‹ Etudes sur la poésie latine [microform]Chapitre 22 sur 513 · De Natur. rer.j II, i, sqq · texte numérisé non relu

De Natur. rer.j II, i, sqq

JJSQU AU SILCLE D AUGUSTE.

Je ne croirais pas, Messieurs, avoir perdu mon temps, si, dans les leçons de cette année, je parvenais à vous faire assister à cet enfantement d'une poésie qui a marqué une des plus bri lantes époques de l'intelligence humaine. C'est une entreprise difficile, sans doute, et qui a droit d'effrayer ma faiblesse : mais je serais bien malheureux si je manquais tout à fait à l'intérêt de mon sujet, et j'ai assez éprouvé que votre bienveillance ne manquera point à mes eft'orts.

LA. POÉSIE LATINE AU TEMPS DE CÉSAR ET d'aUGUSTE

(Cours de 1836-1837, leçon d'ouverture)

Messieurs,

Je n'ai pu tenir, Tannée dernière, toutes les promesses de mon programme, achever, comme je me le proposais, comme je m'y étais engagé, riiistoire de la poésie latine au septième siècle de Rome. L'étude attentive, consciencieuse, j'ose dise, que j'ai faite d'un sujet en apparence assez restreint, en a progressivement reculé les limites, et à la fin le temps m'a manqué pour les atteindre.

Il m'a fallu suivre assez longuement, à travers toute la durée de cet âge, les transformations diverses de la comédie de Plaute et de Térence, éman ip<'o tout à coup, alTranchie de sa réserve politique, par le dérèglement elTronté des mœurs, par le progrès de la licence démocratique, par le besoin de la nouveauté , et devenant dans la Fabula togata de Titiuius,. d'Atta, d'Afranius, dans les Atellanes de Pomponius et de Novius, dans les Mimes de Labérius et de Publius Syrus, de grecque qu'elle était, ou d'à peu près grecque, tout à fait latine.

Il m'a fallu rechercher assez péniblement, parmi des dé-

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bris, les traces de quelques genres, ramenés à cette même époque par le déclin de l'art dramatique qu'envahissait, qu'étouffait le spectacle : de la poésie satirique, qui vint en aide à la comédie, et qui renouvelée, recréée par l'âpre et vigoureux génie de Lucilius, offrit dans ses peintures hardies, dont la perte est si regrettable, le contraste qu'offrait aussi la société contemporaine, de Tantique austérité romaine et de la corruption précoce, venue de Grèce et d'Asie; de la poésie didactique, cette ressource des littératures qui finissent par l'épuisement, comme aussi de celles qui se forment par l'imitation, celte production toujours un peu factice qui enchantait alors l'ignorance romaine par la nouveauté, poétique encore pour elle, des connaissances o-éographiques, physiques, astronomiques, philosophiques surtout.

Ici j'ai trouvé sur mon chemin, non plus une ruine, mais un monument entier, imposant, magnifique, l'un des plus beaux et certainament le plus original qui soit resté de la poésie latine, le poëme De la Nature de Lucrèce. J'ai dû m'arrêter longtemps à une produclion de cet ordre, m'enquérir avec curiosité de ses origines philosophiques et littéraires, de ses antécédents grecs et romains, de ses analogues modernes, l'étudier dans son ensemble, dans ses détails : étude instructive, intéressante, dans laquelle je ne me reproche point de m'être trop complu, mais difficile, mais longue, et qui n'a pu finir qu'avec le cours lui-même.

Et pourtant j'étais encore assez loin du terme que je m'étais proposé. Je n'avais rien dit de tant d'essais épiques inspirés par les traditions de l'antique mythologie grecque ou par les souvenirs plus ou moins récents, quelquefois contemporains, de la gloire romaine, et qui frayèrent de loin la voie aux auteurs des Métamorphoses^ de ï Enéide, de la Pharsale. Je n'avais rien dit de cette poésie, que je ne sais comment désigner, poésie de toute forme et de toute main, où te consignaient jour par jour, heure par heure, dans une anthologie toujours croissante, les impressions, les sentiments, les idées, les saillies du moment, et

LA PO.ÎvSIS LATINE

de laquelle devaient bientôt sortir, avec une inspiration plus vive, un dessein plus suivi, plus d eiïorls et de tra\ail Tode d'Horace, l'élégie de Tibnlle. '

Pour le dire en moins de mots, il me restait h achever ce que j'avais commencé, en pari mt de Lucile et de Lucrèce, une sorte d'introduction à l'histoire poétique du siècle d^Augusie, une sorte de généalogie de ses principaux chefsd'œuvre; car il y a une généalogie pour les chefs- l'œuvre : les grands écrivains, qui laissent après eux une descendance trop souvent médiocre et dégénérée, ont aussi leurs ancêtres dont il faut tenir compte, et qui les ont faits en partie ce qu'ils sont.

Voilà, Messieurs, un arriéré dont je me reconnais, en commençant, débiteur, et dont je dois avant tout songer à m'acquitter.

Les auteurs, aujourd'hui bien oubliés, bien ignorés pour la plupart, de tant d'ouvrages perdus dont il faudra pourtant s'occuper un peu, nous les trouverons presque tous nommés dansles vers d'un de leurs plus i lustres contemporains, du grand poôte Catulle. Ces genres, dans lesquels ils se sont assez vainement exercés, pour leur gloire future du moins, c'est encore Catulle qui nous en offrira les modèles. Ce petit recueil de Catulle sera pour nous à lui tout seul l'expression complète de la poésie des dernières années du septième siècle de Rome, où se préparaient, où commençaient ensemble, par Catulle et par César, qui ne s entendaient guère, qui ne savaient pas travailler à une œuvre commune, avec l'empire, la poésie de l'empire, celle qui devait consacrer l'usurpation d'Octave, celle à laquelle Auguste devait attacher son nom.

Vous lisez dans quelques histoires littéraires peu exactes que Catulle est venu avant Lucrèce. Les dates disent le •contraire, et quand elles ne le diraient pas, les vers mêmes des deux poètes suffiraient pour nous l'apprendre. Visiblement Lucrèce est plus voisin que Catulle de Lucilius; il conserve beaucoup plus qu'il ne faudrait, même pour ce temps, de sa composition précipitée et négligente, de sa ^mamère diffuse, redondante, prosaïque, bourbeuse,

AU TEMPS DE CÉSAR ET D'aUGUSIË.

comme dit Horace ; son œuvre est une improvisation de génie, qui a tous les mérites, fort éclatants, quelquefois fort achevés, mais aussi tous les défauts de l'improvisation. Pour Catulle, il nïmprovise pas, bien au contraire; il pèse les mots, et même il les compte; il choisit, il ordonne, il dessine; il a déjk, dans sa composition et dans son style, ces formes arrêtées et précises, cette touche fine et discrète, cette force contenue qui se modère elle-même, qui s'atténue à dessein, qui se voile sous les grâces de l'urbanité, urbani parcentis viribus atque exlenuaniis eas consulta * ; tous ces caractères enfin qui doivent distinguer les poètes de l'âge suivant. Catulle, qui écrit sous la république et en républicain, peu favorable à la dictature, moins encore au dictateur, Catulle est déjà, par la manière et par le goût, un poète du siècle d'Auguste.

Ici chacun me fait une objection que je me hâte de me faire moi-même. Ce portrait de Catulle pourrait être aussi bien celui de Téreuce, qui écrivait à Rome près d'un siècle avant Catulle. D'où vient cela? Je lai dit plus d'une fois : de ce qu'à Rome, comme ailleurs, comme chez nous particulièrement, il y a eu deux poésies : la poésie familière, indigène, nationale, dont les essais originaux se sont mêlés sans peine à l'imitation des modèles grecs, et ont atteint tout d'abord à une perfection prématurée ; la poésie sérieuse, toute d'emprunt, toute factice, qui ne se naturalisa pas aussi facilement ni aussi vite, à laquelle il fallut bien des efforts et des années pour regagner l'avance de sa rivale. Térence, ce pur, cet élégant, ce gracieux Térence, est pourtant le contemporain du rude Pacuvius, du rude Lucilius, représentants alors, et illustres représentants de la poésie sérieuse. Il faudra que cette poésie passe par Attius et par Lucrèce, pour arriver enfin, au bout de près de cent années, chez Catulle, à ces formes qu'elle doit revêtir dans les productions de la grande époque des lettres romaines, du siècle d'Auguste.

Le siècle d'Auguste I voilà un mot que je répète, que je

l.Hor., SaL, I, x, 13.

eo

dois répéter JDien souvent, et sur le sens, sur la valeur duquel il faut d'abord nous entendre. 11 n'y avait rien dans l'âge qu'on appelle ainsi d'absolument nouveau. En politique, c'était la consécration légale d'un état de la société romaine déjà bien ancien, qui durait depuis les démêlés de Marins et de Sylla, depuis le temps où la puissance disproportionnée de quelques citoyens plus forts que les lois avait rendu la liberté impossible et fait de la république un mensonge. En littérature, "ou du moins en poésie, je ne dois pas vous parler d'autre chose, c'était la maturité de ce qui croissait à Rome depuis longtemps déjà, avec lenteur, avec effort, sous h double influence des exemples étrangers et du génie national, la maturité de l'imagination, du goût, de la langue poétique, de l'art de versifier des Romains. Cette maturité qui n'a manqué à aucune littérature, que nous avons connue aussi, qui s'est produite chez nous absolument comme chez les Romains, est quelquefois pressentie, devancée par quelques génies heureux, par des Catulle, des Lucrèce même. Il y a dans l'année des jours intermédiaires qui na sont déjà plus l'hiver, qui ne sont pas encore le p'intemps, et où certaines plantes, sentant, on le croirait, l'approche de la tiède saison, se couvrent prématurément, imprudemment, comme disent les poôfes, de Heurs et de feuillage. Eh bien! c'est ainsi que fleurit, que verdit, dans les vers de Lucrèce et de Catulle, la poésie de Virgile et d'Horace. Ils ne sont cependant encore ni Horace ni Virgile; pour qu'Horace et Virgile fussent possibles, il fallait, ce qui avait eu lieu, que pendant deux siècles, par un travail continu, universel, se fussent bien établies à Rome toutes ces fables d'origine grecque, destinées à devenir non-seulement le sujet de la plupart des productions, mais l'expression convenue de toutes les pensées; il fallait que se fussent mêlées, confondues dans l'unité d'une même langue, ce qui n'est pas plus facile ni plus prompt pour une langue que pour un peuple, toutes ces races diverses d'expressions, de tours, d'idiolismes; il fallait qu'on eût approfondi, enfoncé comme dit Montaigne, la signification

AU lEMPS DE CESAR ET D AUGUSTE.

des mots, fixé leurs acceptions, démêlé leurs nuances, trouvé les convenances et les analogies du langage, les délicatesses du goiit; il fallait qu'on eût assoupli, rompu par l'exercice, à la mesure, à l'harmonie, l'oreille si longtemps rebelle des Romains. Tout cela fut bien long à faire, et se trouva fait précisément au moment où se dénouait le long drame de la guerre civile, tout juste à point pour servir de décoration, d'instrument, de ressort politique à cette monarchie cachée sous des formes républicaines qui allait remplacer la république.

La prise de possession par le pouvoir absolu d'une littérature anivée à son plus haut point de perfection, et par conséquent de crédit et d'autorité, se fit tout naturellement, sans qu'il paraisse que la condition des poètes ait plus changé que ne faisait la nature même de la poésie. Seulement, comme tout le reste, elle fut reconnue, régularisée, constituée; elle sembla prendre place parmi les établissements de l'empire. Esclaves, affranchis, clients, pendant des siècles, de l'aristocratie, il faut bien avouer cette poâliou dépendante, subalterne, qu'ils ont plus d'une fois ennoblie par la dignité du caractère et du talent, conquérant à force d'estime l'amitié de leurs illustres patrons, les payant magnifiquement, à leur manière, d'une protection viagère, par une gloire qui devait être éternelle ; ainsi placés donc dans la société romaine, les poètes romains passèrent sans peine du patronage, que vous savez, des Livius Salinator, des Fulvius Nobilior, des Scipions, des Léliu?, des Lucullus, des Memmius, des Manlius, de tant d'autres, à ce qui était absolument la même chose, au patronage de Poliion, de Messala, au patronage de Mécène surtout, de qui Auguste les reçut, par les soins duquel cet habile politique les fit travailler à la réhabilitation morale de son autorité, à la popularité de ses actes, à l'éclat présent, à la gloire future de son règne. Cette protection des lettres, qui avait été au temps de la république, pour quelques patriciens d'élite, un goût, une distraction, l'emploi de nobles loisirs, l'ornement d'une haute fortune, quelquefois l'innocente prétention de la vanité, sembla prendre chez Mécène le

caractère d'un ministère officiel ; Mécène parut avoir mission, non pas seulement pour soutenir et encourager les talents, mais pour les recruter, les enrôler, les discipliner, leur donner le mot d'ordre de cette espèce de département de Tesprit public dont il était le chef, et dont le siège était cette table hypocritement hospitalière, qu'Auguste, qui s'y pourvoyait de panégyristes, appelait, dans sa correspondance confidentielle , d'un mot bien dur, parasitica mensa. Il est vraiment curieux de voir comment, sous le gouverment d'Auguste et l'administration de Mécène, la littérature arrive en peu de temps à s'organiser, à faire corps, h former une société à part au sein de la société, un Etat dans l'État, ce qu'on a appelé depuis, mais ailleurs, la république des lettres, république alors bien monarchique, avec l'autre, toute dans la main de l'empereur. La littérature, ce n'est plus, comme auparavant, un petit nombre de vocations individuelles, éparses, isolées, sans aucun lien commun, nées fortuitement de la conscience du talent ou des inspirations du besoin; ce n'est plus ce succès passager, fugitif, borné, à l'exception de ce qui regardait le théâtre, aux suffrages de l'amitié, à la circulation restreinte de quelques rares copies. La littérature, c'est désormais tout autre chose. Il y a, en dehors de la foule des écrivains amateurs, tout un peuple d'écrivams dont les lettres sont la profession avouée ; il y a des ateliers de copies où se multiplient les exemplaires de leurs œuvres; il y a des hbraires qui les répandent à Rome, en Italie, dans les provinces, en Afrique, par exemple, à Utique, où s'expédiaient, vous le savez, les productions de rebut ; il y a des bibliothèques publiques pour les recueillir, les conserver, les offrir, longtemps encore après qu'on les aura oubliées, à la curiosité des érudits et à l'industrie des plagiaires; il y a des lectures d'apparat où l'on s'essaye eu toute sûreté devant un auditoire choisi, avant de se risquer au grand jour de la vraie publicité; il y a des concours où le pouvoir lui-même s'occupe de distribuer les rangs et les récompenses. Telle est, sous Auguste et suus Mécène, la constitution de la littérature romaine.

AU TEMPS DE CÉSAR ET D'aUGUSTE.

L'établissement de ces lectures privées, de ces concours publics, ofïre certains rapports de ressemblance assez piquants avec ce qui s'est passé chez nous au temps de l'institution de notre Académie française.

Vous savez comment, dans les premières années du dixseptième siècle, ridée vint à quelques hommes d'esprit qui cultivaient les lettres ou seulement qui les aimaient, de se réunir, à certains jours de la semaine, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, pour se communiquer leurs productions, pour échanger leurs idées sur la langue, sur le style, sur le goût, sur l'éloquence, la poésie, les arts, pour goûter en commun, selon la belle expression de Pellisson, leur historien, « les plaisirs de la société des esprits et de la vie raisonnable ». Vous savez aussi comment Richelieu, averti de ces réunions, imagina de les transfo-mer, par un coup de sa puissance, en une assemblée permanente, régulière, relevant de l'autorité publique, chargée par elle d^ représenter le mouvement de la littérature, et même de le diriger dans l'intérêt du bon goût, et aussi, bien entendu, de la politique et de la gloire du ministre. Eh bien! il semble qu'il se soit passé à Rome, vers l'époque qui nous occupe, quelque chose d'à peu près pareil.

Valère Maxime raconte* que quand César, soit le dictateur, soit plutôt quelque membre plus ancien de la même famille, César Strabon par exemple, comme son illustre parent, mais pas autant que lui, homme de guerre, homme d'Etat, et quelque peu aussi homme de lettres, que quand Cé;ar donc se présentait au collège des poètes, in collegium poetaruni, le vieil Attius, fier de ses lauriers tragiques, ne croyait pas devoir se lever pour lui faire honneur, disant que s'il lui cédait en dignité, il le surpassait en génie, et que là ce n'était pas d'images, mais d'ouvrages qu'on disputait : quia ibi voluminum non imaginuni certamina exercehantur. Ce collège des poètes, dont je ne sache pas qu'un autre que Valère Maxime ait parlé, dont on peut rapporter l'existence à l'époque de Sylla, dans lequel les

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