I. De Xat. rer., T
morale. C'est aussi ce qu'a fait Lucrèce. Dans son poëme, ce qui occupe le plus de place, c'est la physique; mais ce qui toutefois fait la vie de Touvrage, c'est l'intention morale. Morale I cela demande une explication et des réserves, car on peut la trouver aussi bien immorale. Si d'une part il aboutit h des conseils très-sages, très salutaires pour la pratique de la vie, et ressemblant beaucoup à ceux que devait bientôt donner Horace dans ses satires et surtout dans ses épilres, il a pour point de départ des principes bien faux, bien tristes, bien funestes. L'erreur de Lucrèce est rachetée par beaucoup de sincérité, beaucoup de bonne foi, par une grande honnêteté d'intention. Lucrèce est profondémect convaincu de la vérité du système dont il s'est rendu l'interprète; non-seulement il le croit vrai, mais il le croit salutaire; il pense remplir un devoir envers Thumanité, animé qu'il est pour elle, pour ses misères, d'une profonde pitié, en le popularisant par ses vers. De là son éloquence incomparable, véhémente, pathétique, souvent sublime.
Ces réserves faites pour Lucrèce et contre Lucrèce, il faut exposer sa pensée. Lucrèce n'entreprend rien de moins que de combattre et d'abolir, s'il le peut, deux croyances, celles précisément qui nous semblent si secourabies et si consolantes, deux croyances qu'il juge contraires au bonheur de l'homme : la croyance à l'immortalité de l'àme, la croyance à l'action de la divinité dans Je gouvernement du monde, c'est-à-dire à ce que nous nommons la Providence. Tel est le dessein hardi de Lucrèce. Dans l'exposition d'un système immoral, il a cependant, répétons-le, sa moralité par la sincérité de sa convittion, et une intention réellement honnête. Voilà ce qu'il ne faut pas oublier.
Ces croyances qu'il veut combattre sont celles de l'humanité tout entière ; elles reposent sur l'idée que chacun se fait de la nature. Pour les eifacer de l'esprit des hommes, il faut donc donner de la nature une explication nouvelle : le poëme sera cette explication. Lucrèce divise, comme tout le monde, la nature en nature spirituelle et nature maté-
rielle. C'est là sa division secrète ; mais il en a une autre plus apparente. Son ouvrage se partage en six livres. Dans les deux premiers, il traite de ce qui compose, suivant lui, la nature spirituelle et matérielle, l'espace, les atomes, le mouvement. Il en traite d'après Êpicure, et en combattant, chemin faisant, les opinions contraires. Dans les troisième et quatrième livres, mêlés également d'exposition et de réfutation, il s'occupe particulièrement de la nature que l'on dit spirituelle. Dans le troisième livre, il la trouve to^t à fait conforme à la nature matérielle, composée des mêmes éléments et soumise comme elle à la loi de la dissolution. Dans le quatrième, il explique par la doctrine des simulacres (les simulacres, ce sont de certaines superficies détachées des corps et qui viennent frapper nos organes), il s'applique, dis-je, à expliquer par cette doctrine la sensation, la perception externe, les idées, les sentiments, la volonté elle-même. Restent les deux derniers livres, le cinquième et le sixième. Ils sont consacrés à la nature matérielle, de même que les deux précédents l'ont été à la nature spirituelle. Ils sont dirigés contre la providence divine, de même que les deux précédents se proposaient pour but de nier l'immortalité de l'âme. Dans le cinquième, il s'efforce d'expliquer sans l'intervention des dieux, pour lui inutile, par le seul concours de ces trois principes, espace, atomes, mouvement, la formation du monde qu'il ne juge pas éternel, qu'il ne juge pas divin, qui, selon lui, a commencé et doit aussi finir. Il fait donc l'histoire du monde, en particulier de notre globe ; de cette histoire il passe à celle de l'homme et des sociétés humaines, et dan> cette histoire, au moyen de causes naturelles qu'il découvre avec sagacité, ou qu'il imagine avec hardiesse, il parvient à se passer complètement de l'intervention divine. Dans 1: sixième, qui est une sorte d'appendice au cinquième, d(^ même que le quatrième était une sorte d'appendice au troisième, il donne l'explication, comme illa conçoit, des principaux phénomènes réguliers et irréguliers de la nature physique.
Voilà, messieurs, quel est le contenu de ce grand poëme.
De ces six livres, les moins attrayants sont certainemenles deux premiers, dans lesquels le poëte traite des notions abstraites de l'espace, des atomes et du mouvement, et en même temps ce sont peut-être les plus merveilleux par 1 art aveclequel Lucrèce a réussi à animer ces abstractions. U y a là des trésors d'imagination et de poésie qui ont été mis en lumière dernièrement dans une thèse soutenue devant notre faculté par un savant et spirituel professeur de la faculté de Lyon, M. Hignard. Il a très-bien montré comment Lucrèce avait réussi, dans une exposition de nature si abstraite, à répandre sur les matières les plus obscures et es plus arides la clarté, la grâce, l'agrément, rinlérêt. Dans le quatrième et le sixième livre sont passés en revue un grand nombre de faits intellectuels ou physiques mal exnliques, c est la faute d'Epicure, mais ce qui est le mérite de Lucrèce, admirablement décrits. Il excelle, en efi"'t à décrire les phénomènes, ceux de l'esprit aussi bien que ceux de la nature physique; il le fait en observateur très-exact très-penetrant , avec la plus grande habileté d'écrivain et un incomparable talent de poëte. Ces deux livres abondent en détails souvent pleins d'attrait et de charme ; mais les deux livres capitaux, qui forment la partie principale de soa œuvre, sont le troisième et le cinquième. Le troisième avec des conclusions bien fâcheuses, puisqu'elles aboutissent à la mortalité de l'âme, est un véritable chef-d'œuvre de raisonnement, de dialectique pressante, d'éloquence poétique. G est dans ce livre, on s'en souvient, que se trouve ce fameux passage sur la mort, que Montaigne admirait tant, qu II a cité presque en entier, et commenté comme il lui appartenait de commenter. Le cinquième livre est peut-être plus beau encore. Il contient une histoire imaginaire il est vrai, mais où le poète rencontre souvent la vérité probable une histoire de notre globe, de notre race, de la société de tout l'ensemble des choses humaines. On ne peut mieux caractériser ce livre qu'en disant que c'est une sorte d'épopée philosophique. Vous pouvez voir par ce simple exposé '■ que celte composition est très-bien ordonnée, nue le plan en est simple et vaste, d'une intelligence facile et d'un eflet
imposant; il n'est pas plus méthodique que ne ie voudrait la poésie, et pas moins régulier que ne l'exigerait la philosophie.
Appartient-il à Lucrèce, ou iaut-il en faire honneur à Épicure lui-même, à qui le poëte aarait emprunté nonseulement son sujet, mais encore l'ordonnance de son œuvre? Vous savez qu'on a retrouvé dans les charbons d'Herculanum des fragments du livre d'Épicure Ilsçi ouffcw;. En comparant ces fragments avec l'œuvre de Lucrèce, on a pu se convaincre qui Lucrèce avait été un traducteur très-sxact des .idées de son maître, mais qu'il ne lui avait pas emprunté le plan de sou poëme. Ce plan, Lucrèce l'a exposé lui-même dans ses cent cinquante premiers vers sans aucune sécheresse didactique, avec une sorte d'abandon capricieux, s'interrompant, à tout instant, par des digressions épiso liques d'un grand intérêt. Toutefois, au milieu même des écarts d3 ce long morceau, le poëte philosophe ne néghge pas de faire ressortir son dessein principal, la g'-ande lutte où il s'engage contre les croyances générales de l'humanité. Il sait bien que, choquant à ce point les opinions reçues, il a besoin d'apologie ; aussi, dans ce début, sapplique-t-il à montrer que ses doctrines ne sont pas, comme on pourrait le croire, des doctrines d'imjiiété; qu'elles ne s'attaquent, au contraire, qu'à des superstitions, à des erreurs, sources de crimes et de misères. C'est à ce propos qu'il rappelle éloquemment, pathétiquement, d'après Euripide et Eschyle, le sacrifice d'Iphigénie. Lucrèce sait bien aussi qu'il se fait l'interprète d'une doctrine souvent obscure; il promet de i'éclaircir, de la rendre facile et agréable. En poëte justement préoccupé du succès littéraire et de ces agréments de la forme qui l'assurent, il appelle d'abord la beauté sur son œuvre. La beauté, c'est l'attribut de cette déesse qu'on suppose présider à l'entretien de la nature, de cette nature qu'il veut célébrer. Les hommes l'appellent Vénus, et les Romains la révèrent comme l'auteur de leur race. Il accepte de la tradition religieuse, politique, littéraire ce qui n'est pour lui qu'un symbole philosophique. Il fait acte de pagar
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Disme au début même d'un livre où il entreprend de détrôner les dieux; mais, je Tai dit quelquefois, et j'aurai souvent à le répéter, c'est un paganisme tout littéraire, semblable à celui d'Empédocle lui-même. Pour Empédo' cle, vous le savez, la nature obéissait à deux forces : l'araiiié, la discorde, rerum concordia discors; et celte amitié éconde, il l'appelait, de son nom mythologique, Aphrodite. C'est donc ainsi que débute Lucrèce, ])ar un m.ignilique éloge poétique, philosophique surtout, delà déesse Vénus. Il prie celte déesse de communiquer à i»on œuvre le don de Ja beauté; elle le doit par considération pour sou ami Memmius, favori de la déesse (il ne méritait que trop que Lucrèce parlât ainsi de lui, et, dans ce j)assage, Vénus, (jue le poète, dans ses premiers vers, avait revêtue de formes sévères, reprend son caraclère erotique et galant). Vénus peut tout sur Mars. Il faut qu'elle obtienne du dieu ((u'il laisse régner sur la terre la paix sans laquelle Lucrèce n'aurait pas la liberté nécessaire pour se livrer à ses spéculations philosophiques, à son travail poétique, et sans laquelle aussi Memmius, un personnage politique qui se doit au service de Rome, ne pourrait lui prêter une attention entière. Voilà ce que Lucrèce demande à cette déesse Vénus, qu'il consent à adorer comme un autre, en littérateur seulement et en philosophe; car, ne l'oublions pas comme on a fait quelquefois, elle n'est pour lui qu'un symbole philosophique.
Mère d'Énée et de sa race, volupté des hommes et des dieux, bienfai-anle Vénus, qui, sous la voûte du ciel et ses signes errants, peuples la mer aux vaisseaux rapides, la terre aux riches moissons ; car c'est par toi que tout ce qui respire, que toutes les espèces vivantes sont conçues et, arrivant à l'existence, voient la lumière du soleil. Devant toi, ô déesse, à ta seule approche fuient les vents, fuient les nuages ; sous tes pas la terre étend la douce variété de ses tapis de tleurs ; les flots de la mer te sourient, et dans le ciel plus serein se répand e" resplendit la lumière
Quand s'est manifestée la première apparence d'un jour co prmtemps, que, lon-tomps captive et engourdie, se ranime l'haleme féconde du zéphyr, les habitants de l'air d'abord, les
oiseaux, ô déesse, témoignent de tes atteintes, frappés au cœur par ta puissance. Ensuite s'emportent les troupeaux, qui bondissent dans les gras pâturages, traversent les fleuves lapides ; cédant à ton charme, à tes doux attraits, toute la nature animée te suit avec ardeur dans la voie où tu l'entraînes Enfin, dans les mers, sur les montagnes, au sein des fleuves impétueux, sous les feuillages qu'habitent les oiseaux, parmi les herbes des prairies, atteignant tous les cœurs des doux traits de l'amour, tu inspires à chaque espèce l'ardeur de se perpétuer.
Puis donc que seule tu gouvernes la nature, que sans toi rien n'atorde aux rivages de la lumière, rien ne se produit de doux et d'aimable, je te voudrais pour compagne dans le travail de ces vers où Je m'eff*orce d'expliquer la nature à mon cher Memmius, qu'en tout temps, ô déesse, et en toutes choses tu as comblé de tes dons. Dai^^ne donc, ô déesse, en sa faveur surtout, prêter à mes paroles un charme éternel.
Fais cependant que sur toutes les mers, sur toute la terre, cessent les travaux guerriers, que leur fureur s'assoupisse et s'apaise. Car toi seule peux rendre aux mortels le repos, le bonheur de la paix, puisque ces travaux guerriers, Mars y préside, le dieu puissant des armes, qui souvent vient tomber dans tes bras, vaincu par son amour, succombant à son éternelle blessure. Alors, les yeux élevés vers toi, de la couche où repose sa tête, il repnît de ta vue ses regards avides, et suspend son souffle à tes lèvres. Ah ! lorsque ainsi, ô déesse, il repose près de ton corps sacré, entoure-le de tes bras, et que ta bouche, se répandant en douces paroles, lui demande le repos delà paix pour les Romains Car moi-même je ne pourrais, parmi les embarras de la patrie, donner à ce travail un esprit libre, ni l'illustre rejeton des Memmius manquer, en dételles conjonctures, au salut commun.
jEneadum genetrix»....
Tel est, messieurs, ce célèbre début de Lucrèce. Jamais prière n'a été mieux exaucée, du moins dans le premier des vœux qu'elle exprime. Le poëte qui demande pour ses vers le don de la beauté Ta déjà obtenu au moment où il le demande. Il n'y a rien dans la poésie latine, et même on peut le dire dans la poésie de tous les temps, de pfus beau que ce morceau. Quand on passe des vers d'Ennius, de Pacuvius, d'Altius, de Lucilius, des vers même de Gi-^ céron, contemporain de Lucrèce, à ce début du De Natura