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I. Voyez Fables, X, 1; XI

CHEZ LES ROMAINS

Ce que La Fontaine ne faisait que rêver, qu'effleurer en passant, se développe au dix-huitième siècle dans les poèmes religieux de L. Racine, la Grâce, la Religion, dans les poèmes empruntés par Voltaire à un autre ordre d'i' dées, la Loi naturelle, le Désastre de Lisbonne, les Discours sur l'homme. Là sont exposées, quelquefois bien heureusement, en vers pleins de poésie, des idées philosophiques, des notions scientifiques. La science, traduite dans certains passages de L. Racine avec une élégante et énergique précisioUj trouve surtout dans Voltaire un interprète enthousiaste. Il rapporte d'Angleterre les découvertes de Newton, il les explique dans sa prose, il les chante dans ses vers. Thompson, un peu auparavant, les avait célébrées dans un poème destiné à animer les funérailles d'une magnificence royale décernées par l'Angleterre au roi de la science*. Le même genre d'inspiration anime Voltaire lorsqu'il célèbre à son tour les grandes découvertes de Newton. Il en fait, vers 1723, comme le merveilleux de sa Henriade :

Dans le centre éclatant de ces orbes immenses,

Qui n'ont pu nous cacher leur marche et leurs distances,

Luit cet astre du jour, par Dieu même allumé,

Qui tourne autour de soi sur son axe enflammé.

De lui pirtent sans fin des torrents de lumière ;

Il donne en se montrant la vie à la matière,

Et dispense les jours, les saisons et les ans

A des mondes divers autour de lui flottants ;

Ces astres asservis à la loi qui les presse

S'attirent dans leur course et s'évitent sans cesse,

Et, servant l'un à l'autre et de règle et d'appui.

Se prêtent les clartés qu'ils reçoivent de lui.

Au delà de leur cours, et loin dans cet espace

Où la matière nage et que Dieu seul embrasse.

Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin.

Dans cet abîme immense il leur ouvre un chemin.

Par delà tous ces cieux le Dieu des cieux réside.

Ces vers magnifiques n'ont point épuisé l'enthousiasme

1. M. Villeraain, dans son Tableau du dix-huitième siècle^ vir leçon, a redit, de cette belle et haute production, quelques passages frappants.

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LA POÉSIE DIDACTIQUE

de Voltaire. Quelques années plus tard, en 1738*, sa poésie s'échauffe encore, s'illumine au contact de la science :

Dieu parle, et le chaos se dissipe à sa voix:

Vers un centre commun tout gravite à la fois.

Ce ressort si puissant, l'ânie de la nature,

Était enseveli dans une nuit obscure :

Le compas de Newton, mesurant l'univers,

Lève enfin ce grand voile, et les cieux sont ouverts K

Il découvre à mes yeux, par une main savante, De l'astre des saisons la robe élince'ante : L'émeraude, l'azur, le pourpre, le rubis, Sont rimmortel tissu dont brillent ses habits. Chacun de ses rayons, dans sa substance pure, Porte en soi les couleurs dont se peint la nature; Et, confondus ensemble, ils éclairent ncs yeux. Ils animent le monde, ils emplissent les cieux.

Confidents du Très-Haut, substances éternelles, Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes Le trône où votre maître est assis parmi vous, Parlez : du grand Newton n'étiez-vous pas jaloux?

La mer entend sa voix. Je vois l'humide empire S'élever, s'avancer vers le ciel qui l'attire; Mais un pouvoir central arrête ses efforts : La mer tombe, s'affaisse et roule sur ses bords.

Comètes que Ton craint à l'égal du tonnerre, Cessez d'épouvanter les peuples de la terre. Dans une ellipse im.mense achevez votre couis; Remontez, descendez près de 1 aslre des jours; Lancez vos feux, volez, et, revenant sans cesse, Des mondes épuisés ranimez la vieillesse.

Et toi, sœur du soleil, astre qui dans les cieux Des sages éblouis trompais les faibles yeux, Newton de ta carrière a marqué les limites ; Marche, éclaire les nuits, tes bornes sont prescrites.

1. Voltaire, Épître XLIUy à madame la marquise du Châtclet, sur la philosophie de Newton.

2. Quotl sic natura , tua vi Tarn manifesta patens, ex omni parte retecta est.

Lucret., De i\at. rer., 111, 29 sq.

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Que ces objets sont be^ux ! que notre âme épurée Yole à ces vérités dont elle est éclairée! Oui, dans le sein de Dieu, loin de ce corps mortel. L'esprit semble écouter la voix de l'Éternel*,

Ces beaux passages font comprendre que la nouveauté des révélations de la science peut être pour la poésie une inspiration puissante, féconde, lui offrir un autre merveilleux qui la transporte. Ils contribuèrent sans doute puissamment, avec le mouvement même des découvertes, à éveiller chez beaucoup d'imaginations poétiques l'ambition de donner à la France quelque grand poëme dont les merveilles de la science fussent le sujet.

Vers la fin du siècle, Fontanes, André Ghénier, Lebrun, se mettent ensemble à l'œuvre. Fontanes commence un poëme sur La Nature et l'Homme; André Ghénier un autre qui doit s'appeler Hermès ; Lebrun, qui disait magnifiquement de lui-même :

Élève du second Racine, Ami de l'immortel Buffon, J'osai sur la double colline Allier Lucrèce à Newton,

Lebrun commence aussi son poëme de la Nature, où la science tiendra une grande place. Ils commencent, mais n'achèvent point. Sans doute ils ont compris que la science, devenue toute positive, partout enseignée, partout apprise, dont les secrets sont révélés à tout le monde, a perdu le mystère qui la rendait poétique ; qu'elle vit désormais dans les mémoires, les traités, les histoires des savants ; qu elle appartient k la prose. Elle a pour légitime interprète Buffon, bien propre à décourager les poètes, alors même qu'ils invoquent son nom. Aussi de ces tentatives il ne reste que de beaux fragments, échos de ces accents d'enthousiasme que la première vue des merveilles enseignées par Newton avait arrachés à Voltaire. Tel est, par exemple, ce passage de l'Hermès d'André Ghénier :

1. His ibi me rébus qusedam divina voluptas Percipit atque horror.

Lucret. ihid., 28

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Souvent mon vol, armé des ailes de BufTon,

Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,

La ceinture d'azur sur le globe étendue.

Je vois l'être et la vie et leur source inconnue.

Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants.

Je poursuis la comète aux crins étincelants,

Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances,

Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses.

Comme eux, astre soudain, je m'entoure de feux.

Dans l'éternel concert je me place avec eux :

En moi leurs doubles lois agi^sfnt et respirent;

Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent.

Sur moi qui les attire, ils pèsent à leur tour.

Les éléments divers, leur haine, leur amour,

Les causes, l'infini s'ouvre à mon œil avide.

BierÀût redescendu sur notre fange humide,

J'y rapporte des vers de nature enflammés.

Aux purs rayons des dieux dans ma course allumés.

A rillusion qui avait fait entreprendre à la fois tous ces poèmes sur la nature, avait participé Lemercier, que nous avons vu y persévérer avec plus de hardiesse et d'opiniâtreté que de succès. Il n'a pu, malgré sa verve et son talent, faire accepter la mythologie bizarre par laquelle dans son Atlantiade il avait personnifié les forces de la nature. Empédocle lui-même, dans un temps plus propice aux créations mythologiques, n'y avait point réussi. Au fond, la poésie de la science n'est pas dans de pareilles créations: elle est dans la nouveauté des doctrines, dans Témotion première qui suit leur apparition ; mais cette nouveauté, cette émotion, n'ont qu'un temps, passé lequel le moindre traité efface, non-seulement en exactitude, mais en intérêt véritable, tous les poèmes scientifiques.

Ces poèmes, du reste, au temps dont nous parlons, s'étaient déjà confondus avec un genre par lequel, on Ta vu, a fini chez les Grecs, par lequel finit partout la poésie didactique : avec le genre descriptif. Delille, qui y a dépensé tant d'esprit, d'agrément, d'élégance, d'art ingénieux et délicat, dont on ne lui tient guère compte aujourd'hui, Delille en fait l'aveu, avec une naïveté piquante, dans la préface de ses Trois Règnes. « Ce poème, dit-il, ne peut

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se disculper d'appartenir au genre descriptif. » Tout y appartenait alors, la science, les arts, les métiers même. On versifiait toutes choses, et dans ce travail, comme au temps d'Aratus et d'Oppien chez les Grecs, tout se tournait en descriptions.

Ce qui s'est passé chez nous et autrefois chez les Grecs, on peut le montrer s'accomplissant chez les Romains, nos maîtres et leurs disciples, absolument de même. Ce n'est pas que dans leur littérature, improvisée tout à coup par l'imitation, et où souvent se reproduisirent ensemble, un peu confusément, les âges divers de la littérature grecque, certains ouvrages ne paraissent, à certaines dates, offrir une sorte d'anachronisme ; mais, à part ces hasards de l'imitation, ces accidents littéraires, la force des choses reproduisit chez eux la succession nécessaire des poëmes gnomiques, des poëmes philosophiques et scientifiques, des poëmes descriptifs.

Aux vers gnomiques d'Hésiode (on peut, je l'ai montré, sans lui faire tort, leur donner ce nom), à ceux de Théognis, de Phocylide, de Solon, de Pythagore, à ces simples recueils, compositions d'uno époque où, en Grèce, les connaissances étaient encore éparses et sans lien, répondent à Rome, dans les premiers temps de sa littérature originale et barbare, et même de sa littérature latino-grecque, ces enseignements à peu près métriques sur l'agriculture, sur la conduite de la vie, dont quelques-uns sont, a-t-on cru, du vieux devin Marcius*; un poëme pythagoricien que, d'après Panétius, Gicéron' attribuait à Appius Claudius Cœcus, ce sénateur qui opina si fièrement contre Pyrrhus; enfin, les Protreptlca^ les Prœcepta d'Ennius, dont le titre indique assez le caractère.

Les expositions de systèmes qu'une science plus complète et mieux ordonnée substitua, dans la poésie didactique des Xénophane, des Parménide, des Empédocle, aux

1. Flav. Mail. Theodorus, de Metris. éd. Heusinger, 1755, in-4*, p. 95.

2. Tusc, IV, 2; Cf. Sallust. de Rep. ord.y II, 1; Prise, Fest., Non., passim.

LA POÉSIE DIDACTIQUE

productions décousues des gnomiques, leurs prédécesseurs, tous leurs poëmes Sur la Nature, c'en était le titre ordinaire, ont été comme représentés par VÉpicharme du même Ennius, et après un long intervalle, que remplissent ainsi qu'ailleurs les succès du théâtre, par le De Natura rerum de Lucrèce. La philosophie, une des principales inspirations de la muse latine dès le temps d'Ennius, le redevint, avec un éclat singulier, au temps de Lucrèce.

Les Romains n'ont point été proprement des philosophes, mais des amateurs en philosophie; ils se sont plu à philosopher à l'exemple et avec les doctrines des Grecs, et cela de fort bonne heure. On se rappelle les succès obtenus dans la société romaine, au temps de Gaton Tancien, par les députés de la Grèce, députés philosophes, représentant Tensemble de la philosophie grecque, Diogène, Gritolaûs et Garnéade. On se rappelle les décrets rendus dans Tintérêt des vieilles mœurs contre la philosophie ; décrets irapuissants ! La philosophie, expulsée de Rome, y rentrait avec les jeunes Romains qui étaient allés achever leurs études à Athènes, avec les Grecs familiers des grandes maisons, comme était Panélius chez Scipion Emilien, avec les livres Rrecs rapportés par la conquête dans le butin de Paul-Emile et de Sylla, et que de nobles Romains, comme Lucullus, livraient, dans leurs bibliothèques, à la curiosité publique, à l'étude. On s'enquérait avec ardeur des doctrines diverses débattues dans les écoles grecques ; on les agitait de nouveau dacs de graves conversations ; on y cherchait, selon l'inclination des Romains, quelque chose j)Our la pratique. Ges entretiens que suppose Gicéron dans ses traités, n'étaient pas assurément sans modèles dans la société. Alors aussi on écrivit, et beaucoup, sur les matières philosophiques ; on les traita en prose, on les traita en vers. Les vers, à cette époque d'ignorance, de curiosité, d'admiration, étaient l'instrument naturel de cette sorte d'initiation de la société romaine à la culture intellectuelle de la Grèce. De là sans doute bien des poèmes^ d'une inspiration philosophique, que l'œuvre de

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