‹ Etudes sur la poésie latine [microform]Chapitre 6 sur 513 · Hor., Epiât. , 11^ I · texte numérisé non relu

Hor., Epiât. , 11^ I

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contraire, ils se piquaient d'une sorte de mépris stoïque la douleur. Voilà pourquoi Gicéron, admirateur des Grecs, qui les cite souvent, qui les traduit avec éloquence, blâme dans ses Tusculanes, et fort mal à propos, ce qu'il appelle les lamentations des héros grecs. Un peuple qui accourait en foule aux combats des gladiateurs, qui battait des mains a la fierté de leur chute, à la constance, à l'intrépidité de leur dernier soupir et de leur dernier regard, ce peuple noblement féroce devait demander sur la scène tragique des espèces de gladiateurs moraux, insultant à la douleur et \i\ provoquant. Sénèque les servit en cela selon leur goût dau. ces compositions qui nous sont parvenues sous son nom e avec le titre de tragédies, mais qui probablement ne son pas toutes de lui, et qui paraissent avoir été faites pour Tecole bien plus que pour le théâtre.

Quant à la comédie, on sait assez qu'elle ne jouissait pn.^ à Rome de la même liberté qu'à Athènes, où déjà elle avai fini par n'être plus trop libre. La satire personnelle et politique n'aurait pas été du goût de l'ombrageuse aristocratie romaine, et il y parut bien quand Névius, pour quelques plaisanteries contre les ^cipions, lut déporté en Afrique, où il finit misérablement. La satire morale était elle-même très-restreinte. Des lois sévères protégeaient à Rome, contre ses atteintes, la paix du foyer domestique. A peine pouvait-elle toucher aux mœurs romaines, et encore ne le faisait-elle guère qu'en se mettant à couvert, contre la œnsure et la répression, sous le costume grec. Gomment s'étonner que la comédie latine ait pris si peu de développement et fourni une si courte carrière?

Mais il y a de l'existence précaire qu'eurent toujours a Rome- la tragédie et la comédie une raison plus générale. Pour qu'un peuple puisse prendre plaisir aux représentations dramatiques, il ne suffit pas qu'on le rassemble dans la môme enceinte ; il faut encore qu'il soit réuni par quelque communauté de mœurs, d'idées, de culture intellectuelle, d'habitudes hltéraires. G'est ce qui s'était vu à Atliènes, et qui ne se vit point à Rome. Les hautes classes de la société romaine s'étaient éprises en effet de* beautés du théâtre

grec et elles avaient entrepris de se les approprier avec toutes les autres productions de l'art des Grecs : mais le peuple proprement dit resta toujours étranger et indifférent à ces délicatesses de goût, à ces tentatives littéraires, complètement aristocratiques. Transportez-vous par la pensée dans le théâtre romain : vous y voyez d'abord les sénateurs, puis les chevaliers, et enfin, comme dans les vers de Rousseau, le vil peuple assis aux derniers rangs, qui ne sait rien de Sophocle ni de Ménandre, qui ne s'en soucie guère, à qui il faut des jouissances grossières comme lui, des costumes, des décorations, du spectacle, des combats de hêtes féroces, des luttes d'athlètes, des danses de corde. G'est pour de tels plaisirs qu'on désertait les charmantes pièces de Térence, comme il s'en plaint lui-même :

Quum prîmum eam agere cœpi, pugîlum gloria, Funambuli eodem accedens exspectatio, Comitum conventus, sLudium, clamer mulierum Fecere, ut ante tempus exirem foras.

Refero denuo;

Primo actu placée, quum interea rumer venit, Datum iri gladiatores; populus cenvolat; Tumultuantur, clamant, pugnant de loco; Ego interea meum non potui tutari locum *.

Nous voilà jetés bien loin de ce que nous savons de Tart dramatique à Athènes : là, c'était pour le peuple, pour le peuple tout entier qu'étaient faites la tragédie et la comédie; chacun y trouvait sa part d'attendrissement ou de gaieté. Bien plus, dans cette démocratie, la souveraineté du peuple s'exerçait sur les productions de la scène, par une juridiction littéraire : le suffrage de la foule y couronnait les poètes. Or, je ne pense pas qu'à Rome les voix de la populace aient été plus comptées au théâtre que dans les comices. Horace nous raconte qu'une comédienne effrontée, Arbuscula, sifflée par le peuple, en appelait aux chevaliers, et Horace fait comme elle :

Nam satis est equitem mihi plaudere, ut audax, 1. Hecyr., Prol.

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Contemptis aliis, explosa Arbuscula dixit *.

Voyez encore quand Tauteur de l'Art poétique recueille les sulTrages pour ou contre les poètes, il tient compte des sénateurs, il lient compte des chevaliers :

Centuriae seniorum agitant expertia frugis: Ceisi piselereunt ausLera poemata Rhamnes".

Et le peuple? Il n*en est pas question. Une autre fois il blâme la grossièreté du langage, dont s'offensent avec rai^ son tous les gens comme il faut :

Offenduntur enim quibus est equus et pater et res.

Et le peuple? Il n'a rien de tout cela. Son opinion ne compte pas :

Nec, si quid fricti ciceris probat et nucis emptor, iEquis accipiunt animis donantve coronâ^

Quel mépris aristocratique pour ce dernier rang, ce Paradis de l'amphithéâtre romain! Aristophane traitait avec plus de révérence les mangeurs de noix d'Athènes, lorsqu'il s'excusait de ne phis leur en jeter, comme ses devanciers, et de ne chercher à les prendre que par les grâces, le charme de sa poésie.

Il y a dans Horace de ce public grossier auquel ou jetait indiscrètement les plus délicates beautés de la Melpomène et de la Thalie grecques, un tableau que je veux citer en entier : d'abord, parce qu'il est charmant, plein d'esprit et de poésie, et qu'il pourra délasser de toutes ces dissertations; ensuite, parce qu'il ne faut pas que celte première leçon de poésie latine se passe absolument sans vers latins.

Mais voici qui décourage, qui rebute le pcëte le plus confiant. Cette partie du public, la plus nombreuse, mais non pas

\. Sot , \, IX, 76.— ?. De Art. poct.^ 342. — 3- Ibid.^ 2 8,

DE LA PuESIE LATINE.

la meilleure et la plus honorable, celte foule ignorante et stupide, toute prête à en venir aux mains pour peu que les chevaliers ne soient pas de son avis, s'avise parfois, au milieu de la pièce, de dem;aider un ours ou des lutteurs. Car tel est le goût de la [opulacc, que dis-je? des chevaliers eux-mêmes : déjà le plaisir a fui de leurs oreilles pour passer à leurs yeux errants et amusés de vains spectacles. Quatre heures et plus la tOile demeuiera baissée, tandis que défileront sur la scène cavaliers et fantassins, escadrons et b:ttaillons. Puis vient, menée en triomphe et les n^-ains liées derrière le dos, la fortune des rois vaincus; puis des chars qui se hâtent, des litières, des fourgons, des vaisseaux; nos conquêtes figurées en ivoire; Corinthe elle-même captive ! Oh! Combien rirait Démccrite, s'il était encore de ce monde, de voir l'animal à double nature, panthère et chameau tout ensemble, ou bien l'éléi hant blanc, fixer seuls les regards de la foule. Les spectateurs rattacheraient plus aue le spectacle et, mieux que les comédiens, lui donneraient la comédie. Pour nos poètes, il lui semblerait qu'ils font des contes à un âne sourd. Quelle voix en effet assez puissante pour surmonter le bruit dont retentissent nos théâtres. Non, les bois du Gargan, les flots de la mer de Toscane, ne mugissent pas avec plus de fureur que le public de nos jeux, devant ces richesses lointaines, ces produits d'un art étranger, dont l'acteur se montre paré, et qui, dès son entrée sur la scène, font de toutes parts battre des mains, o Quoi ! qu'a-t-il dit? — Rien encore.— Et qu'applaudit-on donc? — Sa robe teinte, aux fabriques de Tarente, de la couleur des violettes. »

Saepe etiam audacem fugat hoc terretque poetam, Quod numéro plures, virtute et honore minores, Indocti stolidique et depugnare parati, Si discordet eques, média inter carmina poscunt Aut ursum aut pugiles; his nam plebecula gaudtt. Verum equitis quoque jam migravit ab aure voluptas Omnis ad incertos oculos et gaudia vana. Quattuor aut plures aulaea premuntur in horas, Dum fugiunt equitum turmae peditumque catervae; Mox trahitur manibus regum fortuna retortis; Esseda festinant, pilenta, p^torrita, naves, Captivum portatur ebur, captiva Gorinthus. Si foret in terris, rideret Democritus, seu Diversum confusa genus panthera camelo, Sive elephas albus vulgi converteret ora ; Spectaret populum ludis attentius ipsis.

Ut sibi prœbentem mimo spectacula plura; Scriptores autem narrare putaret asello Fabellam surdo. Nam quœ pervincere voces

POÉSIE LATINE. 'l

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Evaluere sonum, referunt quem nostra theatra?

Gar^anum mugire putes nemus aut mare Tiiscum,

Tanto cum slrepitu ludi spectantur et artes,

Divitiaeque peregrinae, quibus oblilus actor

Cum stetitin scena, concurrit dextera laevae.

«Dixit adhuc aliquid?— Nil sane. — Quid placet ergo?

— LaQa Tarentino violas imitata veneno '. »

Ce morceau ne doit laisser aucun doute sur la question qui nous occupe : il est Lien évident qu'un tel public n'était pas mûr pour les nobles plaisirs du théâtre ; que l'introduction de la tragédie et de la comédie à Rome fut un caprice de l'aristocratie, une méprise de l'imitation. C'est une preuve bien frappante, je le répète, que dans le développement de la poésie latine ne s'est pas rencontré ce caractère de nécessité qui nous a tout à l'heure paru si remarquable dans le développement de la poésie grecque.

Si nous passons aux caractères principaux des deux poésies, nous y remarquerons des différences non moins notables, en dépit de l'imitation ou plutôt à cause d'elle.

La poésie grecque, originale, primitive, empruntée directement, immédiatement à la nature elle-même, avait dû à cette origine une vivacité, une vérité d'accent que l'on sent bien, mais qu'on ne peut définir, et qu'on s'accorde assez généralement à désigner par le mot de naïveté. La poésie grecque avait donc été essentiellement naïve : or, ce caractère, elle ne pouvait le transmettre à la poésie latine, car il n'est pas de ceux qui s'imitent, qui se traduisent; il faudrait pour cela un calcul, un eflort qui le détruiraient infailliblement. La naïveté n'existe précisément qu'à la condition de s'ignorer : qu'elle ait conscience d'elle-même, et elle s'altère, elle périt. Eu outre, comment la naïveté qui est, pour les nations comme pour les individus, une qualité de jeunesse et même d'enfance, âurait-elle pu convenir a la maturité de Rome, qui, au début de son premier poëte, en 514, comptait déjà cinq siècles de vie militaire et politique, de Rome qui connaissait l'éloquence et avait goûté de la philosophie. Il arriva donc naturellement, né-

l. Epist.jUj i, 182.

cessairement que la poésie, en passant de la Grèce à Rome, changea quelque peu de caractère; qu'elle devint plus réiléchie, plus sérieuse, plus grave ; qu'elle prit même quelque chose de celte mélancolie qui suit l'expérience des choses h imaines et tous ses mécomptes; qu'elle fut par son esprit, comme elle l'était par sa date, presque contemporaine de cette religion nouvelle qui devait bientôt désabuser le monde païea des illusions de la vie sensible dont il était trop épris, et lui enseigner, lui révéler la misère, la vanité des choses d'ici-bas. Ici, je dois corriger en quelque chose ce que j'ai dit dans un sens trop absolu. Sans doute la poésie latine est toute imitée, mais, au sein même de l'imitation, elle a développé des qualités qui lui sont propres et font sou originalité. J'ai déjà eu occasion de le dire dans cette chaire, et je m'appuyais sur l'opinion du professeur illustre * que j'avais l'honneur d'y suppléer, Timitalion et Toriginalilé ne s'excluent pas toujours, comme on le pense communément; le génie, le talent peuvent s'inspirer des œuvres de l'art non moins que de celles de la nature; quelle que soit la cause qui l'éveille, qui l'excite, qui le pousse dans la carrière, il y reste maître de sa voie et de son allure. La poésie latine en efiVe des preuves irrécusables. Car on ne prétendra pas, sérieusement du moins, que Virgile, par exemple, ne soit autre chose qu'Homère, qu'Homère un peu affaibli. Sans doute c'est Homère qui l'a suscité; sans doute il a beaucoup emprunté à Homère : mais il ne lai a rien pris qu'il n'ait rendu absolument nouveau. C'est le nuage qui reçoit la lumière du soleil et la renvoie avec les couleurs de l'Iris,

Mille trahens varios adverse sole colores.

Un écrivain célèbre de notre temps* a dit avec ce tour pittoresque qu'il donne à sa pensée et à son style, fort spirituellement, mais aussi fort dédaigneusement, que Virgile est la lune d'Homère, Eh bien! j'accepte cette expression,

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