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A. Gell. Noct, ait. XVIII

LES ANCIENS POETES LATINS

guère que trois ann*3es; le XI% qui exposait les suites de cette guerre, le prétendu affranchissement de la Grèce par T. Quinctius Flamininus, le consulat de Caton et son expédition en Espagne, pas davantage. La matière se serait resserrée dans le XIl" livre à la mesure de deux années, s'il -avait contenu les guerres de Grèce contre Nabis et contre les Étoliens, selon la conjecture de Merula, assez gratuite d'ailleurs, comme on le voit par Tinsuflisance du seul fragment que conserve de ce livre M. Vahlen. On arrivait à de véritables annales, selon l'acception propre du mot, dacs les trois livres suivants, qui retraçmt,le XIIIetjeXIVMa guerre contre Anliochus, le XV" la guerre d'Etolie et le siège d'Arabracie, correspondaient chacun à peu près à une année de l'histoire contemporaine. Ennius qui, dans son XIMivre, avait élevé Caton jusqu'au ciel, c'est l'expression de Gicéron*, servait de même, dans le XV% la gloire d'un autre de ses généraux, M. Fulvius Nobiiior, qu'il avait suivi en Êtolie, moins du reste comme roldat que comme pcëte, comme historiographe, et qui le paya dignement, par le titre de citoyen romain, de ses louanges, liées, dit encore Gicéron, à celles de Rome. Ici, cela est probable, devait se terminer l'œuvre d'Ennius; mais il y ajouta plus d'un supplément, et d'abord, nous le savons par Pline l'Ancien S un XVP livre écrit principalement en l'honneur de Titus ou plutôt Lucius Gécilius Denter et de son frère. Ge détail nous fait comprendre combien un tel poème, au cadre indéfini, s'élargissant, se resserrant à volonté, était loin de l'unité épique. La matière lui était fournie, plus ou moins abondante et riche, plus ou moins heureuse, par le cours même des événements qu'amenaient les années, et il semblait ne devoir rencontrer son terme, son dénoûment que dans la fin même de la vie ou de la faculté poétique de son auteur. Ennius avait soixante sept ans. nous dit Aulu-Gelle\ citant Varron, lorsqu'il écrivit, après un XVII' livre dont il reste et sur lequel on sait peu de chose, un XVIII' où il chanta, avec un redoublement de

1. Pro Arch. IX. - 2. Ilist. nat. VI, 29. - 3. NocL ait. XVII, 21.

ENNIUS

verve, on peut le conclure de quelques beaux vers qui s'en sont conservés, la guerre d'Istrie. Là, comme au début, comme dans quelques passages du long poëme, il intervenait lyriquement, par un prologue ou un épilogue, on ne sait, dans son oeuvre épique. Il se vantait d'une illustre origine et se disait descendre de ce Messape, que devait depuis rappeler Virgile ' ; il célébrait la glorieuse adoption qui de l'homme de Iludies avait fait un citoyen romain :

Nos sumu' Romani, qui fuvimus ante Rudini*;

il se comparait au coursier généreux, souvent Vainqueur dans la carrière olympique, et qui maintenant, consumé de vieillesse, se repose.

Sicut fortis equus, spatio qui saepe supremo Vicit Olympia, nunc senio confectu' quiescit*.

Voilà donc deux caractères généraux qui apparaissent dans ces fragments, trop rares, de la grande œuvre d'Ennius : partage entre l'épopée et Thistoire , partage inégal, oïl l'histoire ne tarde pas à dominer; mélange du ton épique et de certains mouvements lyriques bien naturels chez un poëte, mêlé à ce qu'il raconte comme témoin et quelquefois même comme acteur.

De celte situation du poëte, concourant avec la noblesse de son âme et Télévation de son génie, ont dû résulter dans son œuvre divers caractères encore, dont le principal me paraît être un sentiment très-vif de la grandeur morale et politique de Rome, des grandes choses exécutées par elle, du mérite et de la gloire des grands hommes qui lui ont servi d'instruments. De là des traits bien propres à nous faire regretter celte espèce de portrait, tracé d'après nature, de Rome au temps de ses vertus publiques.

Le plus caractérisque est certainement le vers admira- Lie où Ennius rapporte l'établissement et le maintien de ce qu'il appelle rcs Romana, de la puissance, de la grandeur

1. jfM. VIT, G91, Scrv. - 2. Cic. de Orat. III, 42. 3. Cic. de Sincct. Y.

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de Rome, à deux causes, ses mœurs antiques et ses grands hommes.

Moribus antiquis res stat Romana virisque •.

On ne peut séparer ce vers cité parCicéron du commentaire qu'il y a joint dans sa République^ et qui en faisait si Lien ressortir le sens fort et profond.

Ce vers par la vérité, comme par la précision, me semble un

pendant si longtemps une si vaste domination. Aussi voyait-on, avant notre siècle, la force des mœurs héréditaires appeler naturellement les hommes supérieurs, et ces hommes éminents retenir les coutumes et les institutions des aïeux....

L'auteur de cette belle traduction, M. Villemain, a complété l'éloge du vers d'Ennius, en rapprochant du passage de Gicéron ces paroles qu'il a inspirées à Montesquieu ' :

Dans la naissance des sociétés, ce sont les chefs des républiques qui font l'institution, et c'est ensuite l'institution qui forme les chefs des républiques.

Quel vers encore (M. Vahlen* le rapproche ajuste titre du précédent) que celui où il est dit de Gurius, que nul ne Ta pu vaincre ni avec le fer ni avec l'or I

Quem nemo ferro potuit superare nec auro*.

Et ces autres vraiment consacrés, et en partie répétés comme tels par Virgile^, par Ovide^, par Tite-Live", sur Fabius qui, par ses sages et courageuses lenteurs, a seul

1. L'énergie peu traduisible de ce mot viris se retrouve dans postrophe célèbre de Virgile ( Georg. II, 173) à l'Italie :

Salve magna parens frugum, Saturnia tellus, Magna virum !

2. DeRepuhl. V. i. Cf. Augustin, de Cuit. Dci, II, 21. 3 Grandeur et décadence des liomains, ch. 1.

4. Quœstionea Ennianœ, p. liv, — 5. Cic. De RepnU. m 3. 6. jEa. VI , 8i6. — "i.Vast. II, 2i0. - 8. Uist. XXX, 20.

ENNIUS

rétabli la fortune de Rome ; qui ne faisait point passer de vains murmures avant le salut de l'État, et dont aussi la gloire, toujours subsistante, brille sans cesse déplus d'éclat :

Unus homo nobis cunclando restituit rem;

Non hic ponebat' rumores ante salutem;

Ergo postque^ magisque viri nunc gloria claret*.

De pareils vers, graves, austères, énergiques jusqu'à la rudesse , nous font en quelque sorte respirer Tair de la vieille Rome.

Ce qui semble encore avoir caractérisé les Annales, c'est une certaine gravité sentencieuse, inspirée par le spectacle que se donnait et que donnait à ses lecteurs le poète historien. C'est ainsi qu'arrivé, dans son livre VIII, à la seconde guerre punique, un commencement de décadence dans les mœurs publiques, la prédominance croissante de la force brutale sur le droit et la raison le frappent, au moment peut-ôlre oii il va retracer les démêlés de Fabius Maximus avec Minucius Rufus, ou de Paul Emile avec Varron. De là ces moralités, au sérieux, à l'austérité desquelles ajoute encore l'emploi, remarqué par Aulu-Gelle, d'antiques formules judiciaires :

Plus de sagesse : la force décide; le bon orateur n'est plus rien : le farouche soldat est seul en honneur. Disputant non de doctes paroles, mais d'injures, on donne cours à ses haines. Ce n'est pas par les armes du droit, c'est le fer à la main qu'on demande justice, qu'on prétend régner; l'unique voie, c'est la violence.

Pellitur e medio snpientia, vi geritur res ; Spernitur orator bonus, hoiridu' miles amatur. Haud doctis dictis cerlantes, sed maledictis Miscent inter sese inimicitiam agitantes. Non ex jure manum consertum, sed magi' ferro, Rem repetuntj regnumque petunt, vadunt solida vi*.

1. D'autres, non ponebat enim ; M. Valilen, archaïquement, ninuui ponebat.

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