Ces rencontres sont très-fréquentes dans les Satires et dans les Épîtres d'Horace, et de plus, elles y sont très-volontaires. Le poëte a cherché et su trouver sans effort ce perpétuel mélange d'une causerie familière avec les emportements, les éclats les plus poétiques. Une des règles de la conversation, c'est de ne point abuser de la parole, et aussi de savoir en user, de s'étendre, de se resserrer à propos. Cette règle, Horace l'a pratiquée habilement avec l'interlocuteur muet qu'il se donnait dans ses Sermones^ pièces toujours très-courtes, du tour le plus concis, mais semées çà et là d'heureux développements.

Une analyse curieuse, comme il convient quand il s'agit de telles œuvres, nous découvrira ces procédés secrets du poëte, et bien d'autres encore; car, avec leur air de négligence, les Satires et les Épîtres sont le produit d'un art très-savant, d'un très-patient travail. Horace a animé, varié ses leçons par une multitude d'artifices de composition qu'il nous faudra dénombrer. Nous disions, l'année dernière, que, FOUS la perfection de son art et la facilité de son génie, le regard de la critique pouvait découvrir, dans ses Odes, l'emploi habile de lieux communs, pour ainsi dire, intrinsèques, extrinsèques, assez semblables à ceux de l'ancienne rhétorique, et ces lieux communs, nous en dressions curieusement la liste. On peut faire le même travail sur les Satires et les Épîtres, et en rapporter l'agrément à des sources de diverses sortes, bien connues du poëte, et où il est allé puiser :

Débuts tirés de loin et amenant, d'une manière imprévue, au sujet;

Conclusions subites, au contraire, mais également inattendues;

Art de toujours surprendre, soit par l'introduction d'un nom propre jeté à l'improviste ; soit par une contre-vérité piquante oii le blâme se tourne en louange et la louange en blâme; soit par l'attente spirituellement trompée d'un mot que semblait appeler l'idée et que remplace l'expression contraire ;

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Ressources épisodiques de toutes sortes, car, comme les autres genres, la satire, Tépître ont leurs épisodes;

Digressions ;

Parenthèses;

Allusions historiques ou littéraires;

Anecdotes et traits de mœurs ;

Allégories, fables, comparaisons;

Maximes et proverbes ; toutes formes par l'emploi desquelles le poëte évite la sécheresse d'un tour trop directement, trop continûment didactique. Horace na jamais l'apparence fâcheuse d'un pédagogue qui régente la société; il y échappe par des moyens ingénieux. Ainsi le tort qu'il relève , le conseil qu'il donne, il ne manque jamais d'en prendre lui-même sa part ; ainsi on ne le voit guère garder constamment la parole ; le plus souvent il se donne un interlocuteur ou fait même disserter en sa place quelque personnage fictif. Dans cet inventaire rapide, on peut apercevoir à combien de chapitres spéciaux pourra doimer lieu l'analyse générale des procédés de composition communs aux Satires et aux Épîtres,

La matière et l'artifice de ces ouvrages ainsi étudiés d'avance, d'une manière générale, nous nous occuperons en particulier, sinon de tous, du moins des principaux. Le choix que nous en ferons, l'ordre que nous leur donnerons, ne seront point arbitraires : l'un et l'autre auront pour règle le développement même du goût et de la raison d'Horace. Horace n'a pas été, dès ses débuts, en possession de toute la délicatesse de son esprit; il n'a pas tout d'abord consacré ses vers à l'amélioration morale de ses concitoyens ; c'est par une progression constante, où nous nous appliquerons à le suivre, qu'il s'est élevé des jeux quelquefois trop peu réglés d'une muse maligne et colère à la censure sans emportement et sans amertume, aux enseignements sans dogmatisme, au sens droit, à l'agrément exquis, à la beauté poétique de celles de ses Satires et surtout de ses Epîtres qu'on peut regarder comme l'expression la plus achevée de sa raison et de son art. Au nombre

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de ces morceaux d'élite, sont les trois grandes épîtres à Auguste, à Julius Florus, aux Pisons, dans lesquelles Horace, s'emparant avec son habileté ordinaire d'une idée dont ses devanciers avaient tiré peu de parti, a fait de la littérature elle-même l'objet de la poésie didactique. Ces épîtres terminent son recueil ; elles paraissent avoir été le couronnement de sa carrière poétique ; c'est par elles que nous devrons clore ces études. Horace s'y produira devant nous avec de nouveaux caractères, comme historien savant des lettres antiques, comme juge suprême des productions contemporaines, comme législateur éternel de l'art.

En résumé, marquer la place d'Horace dans l'histoire générale de la poésie didactique chez les anciens; apprécier ce qu'il a fait pour le perfectionnement ou la création de la satire et de l'épître latines ; étudier, d'une manière générale, le fond et la forme, la matière et l'artifice de ses Satires et de ses Épîtres; y suivre le développement de son goût et de sa raison ; arriver, pour dernier terme, à ces grandes compositions didactiques, où notre poëte, historien des lettres, juge des travaux de l'esprit, apparaît comme un arbitre suprême des choses de goût, comme le législateur éternel de l'art : tel est le programme de ce nouveau cours. Dans ce plan trouveront place les observations de détail, les analyses, les rapprochements qu'on ne peut ni prévoir ni annoncer. La matière est liche et intéressante. C'est, à une époque fameuse de lassitude poUlique et de corruption polie, la sagesse antique dans son expression la plus élégante et la plus aimable.

LA POÉSIE DIDACTIQUE A SES DIFFP'ÎRENTS AGES PARTICULIÈREMENT CHEZ LES ROMAINS

(Cours de 1848-1849, leçon d'ouverture)

Messieurs,

La poésie peut-elle enseigner? Sans aucun doute, mais non toute chose ni en tout temps. Ce qui est encore imparfait, incomplet, ce qui est encore nouveau, inconnu, ce qui, par un mystère h moitié révélé, sollicite la curiosité, l'étonnement, Tadmiration ou de l'ignorance, ou du derai-savoir, voilà la matière, la matière unique de son enseignement. Quand on arrive à la science positive, aux traités réguliers, aux leçons en forme, le temps d'un tel enseignement est passé. Il n'existe plus, ou n'existe du moins que par une sorte de convention. De là, dans Thistoire de la poésie didactique, deux époques distinctes, et qu'on ne distingue point assez : Tune où elle se produit naturellement, l'autre où elle n'offre qu'une production artificielle.

Il en est de cette poésie comme d'autres genres. II y a une épopée essentiellement merveilleuse, qui naît partout, aux âges primitifs, non-seulement du besoin de fixer la tradition, mais du premier mouvement de Timaginalion en présence des scènes toutes nouvelles de la nature et de la

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