Berchoux, La Gastronomie, th. I
La gastronomie latine se réduit pour nous à onze vers cités par Apulée Ces vers, précurseurs lointains de VHalieuticon attribué à Ovide, en diffèrent beaucoup, non-seulement quant à l'art de la versification et du style, mais quant au ton. C'est sérieusement que l'auteur de VHalieulicon traite son futile sujet, y cherchant une occasion de décrire ingénieusement, élégamment. Chez Ennius comme chez Archestrate, son modèle, le sérieux n'est pas exempt d'ironie; il semble jouer à peu près le rôle que donne Horace au prétendu épicurien Gatius enseignant les règles de la vie heureuse, vilx prœcepta beatx :
.... Toute mer ne produit p-'s indifféremment les coquillages d'un goût distingué. La peloie du lac Lucrin vaut mieux que le murex de Baies; les bonnes huîtres viennent de Circéii, les bons hérissons de Misène, et les larges pétoncles sont la gloire delamolle Tarente.
Sed non omne mare est generosœ fertile testas : Murice Baiano melior Lucrina peloris; Ostrea Ciri:eiis, Miseno oriuntur echini; Pectinibus patulis jactat se molle Tarentum*.
C'est de ce ton, plaisamment dogmatique, qu'Ennius dit :
Pour l'apriclus, sache que le premier de tous se trouve à Tarente ; c'est à Sorrente qu'il faut acheter Thélope, à Cumes qu'il faut prendre le glaucus.
Apriclum piscem scito primum esse Tarenti; Surrentei face emas helopem, glaucum cape Cumis*.
Cette intention ironique du poëte est surtout sensible quand il s'écrie :
Passerai' je sous silence.... le scarus, cervelle de Jupiter, si je l'ose dire?
Quid turdum, merulam, melanurum, umbramque marinam Praeterii atque scarum, cerebrum Jovi' paene supremi?
l. Hor, Sat. II, iv, 31. — 2. Texte de M. Yahlen, p. 166.
LES ANCIENS POETES LATINS
ENNIUS
Cervelle de Jupiter! Celte bizarre expression* est lien de i'cciivain hardi qui a pu dire* d'un ancien orateur de Rome, sans scandaliser Cicéron qui le cite', mais au grand scandale de Quintilien * et surtout de Sénèque " : « la moel'e de la dée<se Persuasion, » Snadœ medulla.
Des leçons fictives données jrravement sur un sujet frivole constituent un genre de poëmes qui sont à la poésie didactique ce qu'est le poë:ne héroï-comique à l'épopée. L'ouvrage d'Eonius, devançant par un anachronisme qu'expliquent les hasards de l'imitation l'époque où se produisent naturellement ces sortes de parodies, est, qu'on me passe cette exp'ession, une satire didactique contre Tintempérance romaine qui a déjà commencé. L*a:istérité de Citon est déjà une exception : bientôt la loi Fannia, que doivent suivre, confirmer, compléter d'autres lois de même sorte, bornera les dépenses des citoyens, et particuhèrement celles qui regardent la table; on n'est pas loin du temps où Lucilius adressera aux viveurs de Rome celte intraduisible apoi;trophe :
Vivite lurcones, comedones, vivite ventres!
où il poursuivra de son rire vengeur, et léguera aux railleries des satiriques à venir, ce crieur public enrichi, ce Publius Gallonius, que les profusions de sa table de parvenu ont fait surnommer le gouffre, Gurcjps^.
Cet enseignement moral, qui se donne indirectement par la censure des travers, des vicis de 1 homme et de la société, n'a pas lui-même manqué à la variété des œuvres poéiiques d'Ennius, le premier auteur, précisément, du genre dont Lucilms, qui l'a définitivement conslilué/a pu être dit l'invenleur. Je me sers des expressions par lesquelles Horace'^ a fait judicieusement la part des deux poêles dans
1 . Qu'explique d'ailleurs le volume du cerveau chez le scarus