Uell. civ. II
ANCIENNE SATIRE LATINE
mêlait, k son tour, non plus seulement, comme Tinventeur, des vers de mesure ditlêrente, mais les vers et la prose; c'était là son invention, car il n avait pas emprunté à Ménippe cette forme mixte. On ne voit pas, quoi qu en ait dit Probus*, que Ménippe ait pu introduire dans ses écrits d'autres vers que des vers d'Homère, des tragiques, ou cités sérieusement, ou parodiés, comme c'était l'usage dans toutes les écoles. Par quoi donc se rattachait-il aux exemples de Ménippe? Par un mélange d*une autre sorte, celui du sérieux et de la gaieté, qui avait valu au philosophe cynique le surnom de cTcouiOYeÀoTo;, peut-être aussi, on l'a pensé, par l'usace du dialogue.
Voilà, en substance, ce que développe M. Boissier et ce qui est d'accord avec les textes de Quintilien et de Gicéron : de Quintilien chez lequel on lit :
Alterum illud etiam prius sitirœ genus, sed non sola carmi num varietate mixtum condidit Terentius Varro*;
de Gicéron, qui fait dire à Varron :
.... In illis veteribus nostris, quae Menippum imitati, non interpretati, quadam hilaritate coûspersimus*.
En expliquant la nature de ces emprunts divers et du genre nouveau des piquants ouvrages qui en résultèrent, M. Boissier caractérise heureusement le génie de son auteur :
Il y avait toujours, dit-il, quelque réminiscence dans ses créations et quelque originalité dans ses siuvenirs. Cette science immense qu'il portait avec lui, en lui offrant sans cesse des modèles, ne le laissait pas imaginer librement; mais aussi une certaine vivacité d'esprit, qui i'enipôchait d'être un compilateur, mêlait quelque chose de lui dans ce qu'il empruntait des autres et donnait un tour personnel à son érudition.
Ce caractère s'entrevoit dans ce qui nous est resté de toutes ces satires Ménippées, portées par la receusion de
1. In Virgil. Eclog. VI. — 2. Imt. orat. X, i, 95. —3. Acad. I, 2.
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M. Œhler* au nombre de quatre-vingt-seize; dansées fragments que, la plupart du temps, quelque rareté philologique a fait conserver par les grammairiens anciens et auxquels un tour parlic'ilier de pensée et d'expression, le franc parler énergique et spirituel de l'antique urbanité romaine, a donné chez les modernes une autre valeur; dans ces titres, pris bien loin du sujet, pour piquer la curiosité, soit de quelque personnage mythologique ou historique, soit d'une tragédie, d'une comédie, soit d'un vieux dicton, d'un proverbe populaire, soit du composé bizarre de certains mots grecs, que sais-je enfin? des mille souvenirs mis par une mémoire savante au service du moraliste railleur.
Mais ni les titres, ni les fragments ne suffisent pour nous faire connaître les pièces elle-mêmes. Déjà chez les anciens, qui en possédaient le texte, ce texte, vieux à sa naissance et encore vieilli par le temps, avait fini par être d'une intelligence difficile ; il lui fallait des commentateurs spéciaux, lesquels ne suffisaient pas toujours à la tâche. On le voit par une de ces petites comédies qui égayent de temps en temps l'archéologie, la philologie àQ?,Nmts Attiques. Aulu-Gelle^ rencontre dans une boutique de libraire un méchant grammairien qui se donne pour interprète unique en ce monde des satires de Varron, unus .... sub omni cœlo satirarum M. Varronis enarrator. Il met aussitôt sa science à l'épreuve en lui présentant une de ces satires qu'il a précisément à la main. Le grammairien cherche d'abord à s'exempter de cette lecture, bien qu'on lui vante l'écriture du manuscrit. Si belle qu'elle soit, il la déchifïVe à peine et rend le livre en se plaignant de ses pauvres yeux fatigués par ses veilles savantes. Il n'est pas plus heureux pour l'explication qu'on lui demande. Il s'échappe en disant qu'elle est si difficile qu'il ne peut la donner gratis. Nous sommes,
1. M. Terentii Varronis saturarum Menippearum reliquiœ. Ed. Fr. Œhler, Quedlenburgi et Lipsiae, 184'4. Cf. Joannis Vahleni In M. Terentii Varronis saturarum Menippearum reliquias conjectanea, Lipsiae, 1858.
2. Noct. attic. XIII, 30 : « Quid sit in satira M. Varronis caninum prandium. »
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nous autres modernes, bien embarrassés aussi en présence, non pas des satires de Varron, raais de leurs débris si incomplets, si informes. Nous aurions bien besoin qu'un Aulu-Gelle nous en expliquât le sujet et l'ordonnance, nous en fît connaître, dans leur suite, les détails. Il l'a fait, pour quelques-unes, pour celle qui était intitulée Ihpi loeaixaxojv, et dans laquelle le satirique énumérait les noms et enseignait la provenance des aliments que recherchait par toute la terre la sensualité romaine, peragrantis gulx et in succos insuetos inquirentis industria^ ; dans celle en lêle de laquelle on lisait ce proverbe : Nescis quid vespcr serus vehat^. Aulu-Gelle, qui l'appelle liber lepidissimus , en donne une analyse, elle-même charmante. Il redit, d'après le précurseur d'Horace, en ceci et en bien d'autres choses, ce qui rend un repas \raiment agréable. Mais c'est là tout; les autres sont des énigmes, pleines d'attrait comme d'obscurité, que l'antiquité a livrées, sans grand secours, à la sagacité et aux disputes des critiques modernes.
En tête de ceux qui ont cherché à en pénétrer le secret, nous pouvons nommer avec quelque orgueil l'un des loyaux et spirituels auteurs de la Ménippée française, Passerai, qui semblait fait, par son savoir et l'agrément de son esprit, pour être l'imitateur et aussi le commentateur de Varron. Il l'a expliqué dans sa chaire du Collège de France. L'exemplaire du recueil de Robert Eslienne, dont il se servait et qu'il avait chargé de ses notes, se conserve dans notre grande bibliothèque.
On n'a pu faire dans noire enseignement public l'histoire de la satire latine sans être ramené aux Ménippces de Varron; elles ont occupé, entre autres, il y a quelques années, un jeune homme de grande espérance, que le Collège de France, où il suppléait le professeur de poésie latine, a possédé trop peu de temps, Charles Labille. De là une dissertation publiée par lui en i845*, et reproduite en 1846
\.Noct. attic. VIT, 16; cf. XV, 19. — 2. Ibid. XIII, 11, 3. Revue des Deux Mondes, numéro du 1" août.
dans le recueil posthume de ses Études littéraires*. La physionomie de l'auteur des Satires Ménippèes y est saisie dans sa vérité et exprimée avec verve.
Ce qui peut manquer de sévérité didactique à ce morceau piquant se trouve dans le chapitre étendu où M. Boissier a repris à son tour le même sujet. Il y traite avec méthode, complètement, judicieusement, sans préjudice de ce super» /lUj chose si nécessaire, qu'on appelle l'agrément, de la composition dans les Satires Mmippées, du caractère des vers dont elles étaient entremêlées, des idées philosophiques, morales et autres qui en formaient la matière. Suivons-le dans ces divers développements.
La composition des Satires Ménippèes lui semble avoir eu pour attribut principal une forme dramatique; avoir offert, comme Ta dit La Fontaine de son recueil de fables,
Une ample comédie à cent actes divers*.
Il lui paraît que Varron l'a lui-même* définie par cette expression : modus scenatilis, et par ces vers où, comme dans une sorte de parabase, il transformait ses lecteurs en spectateurs :
Vos que in theatro, qui voluptatem auribus Hue aucupatum concurristis domo, Adeste, et a me quae f.ram (mij ignoscite, Domum ut feratis e theatro litteras*.
0 vous qui êtes venus en foule de vos maisons en ce théâtre, pour qu'on y charme vos oreilles, écoutez les enseignements que je vous apporte, afin que vous retourniez plus instruits du théâtre en vos maisons.
Les cadres dramatiques imaginés par Varron étaient
1. T. I, p. 80 et suiv. Voyez sur cet ouvrage et sur son auteur, dans' notre tome I, les p. 277, '278, et dans celui-ci , la p. 371.