Epist.j II, I, 161. — 2. Epist,, II, i, lo
Et, en effet, sous les Scipions, sous César, sous Auguste, sous tous ces promoteurs, ces protecteurs des lettres, que firent les poètes romains, même dans les sujets romains? Rien autre chose qu'imiter les Grecs. Cela dura ainsi jusqu'au temps de la décadence, où parut dans la poésie quelque chose de plus nouveau, de plus original. Triste origià nalité, bien chèrement achetée! au prix de la tyrannie des Césars, de la bassesse du sénat, de la misère et de la corruption du peuple, de cette dégradation du goût qui suit la perte de la liberté et des mœurs, de tout ce qui émut et fit éclater en accents irréguliers, mais énergiques et hardis, la patriotique, la vertueuse indignation de Lucain, de Perse, de Juvénal. Je vous expose tout cela bien rapidement, bien incomplètement; assez, toutefois, pour vous faire apercevoir hs limites du sujet sur lequel j'appelle votre attention, ce qui peut lui manquer d'intérêt national et histo- ' rique.
Mais ce qu'il perd d'un côté, il le regagne de l'autre. Par cela même que la poésie latine est en grande partie d'imitation, il devient nécessaire de la comparer h son modèle, la poésie grecque. De là un parallèle plein d'intérêt, qui doit porter non-seulement sur les compositions que rapprochent l'identité des sujets et l'évidence des emprunts, mais sur le développement général, sur les caractères principaux des deux poésies. La première partie de ce parallèle reviendra sans cesse dans la suite de ce cours; anticipons un peu sur la seconde, et indiquons-en d'avance quelques traits.
La poésie grecque a suivi dans son développement une marche pour ainsi dire nécessaire. J'entends par là que les divers genres de poésie s'y sont produits tour à tour, en leur rang, en leur place, à l'époque où les appelaient le besoin de la société et la disposition des esprits. D'ahord, comme partout, excepté peut-être à Rome, les vers y ont de très-loin devancé la prose, la poésie l'éloquence. La mesure du vers suppléait au défaut de l'écriture et gravait dans la mémoire le souvenir des choses passées. En même temps, l'imagination poétique les revêtait, les décorait de
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tous les embellissements qu'y ajoutent d'ordinaire, à ces époques reculées et primitives, l'incertitude des traditions, les mensonges intéressés de la politique, la vanité complaisante des familles, des tribus, des nations, enfin, et pardessus tout, le goût du merveilleux. Ainsi se forma d'ellemême, ainsi naquit spontanément chez les Grecs la poésie épique qui donna sa forme, son mètre, son langage particulier, son tour conteur, à tout ce qui se produisait alors, notamment à la poésie didactique et à la poésie religieuse. Hésiode fut un conteur comme Homère, seulement il conta autre chose, les procédés de l'expérience des premiers âges. Ce furent aussi des conteurs que les auteurs de ces hymnes qui nous sont parvenus sous le nom d'Homère, et où, pour toute prière, on trouve la légende fabuleuse des Dieux. Le progrès de la civilisation amena un double changement. D'une part, le merveilleux se retirant, devant des causes plus immédiates et plus réelles, de deux mondes à la fois, de celui des phénomènes sensibles, et de celui des événements humains, la poésie épique céda insensiblement la place à l'histoire, son héritière directe, et au lieu d'Homère on eut Hérodote, qui est encore presque un poète. D'un autre côté, la poésie didactique, après avoir continué quelque temps à peu près comme elle avait commencé chez Hésiode dans les ouvrages des enomiques, Solon, Théognis, Phocylide, Pythagore, participa elle-même à l'avancement des connaissances, et celles-ci longtemps isolées et sans lien, venant enfin k se rapprocher, à se coordonner, elle of- Irit, non plus des recueils de préceptes, mais des expositions de systèmes : de là tous ces poèmes sur la nature, comme celui de Lucrèce, tt^oi cpucjeo);, de Xénophane, de Parménide, d'Empédocle qui furent les prédécesseurs des philosophes, ainsi que les poètes épiques avaient été les prédécesseurs des historiens. Mais déjà la vive imagination des Grecs avait produit une nouvelle forme de poésie, forme multiple qui répondait à tous les élans de la pensée, quel qu'en fût Tobjet, la religion, la patrie, la liberté, la gloire, les combats, les jeux, les plaisirs, Tamour et la haine, la joie et la tristesse, la forme lyrique, en un mot, si di-
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versement, si richement représentée par les Tyrtée, les Slésichore, les Simonide, les Archiloque, les Alcée, les Sapho, les Anacréon, les Pindare. Ce n'est pas tout : un de ces accidents qui ne manquent guère à la maturité des choses pour les faire éclore , rapprocha dans une même composition les deux seuls genres que Ton connût encore, le genre épique et le genre lyrique, et de leur réunion fit jaillir, avec le dialogue, la forme dramatique. Le drame parut, et comme il concentrait en soi toutes les émotions que l'art avait jusqu'alors excitées, qu'il y ajoutait des émotions nouvelles et plus vives, qu'il s'adressait par elles, avec une puissance jusqu'alors mconnue, au peuple tout entier, convoqué à ses spectacles, il s'empara seul, à l'exclusion des autres genres, désormais abandonnés, de limagination des Grecs. Son règne toutefois fut court. Les trois générations de poètes tragiques, représentées par les noms fameux d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, furent contemporaines, et peu d'années leur suffirent pour épuiser tout ce que les antiques annales de la Grèce leur offraient d'affections et de combinaisons tragiques. La comédie dura plus longtemps, mais elle avait commencé plus lard, et elle s'était renouvelée. Née parmi les excès de la démocratie, elle y avait participé, et avait été, entre les mains d'Aristophane, une satire politique et personnelle, de forme toute fantastique. Plus tard, quand fut venu le temps de la répression, elle n'offrit plus dans les compositions de Ménandre et de Philémon, qu'une satire générale et morale, non plus fantastique dans sa forme, mais visant au contraire à l'expression de la réalité. Malheureusement ce qu'il lui était permis de peindre dans cette réalilé était si peu de chose qu'elle l'eut bientôt épuisé, et quand elle eut tout dit, le rôle de la poésie grecque elle-même parut terminé. Dès iors elle ne fit plus que se ressouvenir d'elle-même, que s'imiter, se copier, remonter par le pastiche vers son passé, Ters son origine. C'est à cette époque que se rapportent ks hymnes mythologiques et homériques de Gallimaque. Dans cette voie rétrograde, où elle s'engageait, la poésie grecque fut encore assez heureuse pour rencontrer la sim-
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plicité bucolique de Thoocrite , et TélégaDce descriptive d'Aratus. Ici reparaît le poëine didactique comme la ressource dernière de la poésie, ou plutôt de la versification grecque. On n'avait plus qu'elle en effet, et on ne savait qu en faire. Faute de mieux, on l'appliquait aux découve riss de la science, aux procédés des arts : Aratus versifiait la sphère, Nicandre la médecine et mèms un peu la pharmacie. Du reste, l'instruction n'était plus comme autrefois le but du poëine didactique, ce n'était qu'un prétexte, qu'une occasion pour étaler toutes les ressources de l'art des vers. L'agrément était la grande, Tunique affaire, et parmi les ornements qui pouvaient y conduire, la description. Ainsi sortit du poëme didactique, insensiblement, nécessairement le poëme descriptif, qui se montra chez Oppien, avec beaucoup moins d'esprit et de talent, il est vrai, tel à peu près que nous l'avons vu chez Delille. Qu'avait encore à faire la poésie grecque? Rien autre chose qu'abdiquer. C'est ce qu'elle fit en passant à la prose dans ces romans, qui brillent encore de quelque délicatesse étudiée sous la plume d'Héliodore, de Longus, de Lucius, mais qui ne furent pour la plupart que des produclions médiocres , insipides , quelquefois licencieuses, par lesquelles la Grèce esclave amusait sa servitude, et cherchait à distraire la vieillesse dissolue et féroce de ses maîtres, la vieilles.^e de l'empire.
Tel fut le développement de la po;^sie grecque, développement nécessaire, oii, comme les acteurs d'une pièce bien faite, les divers genres de poésie ne paraissent sur la scène et n*en disparaissent qu'amenés et renvoyés par de bonnes raisons. Ce n'est pas tout à fait ainsi que s'est développée la poésie latine.
Celle-ci fut en quelque sorte improvisée par l'imitation. Elle se modela sur une poésie toute faite, qu'elle entreprit de reproduire en entier, indistinctement, épopée, drame, poëme di lactique. Un seul genre se fit altendre, le genre lyrique : et pourquoi? Parce que, là, l'imitation offrait plus de difficultés. L oreille des Romains qui ne s^était déshabituée qu'avec peine de l'antique, de l'affreux vers saturnien,
hoiiidus ille defluxit numervs Saturnins*, qui ne s'était pas accoutumée sans peine à l'ïambe, à l'hexamètre des Grrecs, eut besoin de temps pour se faire au mécanisme varié et savant de tous ces mètres lyriques dont les modèles lui arrivaient en foule de la Grèce. Son éducation fut, en rela, bien tardive et bien longue, puisque, sous Auguste, Horace put se vanter de l'avoir faite. Mais enfin, de tous ces genres que Rome imitait à la fois, ou presque à la fois, quel est celui où elle réussit le mieux? Le genre didactique. Pourquoi encore? Parce que c'est celui qui dépend le n:oius des influences locales, qui peut le plus aisément se transporter d'une littérature dans une autre. Et cependant, voyez la différence. Chez les Grecs, le poëme didactique luimême avait eu une histoire ; il avait compté trois époques diverses, correspondant à trois états différents de la société, pcëmes gnomiques, poèmes philosophiques, poèmes descriptifs. Cet ordre fut interverti, renversé chez les Romains, qui imitèrent d'abord Aratus, ensuite Empédocle, et enfin Hésiode. H est vrai qu'entre ces imitations il s'établit un autre ordre. De Cicéron à Lucrèce, et de Lucrèce à Virgile, il y eut progrès constant pour l'art et le talent poétique.
Une grande preuve que, dans le développement de la poésie latine, presque tout fut arbitraire et fortuit, c'est que certains genres n'y furent certainement point appelés par le besoin et le penchant des esprits, bien au contraire; c'est que, malgré la persévérance du talent et la bonne volonté du public, ces genres ne parvinrent point à s'établir. On comprend que je veux parler de la poésie dramatique, doLt le mauvais succès à Rome a été assez souvent expliqué. 11 faut en dire quelque chose.
Et d'abord, quant à la tragédie, les Romains jouaient dans le monde une tragédie qui devait leur laisser peu d'intérêt de reste pour toutes ces catastrophes empruntées à une autre histoire, à une autre littérature, que leur offrait l'imitation. En outre, ils ne furent jamais très-capables des émotions du pathétique, qui sont l'âme de la tragédie. Au