De Xat. rer
rerum, on se trouve transporté dans un monde complètement nouveau. Il dut causer aux Romains, qui n'avaient jamais rien entendu de pareil, une ravissante surprise. Nous-mêmes, accoutumés que nous sommes à la beauté virgihenne, nous ne pouvons ne pas nous étonner de la voir par avance égalée. En effet, c'est déjà du Virgi'e Celte poésie à laquele son caractère de beauté suprême, universelle et éternelle, enlève en quelque sorte sa patrie et sa date, de savants éditeurs cherchent à la vieillir par les archaïsmes souvent douteux d'une orthograohe surannée; mais ce qui la caractérise précisément, c'est une jeunesse toujours florissante comme celle des vers d'Homère, semper florentis Homeri, ainsi qu'a dit Lucrèce son disciple. Ces vers, messieurs, méritent qu'on s'y arrête, qu'on en fasse une étude attentive. J'y ai seulement touché aujourd'hui; je crois de mon devoir d'y revenir, avec quelque détail] dans une prochaine leçon, heureux si le commentaire ne paraît pas trop indigne du texte et de votre bienveillante attention.
ou POEME DE LA NATURE. L'ANTILUCRÈCE CHIZ LUCRÈCE
(Cours de 1859-1860, leçon d'ou' e^ture)
Messieurs,
Le sujet que je dois traiter devant vous me ramènera c'est pour cela même que je l'ai choisi, à un monument poétique dont le cours précédent n'a pas épuisé l'étude. Dans ce que ses limites trop étroites n'ont pu comprendre dans les deux livres qui couronnent avec tant de grandeur le poème De la Nature, nous trouverons une nouvelle et favorable occasion d'apprécier celte éloquence, cette imagination toutes-puissantes, ce mélange de génie et d'art* par lesquels Lucrèce a renouvelé la poésie latine et Ta poussée tout à coup dans la voie de sa prochaine per* fection.
Il est bien glorieux pour son œuvre que, malgré la ruine, l'abandon, l'oubli du système philosophique dont elle fut l'enthousiaste et populaire expression, elle ait conservé pour nous, toujours éblouis de ses originales beautés, son premier éclat. Sans doute, ce qui semblait à Lucrèce et à ses lecteurs, aux Romains des derniers jours de la
1. « Lucretii poemata, ut scribis, ita sunt : multis luminibus ingénu, multae tamen artis. » Cic, Epist. ad Quintum fratrem, II, 2.
république, aux Romains de lempire, Thistoire même de la nature, ne nous en semble a-ijourd'hui que le roman; mais ce roman est d'une construction si habile, d'une conduite si vraisemblable, il est si passiormé, si coloré, qu'il nous attire, nous attache, nous charme encore. Ajoutons qu'il s'y trouve, comme dans ces belles compositions romanesques où il n'y a d'autre fiction que les personnages et les aventures, où tout le reste est vrai, les lieux, les temps, les mœurs, les sentiments, les caractères, qu'il s'y trouve, dis-je, une part de vérité marquée en traits ineffaçables et qui en fait le prix éternel.
Le traducteur inspiré d'Épicure n'a pas eu le bonheur dont le félicitait Vir^qje, de connaître les raisons des choses*; mais les choses mémt's, il a excellé à les voir et à les montrer; il a été, au plus haut degré, un observateur et un peintre; ses descriptions des ])liénoinènes sensibles, des actes de la pensée, des diverses alïections, des divers états de Tàme, descriptions lidèles et vivantes, s^e dégagent pour nous des vaines explications de sa j)hysique, de^ sa psychologie atomistiques; elles s'accoramodeEt même quelquefois, dans notre esprit, avec les notions d'une philosophie plus pure et plus haute, et nous montrent Lucrèce tout voisin, à son ineu, de ce qu'il combat avec le plus de conviction et d'ardeur, de ce qu'il se flatte d'avoir vaincu et détruit : il est alors à lui-même, avant les contradicteurs modernes dont ses audacieuses négations ont inquiété, provoqué la foi, dont sa ravissante et sublime poésie a excité l'émulation, comme un premier anti- Lucrèce.
Bornons-nous, pour aujourd'hui, à le considérer sous ce point de vue particulier, et, feuilletant rapidement son vaste poëme, recueil'ons-y de préférence quelques-unes de ces contradictions involontaires, de ces objections tacites, réfutation anticipée de ses doctrines, et d'abord de son étrange théologie, qu'on appellerait plus justement son athéisme.
L ANTILUCRÈCE CHEZ LUCRÈCE.
ÎI9
Félix qui potuit rerum co;?no.'îcere causas.
(Virg., Georg., II, 490.)
La philosophie épicurienne, qui expliquait l'origine des idées par le contact avecnos sens de simulacres détachés des objets, devait nécessairement, de l'idée des dieux qu'elle trouait dans l'esprit humain, remonter, par l'inîermédiaireUfe simulacres, aux dieux eux-mêmes, et reconnaître leur existence. Lucrèce, comme son maître Épi • cure, admet donc des dieux; mais quels dieux ! En dehors de ce monde qu'ils n'ont pas créé, qu'ils ne gouvernent pas, au sort duquel, dans leur inaltérable quiétude, ils demeurent étrangers et indifférents; dieux inutiles et honoraires, salués ofhciellement par le poëte, mais auxquels il dit peut-être tout bas, comme le Spinosa de Voltaire * :
Je soupçonne, entre nous, que vous n'existez pas.
Ils semblent vraiment la négation de ces autres dieux, plus voisins de la terre, que la croyance commune apercer vait dans les scènes de la nature sensible, dans les accidents du monde moral, qu'elle faisait intervenir avec tant d'attributs divers dans tous les phénomènes, tous les acte», tontes les destinées: puissances redoutables, ennemies ou alliées de l'homme, dont les cultes publics, les adoralions privées s'efforçaient de calmer le courroux ou de capter la faveur.
Ceux-là, Lucrèce les nie ouvertement; il les déclare des fantômes vains, ouvrage d'une terreur superstitieuse, qui vont se dissiper aux clartés de la science, aux accents de la poésie.
Malheureusement ce n'est pas le paganisme seul, comme on l'a dit quelquefois, que menace sa victoire; c'est la religion elle-même, la foi à un Dieu eréjLtâiir„j3l conservateur, à une providence. C'en serait fait^ d'elle, si, dans sa docte, lumineuse, séduisante exposition, ce dialecticien pressant et ingénieux, habile à saisir entre les faits réels et les hypothèses de spécieuses analogies, ce poëte, dont l'imagination féconde prête à l'abstraction elle-même l'ap-