‹ Etudes sur la poésie latine [microform]Chapitre 197 sur 513 · EN MUS · texte numérisé non relu

EN MUS

Salut, toi que j'aime entre tous sur la terre des Latins. Ce que tu as longtemps appelé de tes vœux vient s'offrir à ta vue; vois ce qu'était Homère au temps où il vivait.

Aspice qualls erat quondam cum vixit Homerus.

Ennius s'attendrit sur la cécité d'Homère, noblement acceptée par le grand poète.

Le Dieu qui m'enleva les yeux du corps ne m'en pouvait-il rendre d'autres pour apercevoir les secrets de la nature?

Quid ergo, Qui milii corporeos Deus abstulit, ille nequibat Restituisse alios, quibus hœc arcana viderem?

Les secrets de l'avenir ne lui sont pas non plus cachés. -A la fin de l'entretien, il annonce à Ennius la victoire du lendemain, et lui explique aussi des choses plus lointaines, que le regard encore à demi prophétique de celui-ci aperçoit confusément dans les siècles futurs: Favénement poétique de Pétrarque, l'apparition de VAfrica,

Au fond d'une étroite vallée, j'aperçois un jeune homme paisiblement a-sis parmi de jeunes lauriers, et méditant le front ceint de ytrts rameaux. Quel e-t-il, ô cher maître? Si je ne m'abuse, il roule dans son âme quelque hardi dessein.... — Tu • ne te trompes i as, me répond Homère; je reconnais ce jeune homme, rejeton loiiitain de votre race, que fera naître dans sa vaste enceinte la toscane Florence.... Ses vers y ramèneront les Muses longtemps exilées et errantes; il rendra les doctes sœurs à ril-li-on, parmi tous les soins qui agiteront sa vie.... François sera son nom : ces grandes choses que tes yeux ont vues, il les rassemblera comme en un seul corps, chantant les armées de l'Espagne, les dis- races de Carthage, la gloire de ton Scijàon. Sur son œuvre sera inscrit le nom de l'Afrique.... Un triomphe tardif le fera monter à vot'e Capitole : un monde étranger aux arts, une foule ivre d'autres passions ne le détourneront pas d'y aihr-chercher la couronne de vert laurier, cjue rapportera son fiont couronné, le sénat lui faisant corte^ e • . . .

Ainsi parlait Homère, dit en finissant Ennius,

Quand les éclats de la trompette matinale m'arrachèrent à ma vision et firent disparaître ces vains songes.

Cum matutino litui clangore repente Excutior visis, somnusque recessit inanis.

Alors Scipion remercie Ennius :

Vérité ou fiction, ton récit est agréable.

Seu sunt, seu talia fingis Dulcia sunt, fateor.

Ce jeune homme, aperçu dans tes songes, ce nouveau poète, ma pensée dès à présent s'y attache.... Je l'aime, quel qu'il doive être, et même s'il n'est jamais.

Diligo quisquis erit, si nullus, diligo nullum.

Cette conversation du vainqueur de Carthage et de son poète, ce tour nouveau donné au songe si célébré par les anciens, dans lequel celui-ci prétendait avoir vu Homère, cette annonce d'un poète qui, chez les modernes, reprendra, après Ennius, le panégyrique de Scipion^ sont, selon mon sentiment, que peu de personnes peuvent contredire, ce qu'il y a de plus original dans VAfrica de Pétrarque. Il est fâcheux seulement que le soin sévère de la composition et du style ait manqué à cet épisode du poème, dans la même proportion qu'au poème lui-même, et qu'il n'en ait pas fait un ensemble plus net, plus complet, plus achevé, digne d'être considéré à part et lu autrement que par fragments, et par fragments bien courts.

Quelque originale que puisse paraître cette scène, au milieu des détails trop prosaïquement historiques, ou trop banalement épiques de VAfrica^ Pétrarque y avait été prévenu par Ennius lui-même.

Selon Aulu-Gelle*, Ennius, au septième livre de ses AnnaleSy avait peint dans les mêmes rapports et le consul Servilius Geminus, combattant en Sicile les Carthaginois vers Tannée 506, et un confident dont nous ne savons pas le nom, homme du caractère le plus sûr , de l'esprit à la fois le plus sérieux et le plus aimable. Sous cette image, Aulu-Gelle le dit d'après L. JEiius Stilo, Ennius avait

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