Hor., Epist.j II, i, 156 sqq
ANCIENNE COMÉDIE LATINE
A cet aimable iiccueil qui le rassure à peine,
Le jeune homme répond qu'il attend en effet
Des bontés do Cécile un important bienfait.
« On touche aux jours brillants des fêtes de Gybèle ;
a Dans cette occasion et sainte et solennelle,
« Sur un vaste théâtre aux Romains rassemblés
« Des spectacles pompeux doivent être étalés.
<r J'ose former peut-être un désir téméraire,
« Dit-il, mais si ma pièce à Rome pouvait plaire !
rf Si pour mon coup d'essai j'étais assez heureux!...
« L'un d( s deux magistrats qui président aux jeux,
(( L'édile Fulvius, accueillant ma prière,
« De la gloire consent à m'ouvrir la carrière:
« Mais d'abord, m'a-t-il dit, il faut qu'en m'éclairant,
« Un suffrage fameux vous serve de garant;
« Allez lire un matin votre ouvrage à Cécile;
« Il est maître en votre art En disciple docile
fl Je viens solliciter vos leçons, votre appui....
ff — Ah ! que me dites-vous? Apprenez qu'aujourd'hui
« Tout exprès je termine une pièce nouvelle;
« On me l'a demandée; on excitait mon zèle;
« Nos édiles eux-même (ils l'ont donc oublié)
« A plus d'une reprise instamment m'ont prié
« D'animer leur théâtre et d'embellir leur fête.
<r J'ai travaillé longtemps ; ma comédie est prête;
« La voilà! Comment faire? Ah I vous venei^ trop tard.
a —Je connais mon devoir en ce fâcheux hasard:
« J'aurai du moins ia joie, ajoute le jeune homme,
« De mêler mes transports aux hommages de Rome,
« D'entendre proclamer votre nom glorieux; [yeux.]
« Je vous quitte.» En parlant, des pleurs mouillaient ses
« — Eh quoi! de vos chagrins c'est moi qui suis la cause l
'( De votre ouvrage au moins lis-z-moi quelque chose.
« — Ah ! vous me consolez. Pour moi c'est un succès
n Que vous daigniez prêter l'oreille à mes essais.
a —Comment vous nommez-vous?— Je m'appelle Térence.
<r — Mon cher Térence, allons, je vais vous écouter.
c( Notre art est difficile ; il nous faut consulter
« Sur nos productions un ami sûr, sincère;
« Et nous serons amis, vous et moi, je l'espère, x
Le jeune auteur déroule alors son manuscrit. Approche un humble siège, et s'y place, et rougit. Il commence en tremblant une première scène, Vrai chef-d'œuvre !... il lisait cette belle Andriennel Cécile écoute, admire , enfin est transporté : •X 0 ciel ! quelle élégance et quelle pureté 1
CÉCILIUS. 265
a Votre exposition est nette, naturelle;
t C'est ainsi dans son art quand le poète excelle,
« Que l'art même s'efface.... Où donc avez-vous pris
« De ce style enchanteur l'aimable coloris? »
P us la lecture avance, et plus le vieux poëte
Applaudit au lecteur: « Cette pièce est parfaite;
« Continuez, mon fils, j'attends le dénoùment,
« Et puis je vous dirai quel est mon sentiment. »
Lorsque enfin il arrive à la dernière page:
a Ne pas jouer cela!... Ce serait bien dommage!
« Je veux vous y servir, dit Cécile ; je dois
« Des édiles, pour vous, déterminer le choix.
a Ils m'en remercieront en voyant l'Andrienne:
« Térence, vous serez Thonneur de notre scène.
« Il vaut mieux que mes vers cette fois soient perdus,
X Et que je laisse à Rome un poëte de plus.
a Je sers l'art et moi-même en vous rendant service.
a — Eh quoi ! vous me feriez un si grand sacrifice;
« Et j'obtiendrais de vous cet appui généreux ?
«t — Surpassez-moi, mon fils; le serai trop heureux. »
Il l'embrasse à ces mots. Cécile tint parole.
Bientôt on entendit aux murs du Gapitole Tout un peuple charmé par le jeune Africain , Lui donner le surnom de Ménandre romain. Son vieil ami jouit de sa naissante gloire.
La vie de Cécilius et celle de Térence se tiennent encore par un autre lien. Le célèbre acteur et chef de troupe Ambivius Turpion est venu également en aide, par son talent, par le zèle d'une courageuse amitié, dans sa jeunesse au vieux Cécilius, dans sa vieillesse au jeune Térence. Voici comment l'a fait parler l'auteur de VHécyre :
C'est un ambassadeur qui vient à vous, en costume d'acteur de prologue. Faites que je m'acquitte heureurement de mon ambassade. Accordez à ma vieillesse le droit dont j'usaisquand j'étais jeune, et au moyen duquel, prenant la défense de pièces qu'on repoussait, j 'ai obtenu qu'elles pussent vieillir, et que l'œuvre du poëte ne passât point avec lui. Des comédies de Cécilius, que j'ai jouées dans leur nouveauté, les unes je n'ai pu les achever, et les autres j'ai eu grand'peine à les faire entendre jusqu'au bout. Mais je savais que la fortune du théâtre est pleine de vicissitudes. Aussi , sur une espérance incertaine, n'ai-je pas craint de m'imposer un travail certain. J'ai rejoué ces pièces, pour que l'auteur m'en donnât d'autres; je l'ai fait
avec courage pour ne pas le réduire au découragement. J'ai obtenu qu'on en soullrit le spectacle. Quand le public les a connues, il les a approuvées. Ainsi j'ai remis le poëte à la place d'où l'avait presque écarté Tinjustice de ses adversaires ; je l'ai rendu à l'étude, au travail, à la poésie *.
On le voit, il n'avait pas été plus facile à Gécilius, qu'il ne le fut dans la suite à Térence, de se faire accepter parle public du théâtre romain, si nombreux, si mêlé, si bruyant, et dout Pldute, par l'mtarissable gaieté, la vivacité hardie de ses saillies, put seul maîtriser, iorcer au sileuce, à l'attention, k l'intérêt, la tumultueuse impatience. Mais les poètes dramatiques avaient, à certains étages du théâtre, des juges délicats, avec lesquels la foule ignorante devait compter, qui arrivaient toujours, par la souveraineté naturelle de la raison et du goût, et d'ailleurs le talent, le dévouement des acteurs aiJant, à faire prévaloir sur les engouements ou les dédains populaires leur aristocratique opinion. C'est par eux sans doute que Gécilius fut enfin mis à sa place, et quelle place I la première, si l'on s'en rapporte à la liste de Volcatius Seiigitus', où Plante ne vient qu'au second rang, et Térence, chose étrange pour nous, qu'au sixième.
Pour quels mérites l'avait-on élevé si haut ? Nous n'en pouvons juger que par quelques témoignages anciens, qu'on souhaiterait plus explicites et plus clairs. Pour le choix et la disposition des sujets', l'expression éloquente de la passion*, la force delà pensée et du style*; grands mérites assurément, mais qui, quant à nous, ne le distinguent pas assez de ses rivaux, chez lesquels nous les rencontrons aussi.
Ce qui établit entre lui etTérence, bien qu'on les nomme quelquefois ensemble®, une diflérence fâcheuse, c'est le re-