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JUSQU AU SIÈCLE D AUGUSTE
Le tableau de ces mœurs gréco-romaines est bien diversement retracé par Plante et par Térence, qui nous repré-^ sentent la Fabula palliatay et nous la font connaître, non pas seulement par des fragments sans valeur comme Cécilius, mais par des ouvrages entiers, des monuments véritables, qu'il est loisible d'étudier, qui s'expliquent d'euxmêmes sans hypothèses, sans conjectures.
Plaute, c'est le poète populaire, qui veut plaire à tous, qui fait la part de tous, qui a au besoin, pour l'aristocratie, de graves pensées, de délicates paroles, une élégance exquise même dans les emportements de sa hcencieuse gaieté; pour la populace, au contraire, force lazzis et quolibets ; pour .la masse du public, de l'observation, du comique ; qui fait au vice une rude guerre, l'exposant tout nu sur la scène, sans pitié et sans vergogne, à la risée desspectateurs, le faisant expirer en moraliste impitoyable sous les coups redoublés d'un sanglant ridicule.
Térence, c'est le poêle de la bonne compagnie, du beau monde ; aimé des premiers rangs qu'il fait sourire, déserté de la foule dont il ne tient guère à provoquer la grosse gaieté, il ne peint que des vices aimables, d'intéressants désordres; il se complaît surtout dans la peinture naïvement élégante des affections les plus générales, les plus universelles du cœur humain, de celles qui résultent pour l'homme de la différence des sexes, de la diversité des âges, des rapports de famille. Le tableau des quatre âges, dans Horace, est comme une analyse du théâtre de Térence. Pour Plaute, je l'appellerais volontiers le Juvénal de Rome républicaine.
Voilti où nous en sommes : voilà en abrégé toute la suite de faits et d'idées par laquelle nous avons passé, obligés à tout instant de nous engager dans des études longues et variées, qui ont pu retarder notre marche, mais quM'ont assurée, et dont je ne crois pas avoir à m'excuser.
Il nous a fallu rassembler tout ce que l'on sait sur la littérature originale et barbare des cinq premiers siècles de Rome. Il nous a fallu rechercher tout ce qui s'est conservé de la littérature, moitié grecque, moitié romaine, improvi-
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L\ JPOÉoIE LATINE
sée au commencement du sixième siècle par le labeur ou le talent de Livius Andronicus, de Névius, d'Ennius. Nous avons étudié à fond cette vieille tragédie que Rome dut à Ennius et à ses disciples, Pacuvius et Attius; nous Tavons, autant que possible, restituée d'après ses modèles grecs; et, pour apprécier son importance relative dans Thistoire de la littérature latine, nous avons suivi jusqu'au bout les destinées du genre, et cherché à comprendre comment il a péri par les progrès mêmes de la représentation scénique. Passant de là à la comédie, après nous être quelque temps arrêtés à ses origines italiennes et grecques, à la tentative presque aristophanique de Névius, tentative si malheureuse et si tôt abandonnée, nous avons examiné une à une, analysé, expliqué, commenté, éclairé par des recherches historiques et des rapprochements littéraires, les vingt compositions qui nous restent de Plante, les six que nous avons do Térence. Avec Térence finit le sixième siècle de Rome et commence le septième, dont l'histoire poétique doit être le sujet particulier du cours que nous ouvrons aujourd'hui.
Nous aurons d'abord à nous enquérir des comiques latins, rivaux ou successeurs de Plante et de Térence; nous aurons à suivre les diverses révolutions par lesquelles passa la comédie, avant d'aller s'ensevelir à son tour dans le honteux triomphe des pantomimes.
Attius avait reproduit sur la scène tragique avec un grand succès l'ancien Brutus, le fondateur de la république, et l'on ne peut douter que si on en eût laissé le temps à la tragédie, elle ne se fût consacrée tout entière à célébrer les grands événements, les grands hommes de l'histoire nationale. La comédie vécut assez pour négliger un peu les mœurs grecques ou semi-grecques, et essayer des mœurs purement romaines : une époque arriva où de palUata qu'elle était, elle devint logata. Dans ce nouveau genre, s'illustrèrent Titinius, Atta et Afranius, loués par les anciens presque à l'égal de Plaute et de Térence, et pour des mérites semblables. Quintilien n'excepte des éloges qu'il accorde au dernier que l'excessive licence des tableaux où il se complaisait, mores suos fassus, dit-il. Peut-être
jusqu'au siècle d'auguste.
eût-il dit avec plus de justice publicos mores, car Rome était déjà bien corrompue.
Un peu plus tard, sous Sylla, la comédie se renouvela par le rajeunissement des Atellanes. On sait que les Atellanes étaient des pièces assez semblables à la comeclia deW arte des modernes italiens. On y produisait des personnages originaires de la Gampanie, personnages de convention, toujours les mêmes, mais toujours placés dans de nouvelles situations bounbnnes : on y parlait un certain jargon, un certain patois différent du langage de la ville, et emprunté, ajoutent quelques auteurs, bien que la chose soit douteuse, à la langue des Osques : on y jouait non pas la grande ville, mais la petite, les municipes, les campagnes, la province comme nous dirions. Le plan seul était arrêté d'avance; les développements étaient abandonnés à l'inspiration soudaine, à la libre improvisation d'acteurs qui n'étaient pas des comédiens de profession, mais simplement des amateurs. Cela changea sous Sylla : on écrivit les Atellanes et en vers comme la comédie ; il est de plus très-probable qu'elle passa bientôt dans le domaine des histrions. Pomponius, de Bologne, fut probablement l'auteur de cette révolution. Autrement, pourquoi Velléius- Paterculus l'eût-il qualifié d'inventeur? novitale inventi a se operis commendahilis. Il s'illustra par ses Atellanes ainsi que son contemporain Novius, et plus tard Mummius. Sylla aimait et protégeait ce genre d'ouvrages : il s'y exerçait même, à ce qu'on croit. Ce tyran dissolu, qui mêlait les orgies aux proscriptions, et, couvert du sang le plus illustre de Rome, s'égayait avec des courtisanes et des bouffons, se trouva l'esprit assez libre pour composer des Atellanes, s'il faut traduire par ce mot les carupixàç xwuwoia; dont parle Athénée.
Au temps de César, nouveau changement : à la Fabula togata, aux Atellanes succédèrent les Mimes. Les Mimes, c'étaient d'abord certains acteurs qui délassaient du spectacle par des intermèdes bouffons, moitié gestes, moitié paroles, dans lesquels ils s'égayaient avec beaucoup de ii eoce et quelquefois d'obscénité aux dépens des ridicules
LA POÉSIb: LATINE
de la société romaine. On en vint à composer pour ces acteurs de petites pièces qui de leur nom s'appelèrent Mimes. C'était un genre bien bas, bien terre-à-terre, comme l'indique le nom de ses interprètes scéniques, planipedes, Da grands personnages cependant, de grands hommes même, César par exemple, en faisaient leurs délices. Des hommes d'une naissance distinguée comme Lahérius et Maltius, ou seulement à^ grand talent, comme Publins Syrus, ne dédaignaient pas de s'y consacrer. Il se relevait par des plaisanteries qui s'attaquaient aux plus hautes fortunes, avec une hardiesse d'allusion avidement saisie et secondée du public. Le théâtre éclatait en applaudissements quand un des personnages de Labérius, par la voix de Labérius lui-même, s'écriait à la face du toutpuissant dictateur : Porro, Quintes, libertatcm perdlmiis. D'autres fois c'étaient des maximes au sens profond, au tour grave, qui, jaillissant tout à coup du milieu des grossièretés et des bouftonneries, ramenaient au sérieux cette mobile assemblée. Publius Syrus excellait par ses sentences, dont beaucoup nous sont parvenues avec les éloges de Sénèque, qui les juge dignes du cothurne. Labérius ss distinguait surtout par la vivacité de ses saillies. Nous aurons à raconter, d'après un intéressant chapitre de Macrobe, la lutte oii un caprice de César engagea ces deux hommes distingués, la noble douleur de Labérius, forcé de monter sur la scène pour y jouer ses mimes, et d'y avilir par le métier d'histrion sa vieillesse honorable et son rang de chevalier : nous lirons les vers oii il a si admiiablement déploré et vengé son affront, et qui comptent parrrii les plus précieux restes de la poésie latine.
Ainsi hnissait à Rome le théâtre. C'était comme aujourd'hui chez nous. Plus de grands ouvrages, plus de tragédies, de comédies proprement dites ; seulement, en leur place, des pièces à spectacle qui s'adressaient aux grossières émotions des sens, ou bien de petites compositions sans importance, où Ton pouvait cependant encore montrer, en se jouant, du talent et de l'esprit, l'équivalent de notre mélodrame, de nos vaudevilles, de nos proverbes. Mais ces pro-
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verbes de l'antiquité latine étaient écrits par Labérius et par Syrus; mais Rome avait, pour la dédommager delà décadence de son théâtre, les vers de Lucrèce et de Catulle, et bientôt de Virgile et d'Horace. Nous serions heureux, sans faire tort à personne, de pouvoir compter sur un pareil dédommagement.
Du moment où la poésie dramatique perdit à Rome de son importance, l'importance des autres genres s'en augmenta. Cela s'était vu chez les Grecs, cela s'est vu partout depuis ; c'est comme une des lois de la philosophie de l'histoire littéraire. Aussi est-ce bien moins par les productions de son théâtre dégénéré que se distingue le septième siècle de Rome, que par le réveil de genres longtemps négligés et. sacrifiés à l'intérêt exclusif des compositions du théâtre.
Il ne faudrait pas juger de la fécondité poétique de cet âge par le peu qui nous est parvenu de sa poésie. Ce serait en avoir une très-fausse idée On faisait beaucoup de vers alors, et même tout le monde en faisait. Cette métromanie universelle, dont se plaint Horace, n'avait pas commencé de son temps; elle était conteaiporaine de César, de Sylla même. Les préjugés du vieux temps étaient déjà bien loin ; écrire, versifier, ce n'était plus déroger. Les vers, dans le siècle précédent, le sixième, avaient été le métier, le gagnepain d'hommes de rien, hommes de talent toutefois, esclaves, affranchis, clients, étrangers, qu'on appelait dédaigneusement des scribes. Vers le commencement du septième siècle, Scipion et Lélius se cachaient encore pour aider Térence Bientôt on ne se cacha plus ; au contraire, on se montra; on fit du talent poétique une affaire de vanité, vanité innocente et satisfaite à peu de frais, car l'exercice avait rendu la médiocrité en ce genre chose facile et commune. On se mit donc généralement à faire des vers, sans distinction de rang, plébéiens, chevaliers, sénateurs même, savants et ignorants, comme dit Horace. C'était pour la jeunesse un exercice d'école ; pour l'âge mûr le délassement des affaires ; la consolation des ennuis de Tâge pour la vieillesse. On s'y livrait sans grande prétention littéraire, et aussi sans beaucoup de sévérité morale ; car, dans un temps si dissolu et si
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inalheurL'Ux, on ne se faisait point scrupule de se distraire par quelques vers licencieux des misères de Texistence. De là un grand nombre de pièces, de tous sujets, de tous caractères, de toutes lormes, dont les anciens étaient eux-mêmes embarrassés de comprendre par un titre général Tinfinie diversité, qu'ils appelaient poematia, cpigrammala^ idyllia, eclogXy mais presque toutes cependant satiriques ou erotiques, et quelquefois pis. De là une anthologie où nous rencontrons des noms bien graves, des noms que l'histoire dispute à la littérature, ceux de Lutatius Gatulus, d'Horlensius, de Gicéron, de Varron, d'Asinius Pnllion, de César, de Licinius Galvus, Tami et de rival de Gatulle, de Catulle enfin qui brille parmi ces amateurs d'une gloire toute littéraire, et qui les efface dans ce genre, celui de notre poésie fugitive, par un singulier caractère de facilité, d'élégance et de grâce.
Catulle, malgré sa paresse et son aversion pour les grands ouvrages, appliqua cependant son talent à des compositions de plus d'étendue et d'un ordre plus relevé. Ainsi avant lui avait fait Lucrèce, et avant Lucrèce Gicéron, et avant Gicéron Lucilius Passons en revue, dans Tordre des dates, ces chefs du mouvement poétique de cet âge, et avec eux ce nobile vulgus qu'ils entraînèrent à leur suite, les divers genres auxquels ils donnèrent une si heureuse impulsion.
Après Térence se présente presque aussitôt Lucilius, qui semble hériter de la comédie latine, faisant comme elle dans ses satires une critique générale des mœurs de son temps; il hérite, également de l'ancienne comédie athénienne à laquelle il emprunte la censure individuelle des personnes. Censure est le mot propre. C'était un censeur que Lucilius, censeur littéraire, comme Catou avait été un censeur politique. Il était digne de se consacrer k ce ministère, car ses mœurs étaient pures, irréprochables ; il pouvait le faire sans trop de risques, car il était de famille patricienne, ami des plus grands personnages de l'Etat, de Scipion entre autres, dont il a raconté la vie. La loi. des Douze Tables contre le libelle, comme diraient les Anglais,
cette loi qui avait arrêté les hardiesses de Névius, ne regardait pas un homme de sa sorte. Il fit donc de la satire, mais non pas le premier; Ennius, Pacuvius en avaient fait avant , lui, et à peu près de la même manière, seulement avec moins de talent et de succès. Il y mit beaucoup de gaieté, d'esprit, de verve poétique. Horace, qui ne lui est point favorable, vante fort l'âpre saumure de sa plaisanterie ; il est vrai qu'il le reprend en même temps de sa composition expéditive et au pied levé, de sa facilité bourbeuse ; je cherche à traduire ses expressions. Horace ne lui pardonnait guère d'avoir conservé jusque dans le siècle d'Auguste des admirateurs persévérants, qui quelquefois le lui préféraient; Boileau, ce semble, fut moins sévère, moins partial, à l'égard de Régnier. Nous devrons rechercher curieusement, dans ce qui reste des trente satires de Lucilius, de précieux monuments et des vieilles mœurs romaines et de la vieille poésie latine. Après lui, nous rencontrerons dans la même carrière Varron, surnommé Atacinus, qui s'y distingua peu à ce que nous dit eccore Horace, l'historien naturel de la satire romaine.
Hoc erat, experto frustra Varrone Atacino,
Atque quibusdam aliis, mehus quod scribere possem *.
Nous y rencontrerons aussi l'autre Varron, M. Terentius Varro, le fameux polygraphe latin, qui créa et renouvela avec succès, sous le nom de Satire Ménippée, un genre mixte, mêlé de vers de différentes mesures, même de prose et de vers, tel que le traitèrent après lui Sénèque et Julien, et chez nous les auteurs de notre immortelle Ménippée.
Un genre qui devra surtout attirer notre attention, parce qu'il a occupé une grande place dans ce siècle, c'est celui de la poésie didactique. Il y avait à cette époque des poèmes di lactiques dont la littérature elle-même était le sujet, grande preuve du progrès qu'avait fait à Rome l'esprit littéraire. Ainsi Porcius Licinius composa un poëme intitulé De poetis^ dont quelques vers nous sont restés ; ainsi