SiL ItaL Punie. XII
ENNIU
Major Scipiades, etc'.
Le merveilleux épique s'est réduit ici à une simple métaphore, malheureusement assez commune dans son élégance. J'aime mieux les figures qui mêlent aux fanfares belliqueuses des Romains les vers de leur poète et le placent presque lui-même sur le char du triomphateur, bien que ces figures elles-mêmes s'écartent déjà autant de la yérilé des mœurs romaines que pourraient Je faire les imaginations d'un moderne.
C'est un moderne toutefois qui a rendu avec le plus de vérité et d'intérêt celte situation qu'avaient faite à Ennius, auprès des grands généraux, des grands citoyens de Rome, auprès de Scipion particulièrement, sa vertu guerrière et son génie poétique. Mais cette peinture est restée enfouie dans un ouvrage si anciennement, si complètement oublié, que jamais, à ma connaissance, elle n'a été citée, parmi tant de témoignages d'époques diverses, curieusement recueillis à Thonneur de l'auteur des Annales. Elle termine celte Africa par laquelle Pétrarque, au quatorzième siècle, avait voulu réparer la perte du poëme de Silius Ilalicus, retrouvée seulement au siècle suivant par le Pogge. C'était, parmi ses graves œuvres latines, imitées de Cicéron et de Virgile, celle dont il attendait surtout celte gloire immortelle que devaient lui assurer, sans qu'il s'en doutât, ses vers en langue vulgaire. Elle lui valut, à peine ébauchée, avec l'admiration générale, la couronne du Gapitole ; mais elle resta à l'état d'ébauche, l'auteur ayant reconnu lui-même, avant tous, combien le sujet en était étranger aux naturelles préocupations des siècles nouveaux, combien l'invention y était pauvre, la marche languissante, l'art de la composition et du style négligé. Il s'y rencontre cependant, et pourrait-il en être autrement, assez de beaux passages pour payer de leur peine ceux qui oseraient encore en affronter la lecture, et dans le nombre, parmi les plus saillants, celui que j'ai annoncé % et qu'on me saura peut-
1. Claudian. Laud. Stilic. III, praefat. — 2. Voy. Afric. IX.
LES ANCIENS POETES LATINS
être gré de faire connaître par une courte analyse et quelques extraits.
Scipion revient d'Afrique, traversant une mer paisible qui semble sentir qu'elle porte un vainqueur.
Victorem sensisse putes.
Près de lui se tient, méditant et silencieux, Ennius, qu'il invite à le distraire, comme de coutume, des soucis du commandement, par ses entretiens. Ennius s'occupait en luimême de la vertu et de la gloire de Scipion, songeant, ditil, à les célébrer, mais se défiant de sa poésie nouvelle et imparfaite.
L'art de ma parole n'a pu atteindre encore à la borne où tendent mes efforts; il ne fait que de naître de quelques faibles racines, inconnu jusqu'ici au Latium et content de se produire chez les colons argiens.
Nostra peritia fandi Nondum propositnm valuit contingere metam, Nuper ab exiguis radicibus orta, nec ante Cognita par Latium, Argolicis contenta colonis.
Ce héraut, qu'Alexanire enviait à Achille, Ennius désespère de l'être pour Scipion, et il le cherche dans un avenir lointain, dans cet avenir où se cachent Pétrarque et son Africa,
Ce n'est pas une médiocre fortune pour les hommes illustres de rencontrer un poëte.... Plus que tout autre tu méritais, ô le plus grand des généraux, d'avoir ton Homère. Mais la fortune qui t'est si douce en tout le reste, t'a en cela seul traité durement, ne te donnant, pour te chanter, qu'Ennius.
.... in reliquis blanda, inque hoc durior uno Me solum fortuna dédit....
Peut-être le cours des ans fera-t-il naître quelque poëte dont les vers, plus dignes de toi, élèvent au ciel tes justes louanges, tes hauts faits, et à qui Galliope accorde une lyre qui résonne plus harmonieusement sous sa main, une voix plus sonore
^ ENNIUS. 27
Currentibus annîs Nascetur forsan digno qui carminé cœlo Efferat emeritas laudes et fortia facta, Et cui mellifliio melius resonantia plectro Galliope det fila lyrae, vocemque sonoram.
Scipion répond honnêtement qu'il ne désire pas d'autre chantre qu'Ennius, et l'entretien continue sur les rapports des grands hommes et des poètes, non sans l'introduction un peu pénible de ce laurier, laurea^ dont le nom est si cher à Pétrarque et lui a inspiré tant de jeux d'esprit dans ses canzones et ses sonnets.
Il n'est pas, je l'avoue, aimable héros, d'âme si dure, si farouche, qui ne trouve quelquefois du charme, parmi les soucis, les travaux de la vie, à écouler les accords des Muses, à se mêler aux chœurs sacrés des Dieux.... Celui qui sait avoir fait de grandes choses pourrait-il ne point aimer les poètes à la durée éternelle, leurs chants sacrés?
Ouisquis enim se magna videtgessisse, necesse est Diligat aeternos vates et carmina sacra.
Le cours de la conversation, complaisamment prolongée par Ennius pour amuser le loisir de Scipion, l'amène à parler du commerce qu'il aime à entretenir avec les grands hommes de l'antiquité, en remontant toujours, emporté par l'essor de son esprit, « jusqu'aux ténèbres dernières où se cachent ces premiers humains que la Renommée, fatiguée de son long et perpétuel voyage, a laissés bien loin derrière elle et condamnés à l'oubli. »
Donec ad extremas animo rapiente tcnebras Perventum, primosque viros, quos fama perenni Fesia via longe iLjnotos post terga reliquit.
Mais c'est avec les anciens poètes surtout que se plaît sa pensée, parmi eux tous, avec Homère, qui attire seul ses regards, son admiration, son amour.
Millibus ex tantis unus mihi suiimus Homerus, Unus habet quod suspiciam, quod mirer, amemque.
LES ANCIENS POETES LATINS
Sans lui ne s'est écoulé nul de mes jours, nulle de mes nuits; il a prolongé mes plus courts repas, m'a rendu courte b voie la plus longue, et a[>lauissant le sol sous mes pieds, m'a fait franchir sans effort les âpres sonamets de la montagne.
Hoc sine nulla diesabiit, nox nulla sine illo; Ille brèves cœn.is in longum traxit, et idem Kunc lon^i^am breviarc viam, nunc tramite piano Edocuit rigidi transire cacumina monlis.
Ici se place un souvenir de ce dont l'anliquité avait offert partout la trace au docte Pétrarque, de ces imaginations hardies d'Ennius, qui , à forcj de s'occuper d'Homère, d'y penser, d'en parler, comme a dit Gicéron*, eu était venu à l'évoquer daus des songes par lesquels il ouvrait ses grandes compositions épiques et didactiques, et même à s'y faire révéler par lui le mystère de cette transmigration pythagoricienne , au moyen de laquelle l'âme et le génie du chantre de l'Iliade et de l'Odyssée étaient venus animer, pour la plus grande gloire de Rome, l'auieur des Annales,
de ses rendu
Quoiqu'il ait fleuri bien avant le temps de Rome et rois, je l'y ai ramené en imagination, j'y ai transporté, présente son image.
Qui licet ante novos reges et tempora Romse Floruerit, tamen liOC in tempus mente reduxi, Frsesentemque animo ficta sub imagine feci.
Cette image, comme il le raconte à Scipion, préludant par là aux fictions de ses poèmes, lui est apparue en songe la veille même de la grande bataille.
La nuit était profonde; je vis s'approcher de moi un vieillard couvert de quelaues lambeaux, à la barbe blanchissante et négligée..., dont l'inculte majesté iii/primait une sainte hor* reur.
Horrorem inculta cum majestate ferebat.
Uombre s'est adressée à lui en ces mots :