Trad. de Ch. Labitle
regarder, sans quelque faveur. On avait beau d'ailleurs reconduire, l'exiler, elle reparaissait toujours, ramenée par ces philosophes grecs, ordinaires commensaux des grandes maisons, par ces fils de famille que les écoles d'Athènes renvoyaient à Rome épicuriens, stoïciens, péripaléticiens, académiciens, souvent un peu tout cela, et qui, même entrés dans la vie active, ne revenaient pas sans plaisir aux spéculations dont s'était enchantée leur jeunesse. Je m'imagine donc que Varron, en faisant jouer à la philosophie un rôle dans la comédie de ses Ménippées, suivait le goût public plutôt qu'il ne le devançait. D'autre part, je ne puis guère admettre que la philosophie fût autre chose dans son œuvre qu'un dts éléments principaux de la composiiion, qu elle en fût le sujet, le fond mêmej La satire, comme la comédie, se propose un objet plus général, la peinture de la vie humaine, Ja correction des mœurs publiques; et Varron, tout en innovant dans la forme, n'a pu ditlérer à cet égard de ses devanciers et de ses successeurs. Celte satura renouvelée avec originalité d'Ennius, cette farrago, comme aurait dit JuvénaP, dans la variété inhnie de ces pièces nombreuses et courtes où alternaient, se mêlaient le grec et le latin, la prose et les vers, les vers de toute mesure, les raisonnements, les maximes, les proverbes, les dictons populaires, les anecdotes, les détails érudits et les traits facétieux, le ton sérieux et le ton plaisant, ofl'rait une image de Home : de la Rome des vieux temps, avec sa rudesse, ses austères vertus; de la Rome nouvelle avec le progrès de sa richesse, de son luxe, de ses vices, de ses ri Jicules, mais aussi avec le progrès de ses connaissances et de ses idées. Parmi ces nouveautés, la philosophie ne pouvait être oubhée ; une place, une grande place était ménagée à la diversité de ses s jctes, à l'antagonisme des deux doctrines, épicurienne, stoïcienne, qui se disputaient le gouvernement de la société; à l'écleciisme qui de la critique des systèmes faisait sortir des principes de modération utiles à la con-
1. Voy. Sat. \, 84 : « Quidquid agunt bomines... nostri farraao libelJi est. » ' ^
ANCIENNE SATIRE LATINE
duite morale de la vie, et même à la pratique du savoirvivre. C'était précisément ce que, sous une autre forme, restée la forme spéciale de la satire latine, avait fait Lucilius; c'était ce que devait faire k son tour Horace qu'on rencontre si souvent, on peut le voir dans le livre de M. Boissier, et on Ta vu quelquefois dans cet article, sur la trace de Varron
CICERON
Œuvres complètes de M. T. Ciccron, publiées en français avecle texte en regard [ar J. V. Le Clerc, en 1821; édit. de f827, t. XXXV, Anciens et nouveaux fragments des ouvrages perdus de Cicéron, Introduction, p. 64 et suiv., Fragments des poëmes, p. 317 et suiv.
De poelica M. Tullii Ciceronis facultate, par Victor Faguet, professeur au lycée impérial de Poitiers, l'oiiiers, 18ô6, ia-8' de 139 pages.
De M. Tullii Ciceronis Grœcorum interprète. Accedunt etiam loci graîcorum auctorum cum M. T. Ciceronis inlerpretationibus et Ciceronianum lexicon prœco-latinum, par Victor Clavel, professeur au lycée impérial de Bourj^es. Paris, librairie de L. Haciielte, 1868, 1 vol. in-8° de 384 pages.
Cicéron doit être compris dans ces Éludes à un double litre : il représente doublement l'ancienne littérature poétique des Romains.
D'abord il en est comme le témoin ; il la connaît tout entière; il en estime Fénergie, et il n'en aperçoit guère la rudesse; il la cite volontiers, par esprit national, de préférence à la poésie des Grecs. Tout ce que nous en connaissons de meilleur nous est venu par lui ; les grammairiens n'y ont ajouté que des curiosités philologiques.
En second lieu, il appartient par ses vers à cette littérature dont le sépare tant la perfection de sa prose : c'est la même langue, ce sont les même^^ formes de style et de versification, avec ce progrès d'élégance et d'harmonie qu'aurait amené seul le cours du temps, mais qui ne pouvait
CICERON
CICÉRON
manquer chez un tel écrivain. Gela est sensible dans sa traduction des Plaintes de Promélhée^ longtemps attribuée avec quelque vraisemblance à Attius, mais qui, maintenant qu'elle est restituée à son véritable auteur, nous paraît d'un art bien supérieur à celui d'Attius.
Il y a eu un moment, moment fort court, où Cicéron a été véritablement, comme l'a dit Plutarque*, le premier poète, aussi bien que le premier orateur de son temps. G*est avant l'inauguration d'une poésie nouvelle par Lucrèce et par Catulle. Il faut se reporter à ce moment, si on veut être juste envers les œuvres poétiques de Cicéron : comparées avec ce qui a suivi, elles choqueront nécessairemect par tout ce qu'elles otTrent de déleclueux; mais il n'en sera pas de même, si on les rap{)roche de ce qui les a précédées et qu'elles n'ont fait que continuer en l'améliorant : alors, on leur passera plus volontiers des imperfections qui n'étaient p:\s moins du temps ((ue de l'auteur; on leur tiendra compte des mérites qui les rachètent et, tout compensé, on arrivera à reconnaitr3 qu'elles ferment assez dignement le premier âge de la poésie latine.
Elles ont été considérées autrement par les détracteurs que leur ont faits tout d'abord moins les répugnances du goûtque des inimitiés, des rancunes politiques. On a abusé contre elles de ce qui y restait de l'antique rouille ; on les a déclarées indignes de leur auteur, mauvaises de tout point, ridicules même, et cet arrêt de la malveillance auquel ont donné cours la satire et l'épigramme est devenu à peu près définitif*. On risque de paraître en appeler témérairement en prétendant que Cicéron, lorsqu'il lui a convenu de s'exprimer en vers, n'a pas été subitement abandonné de son esprit et de son talent^; qu'il n'a pas fait plus mal en ce