Hor.; Od. IV
Ces farouches vainqueurs, la Grèce soumise les soumit à 5011 tour.
Grœcia capta ferum victorem cepit... *
Des Grecs devenus Romains leur expliquèrent, leur traduisirent les chefs-d'œuvre de la poésie grecque, leur apprirent à les goûter dans de libres imitations oii ne manquait pas toujours l'intérêt national : ils faisaient k la fois réducation et d'un public aux organes encore grossiers, h la sensibilité encore engourdie, tout à fait neuf pour les jouissances de la pensée, et celle d'une. langue novice ellemême, sans harmonie, sans souplesse, rebelle au mouvement de l'imagination et à l'expression du sentiment.
Cette éducation dura bien longtemps, puisqu'elle n était pas achevée quand parurent les deux poètes dont nous aurons à nous occuper et que ce furent eux précisément; qui
l'achevèrent»
L'histoire de ce qui les a précédés paraîtconsidérable quand on dénombre curieusement les poètes et les œuvres; c'est peu de chose quand on ne tient compte que des monuments laissés par toute cette littérature. Ils se réduisent k quelques comédies de Plante et de Térence, qu'une élégance hâtive a sauvées seules du naufrage où Timperfection d une langue destinée à vieillir, à s'abolir, a précipité tout le reste: tout, la satire elle-même, cette héritière de la comédie qui, reprenant plus librement sa tâche, avait osé s'attaquer avec une gaieté vengeresse, par des traits smguhèrement énergiques et spirituels, à la corruption naissante de l'austère république; la tragédie, qui, émancipée peu k peu de la di«=cipline des Grecs, s'était enhardie à porter sur la scène les grands faits de l'histoire du pays, domestica facta'; l'épopée, qui avait déroulé dans de majestueuses Annales le cours glorieux des destinées de Rome.
Et certes, les représentants, les interprètes de cette satire, de cette tragédie, de cette épopée, un Lucilius, un
• 1. Hor.. Eï)isî. 11 , 1, loG. - 2. U. De arle poef., 287.
Attius et un Pacuvius, un Ennius, n'avaient pas été sans quelque génie ; ils avaient étonné, ravi les contemporains ; mais que pouvaient leurs vers contre ce progrès naturel qui rendant l'oreille plus difficile, le goût plus délicat, créant à l'esprit des besoins nouveaux, devait inévitablement conduire a l'abandon, au mépris de formes poétiques désormais surannées?
Ces vieux vers n'avaient pas encore perdu tout leur charme quand Gicéron, avec une sorte de patriotisme littéraire, se plaisait à 'es encadrer dans la prose de ses traités oratoires et philosophiques : cadre dangereux qui, par le voisinage d'une élégance et d'un éclat incomparables, en faisait ressortir la rudesse, la vétusté, en décelait la rouille. Les vers même de Gicéron, composés sur ce modèle et qui lui restaient encore trop conformes, ces vers, par des mérites nouveaux de versification et de style, mettaient en lumière ce qui manquait maintenant aux anciens poètes pour contenter l'oreille et l'esprit, pour s'emparer de l'imagination tt du cœur.
Une révolution dans la poésie était imminente; ma's il ne suffisait pas pour l'accomplir du mouvement général de la langue et du goût; il fallait encore cette secousse heureuse que donne a l'art, en de telles conjonctures, un génie puissant et une grande œuvre. C'est alors que vint, comme à l'heure marquée, Lucrèce avec le poëme De la Nature.
Dans cette production extraordinaire, l'enthousiasme du poète pour un système qui lui semb'ait rendre compte de l'origine, de l'histoire, des destinées du monde et de l'humanité, sasympaihie profonde pour la misère humaine à laquelle ladoctrinedeson maître avait apporté, pensait-il, d'efficaces remèdes, le sentiment exquis des beautés naturelles dont il mêlait les images avec ses explications scientifiques, toutes ces causes d'inspiration réunies développèrent des mérites poétiques dont nulle production antérieure n'avait pu donner une idée. C'étaient des formes d'argumentation vives et pressantes, des emportements sublimes, des accents pathétiques, un riche et éblouissant coloris. De là dans la poésie latine, soulevée elle-même, emportée par
1 y h LUCRECE ET PAR CATULLE.
Tessor du poète, un mouvement, une grandeur, une passion, un éclat, une élégance, une harmonie, qu'elle n'avait point encore connus, et qui, on peut le dire, la renouvelèrent.
C'était au milieu des discordes sanglantes où s'abîmait, s'anéantissait l'ancienne constitution de l'État, que Lucrèce, étranger. Lien que chevalier, à la vie publique, retiré tout entier, en épicurien conséquent, dans la quiétude d'une condition privée, préparait en silence, avec son grand poëme, cette révolution littéraire. Il ne devait point la voir; une mort prématurée et tragique allait même faire tomber de ses mains son œuvre encore imparfaite. Mais, et c'est la la première et peut-être la plus douce récompense, c'est la consolation du génie, dans le labeur de ses créations, l'auteur du poëme De la Nature eut le sentiment de la nouveauté et de la hardiesse de son entreprise, du charme, de la beauté suprême dont il revêtait les conceptions philosophiques les plus subtiles, les plus arides même, du progrès enfin qui s'accomplissait par lui dans les lettres, dans la poésie de son pays.
En quels vers admirables, premier et éclatant témoignage de ce progrès, ne parle-t-il pas des hauteurs sereines d'où il contemple les agitations du monde, du calme inspirateur de sa retraite, de Tardeur de ses nuits studieuses, de son propre ravissement à l'aspect du monde poétique qu'il voit éclore sous sa main, remplaçant par les sensibles beautés de l'art la chimère du monde abstrait rêvé par Épicure !
Écoutez dans ce passage* que je choisis parmi tant d'autres qu'il me serait facile de rassembler, ce qu'il en dit à Memmius, le disciple de sa philosophie, le confident de ses vers; disciple peu convaincu : les maximes épicuriennes de son ami ne le sauvèrent pas des tourments, des dangers, des catastrophes de l'ambition ; confident peut-être un peu dédaigneux : nous savons qu'il était trop prévenu en laveur des lettres grecques pour reconnaître de lui-même, pour
l. De .Vat. rer.y I, 920, sqq.; cf. IV, 1, sqq^
adopter avant le public, avant la postérité, le génie d'un poêle latin.
Poursuivors : d'autres vérités me restent à te dévoiler. Je
n'ignore pas quelle en est robscurité, mais d'un coup de son thyrse a frappé mon cœur transporté le grand espoir de la gloire; il m'a pénétré du doux amour des Muses : ainsi animé, fortifié, je parcours dans le domaine des Piérides des lieux écartés, où nul pied encore n'a imprimé sa trace; j'aime à m'approcher de sources vierges et à m'y abreuver; j'aime à cueiUir des fleurs nouvelles et à en former pour mon front une couronne dont jamais les Muses n'aient ombragé le front d'aucun mortel. D'abord j'enseigne de grandes chosts et travaille à dégager les âmes des liens étroits de la superstition; ensuite, sur un sujet obscur, je compose des vers brillants de clarté, où tout s'empreint par mon art de lagrément des Muses. Les médecins, lorsqu'ils présentent aux enfants et veulent leur faire accepter la noire absinthe, commencent par enduire les bords du vase d'un miel doré et plein de douceur, pour que l'imprévoyance de leur âge les trompe, que, par leurs lèvres abusées, pénètre la potion amère, que leur erreur les préserve et qu'ils reviennent à la santé. Ainsi moi-même, sachant bien que ces doctrines sont peu attrayantes pour quiconque y est nouveau, que le vulgaire les redoute et s'en détourne, j'ai voulu te les exposer dans le doux langage des Muses, les imprégner, pour ainsi dire, de leur miel, lieureux si par mes vers je pouvais te tenir attentif au spectacle de la nature et de ses combinaisons.
Nunc âge, quod superest, cognosce etclarius audi: Nec me animi fallit, quam sint obscura; sed acri Percussit thyrso laudis spes magna meum cor, Et simul incussit suavem mi in pectus amorem Musarum : quo nunc instinctus, mente vigenti Avia Pieridum peragro loca, nullius ante Trita solo : juvat intègres accedere fontes, Atque haurire; juvatque no vos decerpere flores, Insignemque meo capiti petere inde coronam, Unde prius nuUi velarint tempera Musae.
Primum quod magnis doceo de rébus, etarclis Religionum animum nudis exsolvere pergo : Deinde quod obscura de re tam lucida pango Carmina, Musaeo contingens cuncta lepore : Id quoque enim non ab nulla ratione videtur; Sed, veluti pueris absinthia tetra medentes Quom dare conantur, prius oras, pocula circum, Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
rOÉSIE LATINE. I — 6
Ut puerorum aetas improvida ludificetur
Labroium tenus; interea perpotet amarum
Absinlhi laticem, deceplaque non capiatur,
Sed potius, tali facto recréa ta, valescat :
Sic ego nunc, quoniam haec ratio plerunrique videtur
Tri>tior esse, quibus non est tr.ictata, retroque
Volgus abhorret ab hac; volui tibi suaviioquenti
Carminé Fierio rationem ex[)onere nostram,
Et quasi Musœo dulci contingere meJle;
Si tibi forte animum tali raiione tenere
Versibus in nostrls possem, dum perspicis omnem
Natuiam rerum, qua constet comta figura.
Qui nous fera assister à Tapparilion du poëme De la Nature, aux transports de surprise et d'admiratiou dont il dut être salué? Ce seront des vers encore, les vers d'un poêle resté inconnu aux modernes et dont nous pouvons par conséquent nous figurer à notre gré, d'après les vraisemblances, la situation et les sentiments.
Il est donc, on nous permettra de le supposer, à Athènes, oii il fait partie de cette colonie de jeunes Romains qui allaient y achever, comme dans une sorte d'Université, leur éducation, admirateurs de ses arts, spectateurs de ses solennités, auditeurs empressés et curieux de ses rhéteurs, de ses philosophes; fréquentant TAcadémie, le Lycée, le Portique et même aussi le Jardin d'Épicure : c*est le cas (le notre poète. Bien que la philosophie l'attire, elle ne lui fait pas négliger la poésie; il a même promis des vers à un de ses condisciples, d'un rang, d'un e>prit distingué, en qui déjà on se plaît à voir, malgré son âge, malgré les incertitudes, les obscurités de l'avenir, en ce temps de guerres civiles, un des grands hommes des temps qui se préparent, M. Valerius Messala. Mais quel genre choisir? quel modèle î^.uivre? car notre jeune poêle en est encore à l'imi- «tation. Est-ce aux exemples de Lucrèce ou bien à ceux de Catulle qu'il convient de s'attacher? 11 serait bien tenté d'une grande composition philosophique, scientifiqae à la façon du poëme De la Nature; mais, toutes réflexions faites, il se restreint modestement à une petite épopée du genre de celles que Les noces de Thélis et de Pétée ont récemment
mises en crédit. Vcilà ce qui est développé avec esprit, avec grâce, avec imagination, avec un tour tout poétique, dans un prologue de quelque étendue, où ni Lucrèce ni Catulle ne sont nommés, mais où ils sont souvent imités, rappelés, et que Ton peut regarder particulièrement comme un intéressant témoignage du grand succès obtenu à son apparition par le poëme De la Nature,
Bien que diversement tourmenté par l'amour de la gloire et désabusé des vains prix que donne un vulgaire trompeur, je lespire maintenant, dans le Jardin d'Athènes, les doux parfums qu'il exhale; je m'ensevelisse sous les verts ombrages de la Sagesse qui y lleurit...; bien que ma muse, appelée vers des goûts nouveaux, s'apprêtant à d'autres efforts, s'élance d'un essor hardi vers les astres du ciel, osant suivre sur la colHne un sentier peu fréquenté, je ne veux pas cependant retirer du métier cet ouvrage commencé pour un ami, où je souhaiterais que mes Muses trouvassent le repos qui leur est dû, la fin de leur aimable travail...
Ohisi la Sagesse m'admettait dans la demeure élevée où habitent ensemble les quatre héritiers de Socrate ; si, de là je pouvais contempler au loin, sur la surface de la terre, les égarements des hommes, mépriser l'humilité des soucis qui les troublent, je ne t'adresserais pas un hommage si pju digne de loi; non, sans doute, bien qu'il puisse m'étre permis de m'arauser quelquefois à ces jeux, de renfermer dans leur mesure harmonieuse quelques vers légers.
Je formerais, si je l'ose dire, un vaste tissu semblable à celui que l'on promène dans la ville d'Érechthée, quand on offre à la chaste Minerve les vœux qui lui sont dus; quand reviennent, le lustre achevé, les tardives Quinquatries; quand, remplaçant par un plus doux murmure le souffle de lEurus, Zéphyre pousse sur la pente des rues le char sacré qu'entraine son poids.
Heureux jour! s'écrie-t-on, heureuse année! heureux ceux qui ont pu voir et cette année et ce jour! Donc sur le voile de la déesse est brodée toute la suite de ses exploits; la pourpre y peint d'une couleur sanglante ses victoires sur les géants; on y voit, tombant sous la lance d'or, ce Typhon qui combla par les rochers de l'Ossa l'intervalle des airs, doubla par les sommets du Pélion la hauteur de l'Olympe.
Tel est le voile qu'à l'époque solennelle on porte vers le temple de la déesse, et c'est ainsi, docte jeune homme, qu'entre l'astre éclatant du jour et ce char pâhssant que promène la lune par un ciel azuré, j'aimerais à te mêler, dans mes ta-
bleaux, au grand spectacle de la nature. Ton nom poétiquement uni à celui de la sagesse, mes pages toujours vivantes ne cesseraient d'en parler à la vieillesse des âges
Mais, puisque je ne fais que de naître à de telles spéculations, que je commence seulement à y exercer mes forces mal assurées, permets, en attendant, que, selon mon pouvoir, ces vers, premier essai, première occupation de mes jeunes années, te soient olîferts ; accepte ce faible produit de mes veilles laborieuses, cet humble prélude des chants que je dois à tes hauts faits.
Etsi me vario jactatum laudis amore ' Irritaque expertum fallacis prasmia vulgi, Cecropius suaves exspirans hortulus auras Florentis viridi Sophiae complectitur umbra.... Longe aliud studium atque alios adcincta labor^s, Altius ad mngni suspendit sidéra mundi, Et placitum paucis ausa est a^cendere collem : Non tamen absistam cœptum detexere munus, In quo jure meas utinam requiescere Musas, Et leviter blandum liceat deponere morem.».. Si me jam summa Sapientia pangeret arce, Quatuor antiquis quae hseredibus est data consors; Unde hominum errores longe lateque per orbem Despicere, atque humiles possem contemnere curas*: Non ego te talem venerarer munere tali; Non equidem ; quamvis interdum ludere nobis, Et gracilem moili liceat pede claudere versum. Sed magno intexens, si fas est dicere, peplo, Qualis Erechtheis olim portalur Athenis, Débita quum castae solvuntur vota Minervae, Tardaque confecto redeunt Quinquatria lustro, Quum levis alternoZephirus concrebuit Euro, Et prono gravidum provexit pondère currum^. Félix ille dies, felix et dicitur annus; Felices, qui talem annum videre, diemque. Ergo Palladiœ texuntur in ordine pugnae ; Magna Giganteis ornantur pepla tropaeis; Horrida sanguineo pinguntur prœlia cocco; Additur aurala dejectus cuspide Typho, ^ Qui prius, Ossaeis constei nens œthera saxis, Emalhio celsum duplicahat vertice Olympum. Ta!e Dese vélum solemni in tempore portant.
]. Cf. CatulL, Carm., LXV, 1.