‹ Etudes sur la poésie latine [microform]Chapitre 48 sur 513 · DeNat. rer., II, OOl.sqq. — 2. Ibid., V, 778 sqq · texte numérisé non relu

DeNat. rer., II, OOl.sqq. — 2. Ibid., V, 778 sqq

l'aNTILUCRÈCE chez LUCRÈCE.

nous aimons à retrouver quelque chose de notre Providence, Lucrèce Ta représentée ailleurs, dans ses rapports avec r'ho nme, sous les traits d'une marâtre. Enfant, dit-il, elle le jette sur la terre, nu, pleurant, sans secours, plus dénué, plus abandonné que la brute ^ plus tard, par une fécondité malfaisante, multipliant dans les c'iamps les ronces, les broussailles, elle dispute à son activité, à son labeur, cette faible portion de terra habitable qui lui a été laissée comme par pitiés Dé^olantes peintures trop d'accord avec l'esprit d'un système qui, pjur retirer le monde à la providence divine et le remettre au hasard, n'y veut voir que désordre, oppression et misère. Je viens de vous montrer par quelle heureuse inconséquence Lucrèce, se corrigeant lui-même, éclaircit quelquefois les tristes ombres dont il a enveloppé les destinées du monde et de

l'homme. ^ . . . ,

N*est-il pas remarquable que ce poëme, d'où la divmite devait être absente, nous la fasse rencontrer si souvent dans ces idées de suprême sagesse, de suprême puissance, de suprême bonté auxquelles s'élèvent, en dépit de son système matérialiste et athée, la forte intelligence, le cœur aimant, l'imagination émue du poète?/

Le langage même, Taccent de la piété n'y manquent point. Qi on se rappelle en quels termes et de quel ton Lucrèce adore dans ses invocations, s'associant à la dévotion populaire, ces divinités mêmes qu'abolit sa raison, et que conserve son art uniquement comme des symboles scientifiques et des conventions littéraires. Je ne citerai point son célèbre début, que chacun se répète intérieurement; j'aime mieux, me transportant à l'autre bout du poëme, extraire de son dernier livre cette prière suprê ne à Galliope :

Quand je cours vers le terme éclatant de la carrière, précèdemoi, montre-moi la roule, Muse habile, Galliope, repos des hommes, volupté des dieux ; qu'à ta suite j'enlève avec gloire la couronne 1

1. De Nat, rer,, 2VJ. Cf. Plin. Ilist. Na!., VII, 1. — 2. Ihid., 207.

Tu mihi, supremœ prœscripta ad candida callis Gurrenti, spatium praemonstra, callida Musa, Calliope, requies hominum, Divumque voliiptas: Te duce, ut insigni capiam cum laude coronam*.

Lucrèce, par un heureux effort d'imagination, peut se transporter passagèrement dans un ordre d'idées et de sentiments auxquels sa philosophie est hostile. Ainsi, quand il explique par des allégories, des symboles, la divinité et le culte de Gybèle, qu'il décrit épisodiquement la pompe de la dée'se, il se sent un moment gagné à la piété d^ la foule; il éprouve comme elle, devant le muet simulacre, une sainte horreuvy c'est son expression qu'il a trouvée bien avant Racine*; il participe à la vertu secrète dont sa présence favorise les mortels. A-t-on jamais mieux rendu ces impressions mêlées de foi, de respect, de terreur, de (onfiance que parles admirables vers dont j'ai essayé de reproduire l'esprit :

Horrifiée fertur divinas matris imago.

Magnas invecta per urbes, Munificat tacita mortales muta salute*.

Une autre fois, peignant les craintes du coupable que rien ne peut calmer et disant que c'est bien vainement qu'il a dérobé son crime à la connaissance des hommes, il ajou\Ç'*: et à celle des dieux*, oubliant l'indifférence dont^il a fait, d'après Épicure, le principal caractère de leur divinité.

Enfin, par quoi termine-t-il sa lugubre peinture de la peste d'Athènes? Par ces traits renouvelés avec originalité de Thucydide'' :

Les saints temples des dieux, la mort les avait tous remplis de corps sans vie; ils demeuraient encombrés des cidavres accumulés de tant d'hôtes qu'on y avait reçus. La reli.iz-ion, la divinité, on n'en tenait plus grand compte : la douleur présenta était plus forte.

Ih

De 2. De

Nat. rer., VI, 92 sqq. — 2. Iphiqénie en Aulide, V 6. Nat. rer., II, 610, 624 sqq. — 4. Ibid. V. 1155.— 5. //isMI, 53.

L'aNTILUCRÈCE CHEZ LUCRÈCE. 12T

Omnia denique sancla deum delubra replerat Corporibus mors exanimis, onerataque passim Cuncta cadaveiibus cœlestuni templa manebant, Hospitibus loca quae complerant sedituentes. Nec jam relligio divum, neque numiiia magni Penrtebantur : enim prsesens dolor exsuperabat*.

Le sentiment religieux est si naturel chez l'homme, qu'il se fait jour, par moments, à travers les doutes du sceptique, les négations de l'athée. On pourrait adresser à Lucrèce ce que le poète moderne qui l'a réfuté dit à Épicure : « Tu fuis les traces de Dieu, mais tu ne peux les effacer; partout elles te poursuivent. »

Dei vestigia passim Effugis, at delere nequis; te, te illa sequuntur*.

La notion d'une âme distincte de la matière, qui pourrait lui survivre, n'est pas plus facile à éviter, même pour un philosophe matérialiste. Lucrèce s'en approche quelquefois par ses efforts pour s'en éloigner.

Les philosophes anciens se trouvaient dans un grand embarras à l'égard de l'âme. D'une part, ils la croyaient matérielle; de l'autre, il leur répugnait d'attribuer le sentiment et la pensée à la matière. Tout ce qu'ils pouvaient, c'était de subtiliser cette matière pour la rendre capable de sentir et de penser. Ils procédaient comme notre la Fontaine quand il crée aux animaux, malgré Descartes, une âme analogue, mais inférieure à la nôtre : * .

Je subtilise rois un morceau de matière Que Ton ne pourroit plus concevoir sans effort, Quintessence d'atome, exlrnitde la lumière, Je ne sais quoi plus vif ut plus mobile encor Que le feu*.

Lucrèce, cherchant à son tour la nature de l'âme, distingue VanimuSj l'intelligence, dont il place le siège dans la poitrine ; Vanimay la sensibilité, qu il répand dans tout le

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