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du fluide igné; comment de ces premiers principes était résulté le commencement de toutes choses, et même la tendre enfance, la croissance de notre globe, affermissant le sol à sa surface, en séparant, pour les enfermer dans le bassin des mers, les eaux de Nérée, se produisant sous mille formes dw^^rses : il disait la terre s'étonnant à l'éclat nouveau du soleil, les pluies tombant des nues qui s'élèvent, les forêts montant vers le ciel, et errant sur des montagnes inconnues quelques rares animaux.
Namque canebat, uti magnum per inane coacta Semina terrarumque, animaeque, marisque fuissent, Et liquidi simul ignis; ut his exordia primis Omnia, et ipse tener mundi concreverit orbis: Tum durare solum et discludere Nerea ponto Cœperit et rerum paulatim sumere formas: Jamque novum terrae stupeant lucescere solem, Altius atque cadant submotis nubibus imbres ; Incipiant silvse quum primum surgere, quumque Rara per ignotos errent animalia montes.
La divine poésie de Lucrèce avait passé avec tous ses caractères, bien heureusement accrus, à Virgile. A la merveille d'une telle transmission du génie poétique avait même ajouté une circonstance fortuite, souvent rappelée. Le jour où Rome avait periu Lucrèce, Virgile, prenant la robe virile, semblait lui avoir été montré comme le successeur, le continuateur du grand poëte, celui qui, recueillant l'héritage entier de son art, devait le porter plus loin encore, l'amener à sa dernière perfection.
Le rapport de iiliation, de généalogie littéraire que je m'applique à marquer ne paraîtra point hasardé à ceux qui auront fait des deux poètes une étude attentive. Que de choses, en effet, leiir sont communes, avec cette diversité qui devait résulter, chez l'un et chez l'autre, du tour particulier et original de leur génie, de la variété des sujets et des occasions, des progrès continus de la langue, de la versification et du goût : expressions-, tours, coupes de vers, mouvements, images, vivacité, vérité descriptive, traits de sentiment! Oui, cette sensibilité même, qui anime et passionne toute la nature, cette sensibilité qu'on est tente a appeler virgilienne, tant elle semble appartenir en propre au génie de Virgile, Lucrèce, avant Virgile, Pavait possédée. Il
ne la lui a pas transmise sans doute, car elle ne se transmet pas, c'est un don naturel et non un produit de Téducation, de l'imitation, une qualité acquise; mais on ne peut douter que ses exemples n'en aient développé le germe dans Tâme tendre, dans l'imagination émue, dans l'accent touché, pénétrant, pathétique de son glorieux disciple.
Je veux vous le montrer par un rapprochement, et, pour qu'il s'offre à vous avec plus d'autorité, je ferai parler à ma place un illustre professeur de poésie latine, qui, dans le dernier siècle, l'enseignait avec éclat, ici près, au Collège de France, et depuis, vers le commencement de ce siècle, il y a maintenant cinquante ans, lorsque cette Faculté fut instituée, a décoré quelque temps de son nom la chaire d'où je vous parle. Ce professeur, très-naturellement, trèslégitimement partial pour Virgile, dont il avait admirablement traduit les Gêorgiques, ne Ta pas séparé de Lucrèce, dans le quatrième livre de son Homme des champs, sorte d'art poétique à l'usage des poètes descriptifs, où il leur recommande surtout, prenant ses exemples dans l'antiquité, d'animer la description par le sentiment.
Et toi, Virgile, et toi, trop éloquent Lucrèce,
Aux mœurs des animaux que votre ait intéresse !
Avec le laboureur je dételle en pleurant
Le taureau qui gémit sur son frère expirant.
Les chefs d'un grand troupeau se déclarent la guerre ;
Au bruit dont leurs débats font retentir la terre,
Mon œil épouvanté ne voit plus deux taureaux ;
Ce sont deux souverains, ce sont deux fiers rivaux,
Armés pour un empire, armés pour une Hélène,
Brûlant d'ambition, enflammés par la haine :
Tous deux, le front baissé, s'entrechoquent; tous deux,
De leur large fanon battant leur cou nerveux,
Mugissent de douleur, d'amour et de vengeance :
Le vaste Olympe en gronde, et la foule en silence
Attend, intéressée à ces sanglants assauts,
A qui doit demeurer l'empire des troupeaux.
Vous reconnaissez là, reproduits une fois de plus, avec une grande souplesse de talent, par le traducteur des Géor- Cliques^ quelques-uns des plus beaux traits de ce chef-
d'œuvre. Dans ce qui suit, Delille leur donne pour pendant quelque chose de non moins beau et de caractère tout k fait analogue, qu'il emprunte au poëme de la Nature^.
Voulez-vous un tableau d'un plus doux caractère?
Regardez la génisse, inconsolable mère:
Hélas! elle a perdu le fruit de ses amours!
De la noire forêt parcourant les détours.
Ses longs mugissements en vain le redemandent;
A ses cris, que les monts, que les rochers lui rendent,
Lui seul ne répond point; l'ombre, les frais ruisseaux,
Roulant sur des cailloux leurs diligentes eaux,
La saussaie encore fraîche et de pluie arrosée,
L'herbe où tremblent encore les gouttes de rosée,
Rien ne la touche plus : elle va mille fois
Et du bois à l'étable, et de Fétable au bois,
S'en éloigne, plaintive, y revient éplorée,
Et s'en retourne enfin seule et désespérée.
Mais, bien mieux encore que ce brillant commentaire, les vers de Lucrèce vous montreront à quel point, pour C8 qui regarde la sensibilité, l'expression du sentiment, Lucrèce est voisin de Virgile ; combien quelquefois il lui est identique :
At mater virides saltus orbnta peragrans, Linquit humi pedibus vestigia pressa bisulcis, Omnia convisens oculis loca, si queat usquam Conspicere amissum fetum: completque querelis Frondiferum nemus, adsistens, et crebra revisit Ad stabulum, desiderio perfixa juvenci : Nec tenerae salices, atque herbœ rore vigentes, Fluminaque alta queunt, summis labentia ripis, Gblectare animum, subitamque avortere curam: Nec vitulorum aliœ species per pabula laeta Derivare queunt animum, curamque levare : Usque adeo quiddam proprium notumque requirit.
Que de beautés dans ce morceau, et de beautés touchantes, k la manière de Virgile, pressentie, pour ainsi dire, par notre poète ! La belle imitation que je vous ai lue ne les a pas toutes conservées; vous l'avez sans doute re-