Carm. ,LXVJir, 41, sqq.; cf., 151. - 2. Ihid. LXXVIH, o
POKSIE LATINE. j 7 '
Après lui, il ne fut plus permis de s abandonner à une facilité négligée. Cela ne veut pas dire que cette négligence rop facile ne reparut point. Les mauvaises habitudes de composition et de style ne cèdent point si vite la place a do meilleures. Chez nous, la réforme de Malherbe n a poun été tellement efficace qu'il n'y ait eu lieu pour Boileau a une nouvelle réforme, que Boileau n'ait eu à enseigner, mémo à Racme, à faire difficilement des vers faciles. De même, a Rome Horace eut à reprendre l'enseignement donne par Catulle, mais il n'avait pas été perdu pour Horace lui-même, non plus que pour Virgile.
Cet enseignement, je suis loin de prétendie, car il ne faut rien outrer, qu'il ait été complet. Catulle a eu sa part des défauts dont il a corrigé la poésie latine. La critique per.i reprendre çk et Ik, dans son recueil, de vieux mots, de vieux tours, des négligences, des duretés, quelque bigarrure do grec et de latin, certaines constructions peu nettes, peutêtre aussi certains plans peu arrêtés. Mais à considérer les choses, comme cela est juste, dans leur généralité, il reste vrai qu'il a fixé la langue poétique. La précision et 1 harmonie, qu'elle a dues à ses exemples, n'avaient été jusque-la qu'un heureux accident et sont devenues par lui le produit volcntaire d'un art qui se connaît, qui a conscience de ce qu'il doit et de ce qu'il peut, d'un art maître et sûr de lui-
Une obligation particulière que lui a la poésie latine, c est de lavoir amenée à une prosodie plus exacte, à une versification plus riche. Il s'est appliqué k dérober aux Grecs la variété de leurs mètres. On compte dans son recueil, qui n'est pas complet, jusqu'à quatorze espèces de vers, dont un assez grand nombre datent de lui. C'est de lui que les ont reçues ses successeurs, qui ne s'en sont pas toujours assez souvenus. Quand ils se vantaient d'être à Rome les premiers introducteurs de la poésie lyrique, de la poésie élégiaque, de relever directement d'Archiloque, d'Alcée, de Sapho» de Callimaque, de Philétas, ils oubliaient qu'avant eux un indnstrieui élève de l'art des Grecs, Catulle, avait monté et touché savamment la lyre latine.
Il en avait tiré bien des accords divers, chantant sur tous
es tons, essayant de tous les genres, devançant Virgile dans
épopée, Horace dans l'ode. Properce, Tibulle, Ovide dans
1 élégie amoureuse, Martial dans i'épigramme et ce que
nous appelons la poésie légère.
Mais ce qui est son plus grand honneur, c'est d'avoir attemt, dans 1 expression du sentiment, avant les grands poètes qu 1 préparait, qu'il annonçait, à une vérité d'accent à une simplicité passionnée, à un charme pénétrant, qui ne pouvaient guère être surpassés. ^
Ce petit volume de Catulle, ce kpidus libellus, ainsi qu'il 1 appe ait, vous vous en souvenez, est daus sa variété dans sa richesse poétique, comme la préface du siècle d'Au. gusie*
C'est aussi le caractère que je voudrais surtout donner à ce cours ou Catulle doit occuper, avec Lucrèce, une si grande place. Je voudrais, par le rapprochement de leurs œuvres avec ce qui les avait précédées et ce qui les a suivies vous faire saisir par quel progrès continu, d'abord bien lent' e a la fin bien rapide, s'est formé l'ensemble de mérites ^tteraires dont a pu disposer librement le génie propre de V.rgile et d'Horace. La tâche est difficilef mais j'/ sera aide par les textes mêmes que je devrai remettre sous vos yeux et qui portent avec eux leur meilleur commentaire. Ai-je besom d ajouter que j'ose compter encore, comme je
Ip'vITk"" m' P""' '°!^"°''" """^ '^'«' «"«• '« concours ae votre bienveillant intérêt?
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(Cours de 1864-1865, leçon d'ouverture)
Messieurs,
J'ai choisi pour le sujet du cours de celte année la poésie latine au temps de César, et je ne cacherai pas que ce qui m'a déterminé à ce choix, c'est surtout le désir d'insister de nouveau sur l'étude de Lucrèce.
Les premières leçons du cours précédent avaient été consacrées à de longs prol'gomènes qui conduisaient au poëme De la Nature par diverses voies: d'abord par l'histoire de la poésie didactique antérieurement à Lucrèce; puis par une autre histoire encore, celle de la philosophie d'Épicure, et particulièrement de son introduction, de son établissement à Rome, de son action sur les opinions, sur les mœurs, sur la littérature des Romains.
De là j'avais passé à des considérations sur le caractère peu poétique, antipoétique même de cette philosophie; sur ce qui avait permis à Lucrèce d'en tirer, avec un succès si inattendu, non un chef-d'œuvre de poésie, car la perfection y manque, mais, malgré son imperfection, une véritable
merveille de l'art.
J'avais dû chercher h distinguer, à définir les éléments
du génie de Lucrèce, ce qui a fait de lui un poète si éloquent, si sublime même : sa profonde conviction philosophique; sa sympathie si vive pour les misères de la condition humaine, auxquelles il lui semblait que la philosophie dont il s'est rendu l'interprète apportait un remède assuré; la puissance, la richesse singulière d'une imagination capable de tout animer, de prêter aux notions les plus abstraites, comme a dit Boileau,
Un corps, une âme, un esprit, un visage ;
cet art, enfin, qui n'a appartenu à personne autant qu'à lui de soutenir à la fois, sans jamais sacrifier l'un à l'autre, le rôle du philosophe et celui du poète, de mêler intimement, si intimement que l'analyse a peine à décomposer ce mélange, le raisonnement, l'argumentation du philosophe et le mouvement passionné, l'expression pittoresque qui appartiennent au poète.
J'avais dû faire remarquer que Lucrèce, si riche de son propre fonds, ne négligeait cependant pas de s'aider de richesses étrangères, et que dans ce poëme même, dirigé contre la religion officielle , il introduisait encore sous forme de symboles, d'allégories, ces fables, ces récits mythologiques, contre lesquels était dirigé tout l'effort de son raisonnement et de sa poésie.
J'avais fait, dans le génie si original de Lucrèce, la part de l'imitation. Car les génies originaux eux-mêmes ne s'interdisent pas l'imitation. Si originaux qu'ils soient, ils ont des antécédents, des points de départ auxquels il est intéressant et utile de remonter. Je m'étais appliqué à marquer les rapports de Lucrèce avec ceux qu'on peut appeler ses maîtres, et qu'il appelle lui-même de ce nom, chez les Grecs avec Empédocle, chez les Romains avec Ennius; car, vous le savez, l'auteur des Annales était aussi l'auteur de VEpicharme^ antécédent lointain du De iXatura rerum.
Une inspiration plus prochaine dont j'avais dû également tenir compte , c'est l'amitié , l'affection de Lucrèce pour Memmius, à qui ses enseignements étaient adressés, et à
qui, s'ils eussent été plus écoutés, ils eussent pu épargner bien des peines morales, bien des disgrâces politiques. J'avais dû retracer la vie de Memmius, qui nous est fort connue et est fort curieuse à connaître; celle de Lucrèce, sur laquelle on a moins de détails, m'attachant à trouver dans ses vers ce qui peut donner de la vraisemblance aux quelques circonstances qu'on en raconte. La biographie du poète m'avait conduit à l'histoire de son œuvre; j'avais passé en revue tous les hommages, tous les jugements dont I3 poëme De la Nature a été l'objet chez les anciens et chez les modernes, et, à dater de la Renaissance, tous les travaux auxquels ce grand monument de l'antiquité a donné lieu, éditions, commentaires, traductions, imitations, réfutations; enfin, à ce propos, j'avais appelé Tatlention de mes auditeurs sur deux productions de grand intérêt : Tune, un poëme, ou plutôt nue ébauche de poëme latin, intitulé : De principiis cogitandi, ouvrage dans lequel l'illastre poète anglais Grey, avec une rare éJ('gance de style, une vive et brillante imagination, avait entrepris de faire pour la philosophie de Locke ce que Lucrèce avait fait pour la philosophie d'Épicure; l'autre, ce pcëme si célèbre où le cardinal de Polignac, en vers souvent digues d'avoir été inspirés par Lucrèce, a non-seulement réfuté la doclrine d'Epicure, mais souvent très-heureusement exposé les principes de la philosophie moderne, et particulièrement les doctrines de Descaries.
Que nous reste-t-il à faire aujourd'hui? C'est de considérer ce poëme dans son ensemble; d'analyser chacun des six livres dont il se compose; de suivre dans chacun d'eux, d'une part l'ordre philosophique des idées, et d'autre pan ce qui s'y trouve si étroitement uni, l'ordre poéii({ue des ornements qui leur servent de parure; de s*arrêter enfin à quelques parties principales, et d'en éclairer par des observations de détail et des rapprochements le rare mérite, la singulière beauté.
Tel sera le sujet des leçons de ce premier semestre : dans le second, j'étudierai un autre poëte, Catulle, duquel la poésie latine a reçu ce qui lui manquait encore, même
après Lucrèce, je veux dire la précision de la forme poétique, cette perfection dont Catulle a transmis le modèle, 'i^ 6* modèle encore incomplet sans doute, à Virgile et à Horace, Il a été en cela leur prédécesseur; et Ta été encore à d'autres titres; il a devancé Virgile dans l'épopée par sa petite composition épique des Noces de Tfiétis et de Pélêe; il a devancé Horace, qui ne s'en est pas assez souvenu, dans la poésie lyrique; de môme, il a ouvert la carrière élégiaque à toute une élite de poètes, Cornélius Gallus, Tibulie, Properce, Ovide. Son petit livre, ce livre si court, lepidus libellus, comme il l'appelle*, est une annonce complète, une sorte de préface de la poésie du siècle d'Auguste.
J'établis, vous le voyez, une distinction entre deux âges poétiques que d'ordinaire on confond. L'âge de César et l'âge d'Auguste me semblent en effet vraiment distincts, bien que Tun ait amené l'autre. Je crois ap3rcevoir entre eux les mêmes diftérences que celles qu'on remarque aujourd'hui, dans l'histoire de notre littérature du dix-septième siècle, entre les écrivains qui se sont produits aux temps agités de la Fronde et ceux qui ont fleuri dans ces longues années du régime sévèrement monarchique de Louis XIV. On ne peut méconnaître et Ton ne méconnaît plus chez les premiers, avec moins de régularité, moins de perfection, une plus grande liberté d'allure : eh bien, cette différence, elle s'est fait sentir également dans les lettres latines au temps où Rome passa de la république à l'empire. Auguste a tout pacifié, même l'éloquence, a dit Tacite, et s'il n'a pas rendu à la poésie le service fâcheux de la picifier comme le reste, du moins peut-on dire qu'il l'a fort disciplinée, Avant lui, sous César, mais non par le fait de César, la poésie avait plus de liberté; sa verve, encore très-inégale, était plus vive; son expression, plus abandonnée, plus négligée, plus rude, quelquefois même plus incorrecte, était plus énergique. Nos études de cette année nous mettront à même de reconnaître dans le progrès continu de la poésie latine vers la perfection cette dillérence que je vous signale.
' 1. Carm.j I, l.
Ce que les deux âges, celui d'Auguste et celai de César, ont eu de commun, c'est un égal amour des arts, des lettres, et en particulier de la poésie : mais ils en ont usé Lien différemment; la second au sein des loisirs que le pouvoir absolu, la théocratie d*Auguste avait faits aux Romains, et dont Virgile Ta remercié :
.... Deus nobis haes otia fecit ;
Tautre, au contraire, parmi les violences, les terribles agitations où s'anéantissait l'ancienne constitution de l'État. C'est une chose étrange, ou du moins qui nous paraît étrange, que dans ce septième siècle de Rome, rempli tout entier par les luttes acharnées de l'aristocratie et de la démocratie, par les querelles sanglantes de Sylla et de Marins, de Pompée et de César, de ceux qu'on a appelés les derniers des Romains et des triumvirs, dans ce siècle de dissensions intestines, de guerres civiles, de proscriptions, au milieu du déchaînement de toutes les ambitions, de toutes les cupidités, des passions les plus inhumaines, il y ait eu place encore pour le goût ardent de toutes les élégances sociales, de ces arts qui paraissent l'ornement, l'accompagnement naturel de la paix. On devrait s'étonner qu'un pareil goût n*ait pas davantage adouci les mœurs, si le même contraste ne s'était renouvelé en d'autres temps, en Italie sous les Médicis, et en France sous les Valois. Cette société si turbulente, si violente, aimait les vers; elle en lisait, elle en faisait. Tous ces hommes emportés par le tourbillon politique, c'étaient des poètes, des poêles amateurs du moins. Et cela n'est pas seulement vrai de Cicéron, homme de lettres autant qu'homme d'Élat, dans la vie duquel les lettres alternaient avec les affaires, qui dans son âge mur, dans sa vieillesse, se consolait de ses chagrins politiques en revenant aux études de sa jeunesse, composant des traités de rhétorique, des livres de philosophie reprenant même ses exercices de versification et de poésie, complétant sa traduction d'Aratus, entreprenant de mettre en vers les grands actes de son consulat, les malheurs de
son exil, et après qu'il se fut réconcilié avec César, les merveilleuses expéditions du grand capitaine dans les Gaules et la Bretagne. Mais César lui-même, à qui Cicéron ne manquait pas d'envoyer régulièrement ses productions poétiques, attachant un grand prix à son suff'rage, César dont les moments étaient si remplis et si précieux, il en avait qu'il donnait aux lettres. Je ne parle pas de ses Commentaires, c'était encore de l'action : eodem animo scripslt quo bellavit. Je ne parle pas de son Anti-Caton, c'était encore un acte politique, une réplique à l'éloge de Caton, ce dernier défenseur de la constitution républicaine; je parle de ses livres sur l'Analogie, où il ne dédaignait pas de descendre à des questions de grammaire et de style pour les soumettre à Cicéron et à Varron; je parle des quelques vers qu'il composa comme d'autres à l'occasion. N'est-ce pas une chose curieuse qu'au plus fort de la guerre civile, au moment où il partait pour l'Espagne afin d'y livrer bataille aux lieutenants de Pompée, il se soit distrait des ennuis du voyage en écrivant en vers, ce que je pourrais appeler, en me servant d'une expression de notre temps, ses « impre sions de voyage »? Nous n'avons malheureusement pas cette pièce; nous n'en avons que le titre conservé par Suétone; il était intitulé : lier. César doit donc être mis au nombre des hommes du monde qui s'occupaient alors de poésie, qui s'amusaient à versifier. Si vous prenez le Brutus de Cicéron, cette galerie des orateurs de Rome, parmi ceux de ses contemporains dont Cicéron a tracé le portrait, au talent desquels il a rendu hommage, il y en a beaucoup qui unissaient à l'éloquence la poésie. Calvus, cet adversaire véhément de Vatinius, Calvus, un des bons orateurs du temps, était un ami de Catulle, avec qui il échangeait de petits veis épigramraatiques, de petits vers amoureux; il chantait Quintilie, comme Catulle chantait Lesbie; et entrant avec le grand poêle dans une lutte plus sérieuse, il opposait à sa petite épopée des Noces de Thétis et de Pelée une composition épique du même genre sur l'aventure de la nymphe lo.
Cette passion pour les lettres, cette métromanie quipos-
sédait la société romaine tout entière, au temps de G^sar comme au temps d'Auguste, est pour ainsi dire le fond sur lequel se dessine la figure de deux grands poètes, non plus de poètes amateurs comme ceux dont je viens de parler, mais de véritables poètes, dont la poésie n'était pas seulement la distraction, Tamusement, mais la vocation spéciale, l'unique ambition.
Lucrèce, Catulle ont vécu Tun et Tautre loin des affaires; ils n'ont participé aux querelles du temps que par leurs affections intimes. Catulle, comme notre la Fontaine, avait iait deux parts de sa vie; il donnait la première aux charmes dangereux de la passion amoureuse, beaucoup plus qu'il n'eût fallu pour son bonheur, comme lui-même se l'est reproché. Vous vous souvenez peut-être de quelle manière inattendue il termine la belle traduction qu'il a donnée de l'ode passionnée de Sapho. Après s être appliqué les expressions brûlantes de ce morceau célèbre, tout à coup il s'interrompt et se reproche le mauvais usage qu'il fait de ses loisirs. Il se dit à lui-même : « C'est l'oisiveté, Catulle, qui te perd ; elle que tu aimes, qui fait ta joie, ton orgueil; elle qui a perdu avant toi de puissants monarques, des villes florissantes. »
Otium, Catulle, tibi molestum est; Otio exultas, nimiumque gestis :
Otium et reges prius. et beatas Perdidit urbes'.'
Ce n'est pas le seul passage où l'on voie Catulle gémir luiniême sur cette vie de plaisirs et de désordres qui avait bien son amertume. Une autre de ses pièces commence ainsi : « Malheureux Catulle, renonce à ta folie, et ce qui a fini, tu le vois bien (il veut parler de l'amour de l'inconstante Lesbie), regarde-le comme pardu. »
Miser Catulle, desinas ineptire.
Et, quod vides périsse, perditum ducas*.
L'autre portion de sa vie, Catulle Ta consacrée, en amant