Art poétique, ch. iv: Avant que la raison etc
3. De Nat. rer., II, 10. — 4. Hor., De arte poet.j 401-404. 5. Boileau, Arlpoétique, ch. IV.
CHEZ LES ROMAINS
trois époques, qui correspondent à des états divers de la société, et que nous retrouverons reproduites par des causes pareilles dans d'autres littératures.
Viennent d'abord les poëmes gnomiques, espèces de recueils qui conservent, sans grand artifice de composition, par morceaux, par maximes, par vers détachés, avec une naïveté pleine souvent de charme poétique, les acquisitions de l'expérience en toutes choses, les notions premières des arts utiles à la vie, et particulièrement de l'art de vivre. La poésie est alors, même dans d'autres genres, dans l'épopée par exemple, cette histoire, cette encyclopédie des vieux âges, véritablement didactique ; elle tient de la simplicité d'une société ignorante, de la nouveauté et de l'imperfection des connaissances, la mission d'enseigner, et elle enseigne tout à la fois. C'est que tout se confond encore, que le temps des sciences spéciales et des professions distinctes n'est pas venu, que chacun a plus d'un métier et a besoin de plus d'une leçon. Celui qu'instruit Hésiode, dans les Travaux et les Jours, ressemble un peu à rUlysse d'Homère, à qui rien n'est étranger, qui ne se borne pas à savoir gouverner, parler dans les conseils et combattre, mais qui, pour quoi que ce soit, n'a recours à un autre homme ; qui peut faire la besogne de ses plus humbles serviteurs, labourer son champ, cultiver son jardin, conduire son troupeau, préparer son repas, qui a luimême bâti sa maison et construit sa couche, qui au besoin se fabrique un vaisseau et n'est point embarrassé de la manœuvre. Moins universel, le disciple d'Hésiode est toutefois ouvrier et commerçant en même temps qu'agriculteur; il n'est point attaché à la glèbe, il voyage, il navigue, il distingue dans le ciel des astres qui lui donnent le signal du labourage, de la moisson, de tous les travaux des champs, ou guident son navire sur la mer ; il sait régir sa maison, vivre avec ses voisins, traiter avec les autres hommes, concitoyens ou étrangers; il connaît surtout la grande loi du travail, les règles de la vie honnête, la reconnaissance, le respect, le culte dus aux dieux. Il apprend tout cela dans un poëme complexe et confus, sans autre
LA POÉSIE DIDACTIQUE
unité que Tintention qui Ta dicté, sans ordre bien apparent, espèce de manuel qui suffit, en quelques vers, à l'éducation complète d'un homme de Tancien temps, qui est tout ensemble agronomique, économique, astronomique même, mais surtout moral et religieux. Les Sentences de Théognis, redisant, ce sont ses expressions *, à de plus jeunes que lui « ce qu'il apprit, enfant, des hommes de bien, » celles de Phocylide, de Solon, celles qui portent le nom de Pythagore, ont, avec un dessein moins général, quoique bien vague encore, ces formes indécises et incohérentes, mais non sans agrément et sans grâce, qui caractérisent la poésie didactique à ses débuts, les poëmes gnomiques.
Le progrès des mœurs et des idées devait conduire à des poëmes d'une autre sorte. Les connaissances se sont complétées, ordonnées, classées, séparées; une révolution naturelle produit des compositions plus distinctes et jilus régulières, substitue aux anciens recueils de préceptes des expositions de systèmes. Dans ces poëmes nouveaux, philosophiques et non plus gnomiques, le sujet, encore bien vaste, n'est plus illimité ; il embrasse, il est vrai, l'universalité des êtres, mais ramenf'e par les explications d'une spéculation hardie, que sa témérité ne rend que plus poétique, à l'unité. La Nature, voilà le titre commun de productions en vers, en style homériques, oij l'ancien rapsode Xénophane, où Parménide, Empédocle, semblent conter l'épopée de la science. On a médit, même dans l'antiquité, de cette sorte d'épopée sans autres fictions, pour l'ordinaire, que les conceptions aventureuses de l'esprit d'hypothèse et de système. On en a renvoyé les auteurs aux savants, aux philosophes, les retranchant du nombre de poëtes ^; on a dit que leur muse, toute prosaïque, n'avait de la poésie que le mètre, sorte de char emprunté qui lui sauvait la disgrâce d'aller à pied^. Contre ces iugénieux mépris protestent soit la grâce, soit la grandeur, véritable-
1. Sentent., v. 27. — 2. Aristot., Poet.j I. 3. Pluiarch. , de Aud. poct., IJI.
CHEZ LES ROMAINS
ment poétiques, de quelques beaux fragments de XënophaDe et d'Empédocle, et plus encore, car c'est comme une réponse faite d'avance au sarcasme de Plularque que je rappelais tout à l'heure, le magnifique début, heureusement conservé', du poSme de Parménide. Le poète qui dans d'autres vers que nous avons aussi, a exprimé a^^ec gravité, avec précision, mais non sans sécheresse, la notion abstraite de l'être, représente ici, sous la ligure d'un sublime voyage, l'essor de son esprit, loin des apparences sensibles, vers la suprême vérité,
..!f^^T^''Tv 'î'i' ""'emportent m'ont fait arriver aussi loin que s élançai l.-.rdeur de mon esprit; par une route giorieusè Ils m ont conduit à la divinité, qui introduit dans les sfci-ets des choses le mortel qu'elle instruit. Là je tendais etlà aus i m'on? transporté les coui^iers renommés qui entraînaient mon char Des vierges le conduisaient, des vierges filks du So'eil auUtant le séjour de la nuit pour aller vers la lumière, et de leurs mains écartant le voile étendu sur leur front. Dans le double cercle, ouvrage de l'art, où s'enfermaient ses extrémités sifflait l'essieu brûlant pendant ce rapide voya-e '"'"''™'^e*> *""ait 11 est des portes placées à l'entrée de°s chemins et de la nuit
t-r" ^^'l'-A.',"*'"'."" '"•'^'^*" ^* "" ^«"il de pierre roulent au milieu de léther leurs immenses battants; la sévère Justice a la garde des clefs qui les ferment et les ouvrent. C'est à elle que s adressèrent es vier.-es; elles surent en obtenir, par de douces paroles, qu'elle retiiât sans délai le verrou à forme de f. . k"^?.' --e'e'ia't les portes; une large ouverture se fit Mtre eurs battants, qui s'écartaient d'un vol agile, tandis aue roubuent dans les ecrous les gonds d'airain solidement attachés Par ce passage es v;erges précipitèrent dans le ch. min devenu hbre le char et les coursiers. ucveiiu
La déesse m'accueilit favorablement, et, ma main droite dans la sienne, m'adressa ces paroles-
Jeune homme, dont le char est guidé 'par d'immortelles ron duçtrices et que tes coursiers ont 'amené dans ma demeure r^^^ ]ouis-to. Ce n'est pas un sort contraire qui t'a poussé dans'nnp route SI éloignée de la voie ordinaire des hommes c'est alol suprême, la justice. Tu es destiné à tout connait?è et ce aue recelé de certain le cœur de la persuasive vérité et c'e qui ni" t qu opinion humaine où ne se rencontre pas la foi ma^s bien Terreur. Tu apprendras par quelles pensées tu do s Tonder le mystère du grand tout, pénétrer toutes choses.