‹ Etudes sur la poésie latine [microform]Chapitre 51 sur 513 · La Gerusal.y c. XII · texte numérisé non relu

La Gerusal.y c. XII

Son sarg fut en cent lieux le prix de la victoire, Et Mars ne lui laissa rien d'entier que le cœur.

Nulle part peut-être ne se montre plus la spiritualité involontaire de Lucrèce, que quand, d'après Épicure, mais avec une force de sens et d'expression qui lui appartient, il s'applique à concilier la fatalité des mouvements de la matière et les libres déterminations de la volonté. Ce qu'il y a de plus justement décrié dans la philosophie épicurienne, vous le savez par les spirituelles réfuiations de Gicéron \ chez les anciens, et, chez nous, de Fénelon^ c'est le mouvement de déclinaison qu'elle attribue arbitrairement à ses atomes, d'une invention si arbitraire eux-mêmes, pour opérer leur rencontre, impossible sans cela; leur chute à traversée vide, en raison de leur pesanteur, ne pouvant avoir lieu que parallèlement, comme celle des gouttes de la pluie*. Cette déclinaison des atomes, ce clinamen, comme

^ l'appelait Lucrèce, elle l'employait encore à un usage véritablement bien étrange : elle en faisait une sorte de libre arbitre matériel auquel elle rapportait, comme à leur origine première, les actes volontaires et libres des animaux et de l'homme. Elle pensait échapper ainsi à Tabsurdité irop évidente de les expliquer par une transmission nécessaire de mouvements mécaniques; elle ne s'apercevait pas

^qu'elle les soumettait seulement h une autre nécessité. A cette contradiction près, dont il ne pouvait se garder, Lucrèce, dans l'admirable morceau que je vais encore vous citer, et dont je m'assure que vous ne regretterez pas Tétendue, a revendiqué les droits de la liberté comme l'aurait pu faire le philosophe le plus spiritualiste.

Si tous les mouvements sont liés entre eux, de sorte que d'un premier naisse toujours un second, suivant un ordre certain ; si, par leur déclinaison, les éléments primordiaux ne donnent pas lieu à quelque impulsion qui rompe les lois de la fatalité et empêche que les causes ne se succèdent à l'infini ; d'où vient donc, sur la terre, chez les êtres animés, d'où vient,

1. Cic, De fm., 1, 6; De Nat. Deor., I, 24, 25; II, 37; De Fat

2. Traité de CexUtence de Dieu, l, 3. — 3. De Aaf. rcr., II, 223 .

L'ANTILUCRECE CHEZ LUCRECE.

dis-je, celte libre volonté, soustraite à la tyrannie d'une cause fatale, qui nous fait aller partout où nous mène le caprice, qui détourne nos mouvetnents, non pas dans un temps, dans un lieu déterminas Ta^]S selon que nous pousse l'inspiration de notre âme elle-même ? Car, sans aucun doute, de tels actes ont dans la volonté leur principe et c'est de là que le mouvement se répand dans les membres. Ne voyez -vous pas qu'au moment où s'ouvre la barrière, l'ardent coursier ne peut s'élancer aussi vite que le voudrait son âme elle-même. Il faut que de tout son corps se rassemble une masse de matière qui, inipétueuseraent portée dans tous ses membres, s'unisse à son désir et en suive l'emportement. Vous le voyez donc, c'est de l'âme que le mouvement reçoit d'abord son commencement, sa naissaiice., c'est de la volonté de l'âme qu'il procède immédiatement, pour se communiquer de là à tout le corps, à tous les mouvements. Il n'en est pas de môme quand c'est un choc qui nous pousse, et que nous sommes contraints à marcher par la violence de quelque force étrangère. Car alor>, cela est manifeste, toute la masse de matière que contient notre corps est emportée malgré nous, et ne s'arrête dans nos membres, où elle s'égare, que retenue par le frein de notre volonté. Ne voyez-vous pas que, malgré la violence étrangère qui notis force à avancer, à nous précipiter malgré nous, il y a pourtant dans notre âme quelque chose qui peut combattre et résister ? C'est ce quelque chose dont les œuvres tantôt émeuvent en nous la matière et la'dirigent dans nos membres, tantôt contiennent son essor et la ramènent en arrière*.

Je ne puis mieux louer ces beaux développements qu'en reproduisant pour mon compte, comme en exprimant l'esprit, quelques paroles que vous y avez peut-être remarquées au passage. Ne mettent-elles pas dans une lumière bien vive, et qui éclaire même l'erreur générale de Lucrèce, « cette libre volonté soustraite à la tyrannie d'une cause fatale, libéra,., hœc, faits avulsavoluntas? »

Un tel morceau est par la justesse et la fermeté du langage, par le mouvement des idées, par la forme animée et vivante qu'y revêtent l'observation et le raisonnement, un chet-d'œuvre de poésie philosophique. Ma traduction, malgré tous mes efforts, lui aura fait perdre, je le crains i>ien, une partie de ces mérites, et, pour les lui restituer en quelque sorte, j'en rapprocherai des vers d'un de nos

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