Ihid., p
On entrevoit dans ces paroles, si on les entend du poète luimême, plutôt un esprit de révolte qu'un esprit de soumission; on est même tenté d'y voir comme un présage de l'exil qui finit par le frapper, et dans lequel il emmena avec lui cette comédie, à la façon d'Aristophane, qu'avait supportée la démocratie d'Athènes, mais dont ne pouvait s'accommoder le régime aristocratique de Rome.
Névius n'a pas été seulement un poète de parti, faisant, dans ses fabulse palliatœ, de la comédie plébéienne contre les patriciens ; il a été un poêle romain, touché de la gloire nationale, et la célébrant avec originalité dans des œuvres propres à satisfaire tous les ordres de l'Etat; dans ses fabulœ prœtextœ, drames de création nouvelle, dont l'histoire de Rome, et même la plus récente, lui avait fourni les sujets ; dans son poème sur la première guerre punique.
Oa a nié que Névius ait composé des tragédies, et, comme des témoignages formels lui en attribuent, on a été conduit a prétendre qu'il s'agit, dans ces témoignages, de pièces comme celles où le poète de la Moyenne comédie d'Athènes, Alexis, a emprunté à la tragédie ses titres et ses sujets, pour la traduire, sur la scène comique, en parodie. Ce système, bien que mis en avant par des critiques de grande autorité*, n'a pu cependant prévaloir ; il lui a été opposé, et, en dernier lieu, par M. Berchem^, des raisons très-plausibles, à ce qu'il me semble. Des témoignages qui s'accordent, non-seulement chez un même auteur, mais, argument plus fort, chez plusieurs, à qualitier cer-
1. M. Welcker, surtout, souvent cité à ce sujet par 0. Ribbeck, Trag. lat. reliq., p. 245 et suiv. et par M. Beicliem.
LES ANCIENS POETES LATINS
tains ouvrages de Névius de trygédiep, méritent assurément d'être pris en sérieuse considération. Ils ne sont pas contredits par des fragments, quelquefois, sans doute, un peu familiers, ce qui ne doit pas étonner chez un poète comique égaré dans la tragédie et à une époque où les limites des diverses sortes de style dramatique étaient encore indécises, mais qui laissent aussi apercevoir la trace d'une dignité, d'une élévation convenables au genre. Enfin, une parodie suppose des spectateurs fort au courant de ce qui est parodié. Or, le public romain n'en était pas là, il s'en fallait de beaucoup, avant que les nombreux ouvrages d'Ennius, de Pacuvius, d'Atlius, lui eussent fait connaître les divers âges et l'immense répertoire du théâtre tragique des Grecs. G'ei:t seulement cette éducation achevée que l'Atellane put, avec quelque chance d'être comprise et d'amuser, s'égayer, dans ses mascarades burlesques, aux dépens des héros d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide et de leurs imitateurs latins.
Admettons donc, ce qui est admis h peu près par tout le monde, que Névius, comme auparavant Livius Andronicus, comme après Ennius, comme ces zélés fondateurs du théâtre romain, qui semblent avoir tenu à honneur de le constituer tout entier et sur le champ, de l'improviser par l'imitation, a fait, non seulement des comédies, selon si vocation spéciale, mais aussi des tragédies. Chez lui, par une proportion contraire, les tragédies sont en minorité : M. Bothe n'en a compté que neuf ; M. 0. Ribbeck que six, et M. Berchem qui, ici encore, enchérit sur ses devanciers, seulement cinq*. Celles dont il reste le plus de fragments, et de fragments où s'entrevoit le mieux (c'est tout ce qu'on peut dire, malgré les divinations des critiques) le sujet et la marche de la pièce, sont le Lycurgue et la Danaé, Mais ces fragments paraissent tout à fait insuffisants pour résoudre des questions vivement débattues et même témérairement tranchées. Névius, dans son Z.i/-
1. DanaCj Equus Trojanus, Heclor projîciscens , Uesiona^ Ly^ curgus.
LIVIUS ANDRONICUS ET NEVIUS
curgue^ avait-il imité une des trois tragédies de la Lycurgie d'Eschyle, ou même la trilogie entière? Y avait-il mêlé quelque chose des Bacchantes d'Euripide, par un éclectisme qui, plus tard, a été un des derniers progrès de l'originalité tragique des Romains? N'est-ce pas Euripide que, dans sa Danaé et dans d'autres ouvrages, il a particulièrement pris pour modèle, comme ont fait ses successeurs et comme il était naturel qu'ils fissent, Euripide étant, des tragiques grecs, le plus voisin par la date, le plus accessible à l'imitation par le caractère de ses beautés et de ses défauts, le plus en rapport avec le génie sentencieux des Romains ? Ce serait aux fragments à nous répondre ; mais ils ne nous donnent de lumière, plusieurs du moins, que sur ce tour bref, vif et élégant, quelquefois même* d'une élégance un peu travaillée, que Névius avait porté dans cette nouvelle application de son talent. Certains traits de ses tragédies se conservèrent dans les mémoires d'élite ; en voici un de son Hector, Hector proficiscenSy que Cicéron ne se lasse pas de citer ^ :
Je suis joyeux d'être loué par toi, ô mon père, par un homme tant loué.
Laetus sum laudari me abs te, pater, a laudato viro '.
Peut être Cicéron l'avait-il recueilli au théâtre même, où ces vieux ouvrages se remontraient de temps à autre ; où, selon l'expression d'Horace, les contemplait avec respect, se pressant dans une enceinte trop étroite, la puissante Rome :
Arcto stipata theatro Spectat Roma potens *,
C'est ainsi qu'aux jeux par lesquels Pompée, l'an 698 de Rome, inaugura son théâtre, fut donné le Cheval de TroiCy
1. Voyez particulièrement les fragments du Lycurgue; 0. Ribbeck, ihid., p. 8, 245.
2. Tusc. IV, 31, 67; ad Famil. V, 12; XV, 6. Cf. Senec.,£'pi5f. XVII, 2: Svmmach. Epist. I, 3.
3 "O. Ribbeck, ibid., p. 7. — 4. Epist., II, 1, 60.
LES ANCIENS POETES LATINS
Eqmis Trojanvs, pièce antique, selon les uns* de Livius Andronicup, selon les autres', auxquels se joint M. Berchem^, de Névius ; on y donna en même temps une pièce de date plus récente, la Clytemneslrc d'Attius. La simplicité de ces imitalioDS de la Grèce y fut relevée, ou plutôt étouffée, j ar les magnificences extravagantes de cette mi?e en scène qui marque partout le déclin du véritable intérêt dramatique. Chez les Grecs eux-mêmes, k une certaine époque, n'avait-on pas fait précéder TOreste d'Euripide, par une sorte de triomphe d'Hélène, rapportant à Sparte les dépouilles de Troie*? Dans la Clytcmnestre latine, nous le savons par Cicéron, témoin, du reste, assez peu favorable et fort malindeces jeux de Pompée ^ défilèrent six cents mulets, expression qu'il ne faut sans doute pas prendre à la rigueur ; et dans l'autre tragédie on vit trois mille cratères, ou si à craterarum on substitue celranim, trois mille boucliers. La foule, celle dont Horace allait bientôt dire que le plaisir avait passé de ses oreilles à ses yeux distraits et amusés de vains spectacles,
Jam migravit ab aure voluptas Omnis ad incertos oculos et gaudia vana ®,
la foule s'ébahissait à ces merveilles ; mais le goût de Cicéron en était attristé ; il l'écrivait à son ami, M. Marins : opparalus spectatio tollebat omnem hilaritalem. Hilaritas est singulier en pareille circonstance ; c'est l'analogue de divertir dans les vers où Boileau a défini le plaisir donné par la tragédie :
La tragédie en pleurs D'OEdipe tout sanglant fît parler les douleurs, D'Oreste parricide exprima les alarmes, Et pour nous divertir nous arracha des larmes'.