‹ Etudes sur la poésie latine [microform]Chapitre 57 sur 513 · Trist. 1, vn, 15 sq.; cf. ihid., II, 555; Ul, xiv, 19 sq · texte numérisé non relu

Trist. 1, vn, 15 sq.; cf. ihid., II, 555; Ul, xiv, 19 sq

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DU SUXLE d'auguste.

mêler, de s'y confondre, s'en excusant avec une humilité peu sincère et suspecte d'ironie. Ces genres épuisés, ces sujets rebattus, étaient, disaient-ils, trop difficiles et trop liauls; ils n'osaient y prétendre, ils désespéraient d'y atteindre, ils devaient chercher quelque chose de plus à leur portée. La faiblesse de leur génie leur faisait craindre de compromettre, en y touchant, la gloire du souverain. Sans doute ils ne renonçaient pas à l'honneur, au bonheur de la célébrer, mais dans leur mesure, à leurs heures, selon 1 occasion ; et ils le faisaient en courtisans habiles, accordant ce qu'ils semblaient refuser, louant comme sans dessein par rencontre, sous forme de prétermission et a épisode, évitant soigneusement ces tours directs, insupportables même à la vanité qu'ils embarrassent, cette louange maladroite et brutale, contre laquelle Horace nous dit que regimbait, que se tenait en garde la délicatesse (Auguste. Du reste, ils ^'inquiétaient guère l'ambition des poêles lauréats; ils leur abandonnaient complaisamraent les riches récompenses, les honneurs éclatants, les applaudissements, le bruit; ils ne voulaient pour euxmêmes qu'un peu d'aisance et de loisir, une retraite studieuse, le droit d'y amuser en paix leur fantaisie poétique, 1 approbation obscure de quelques amis. Mais ces amis, c étaient ceux de César, et César lui-même, les esprits les plus délicats, les meilleurs juges de Rome, ceux dont l'opinion devait infailliblement former l'opinion publique et préparer les arrêts de la postérité. Mais dans cette solitude ou ils demandaient qu'on les laissât, dans ces sentiers mfrequentes du Parnasse où ils voulaient errer seuls loin des regards, ils retrouvaient les traces négligées de Théocrite et d'Hésiode, d'Alcée et de Sapho, de Philétas et de Callimaque. Par eux, la poésie latine, embellie, rajeunie s enrichissait chaque jour de quelque nouveauté piquanteelle devenait, ce qu'elle n'avait pas encore été, du moins au même degré, morale, lyrique, élégiaque, l'interprète des sentiments du poète et des pensées de la société, la voix d un seu et de tous, personnelle, universelle, romaine, originale.

L'originalité, qu on leur conteste trop, ils la durent à cet isolement volontaire, qui, les rendant étrangers à l'espri^ de routine, de coterie, d'intrigue, moins touchés du succès que de Thonneur de bien faire, leur permit de comprendre et de suivre, sans préoccupation, le mouvement naturel des esprits et des lettres. L'homme, dans ses productions poétiques, débute par se répandre hors de luimême, il raconte, il expose, il met en scène, il est épique, didactique, dramatique, jusqu'au moment où, ayant épuisé ce monde extérieur de sa pensée, nayantplusoù se prendre, comme dit Corneille, il se ramène en soi, et là, dans le mystère de ses passions fatales et de ses volontés chan- ' géantes, dans l'infinie variété de ses sentiments, de ses affections, de ses travers, découvre un monde nouveau, plein d'un intérêt et d'un merveilleux que l'autre ne pouvait plus lui offrir. Alors il se contemple, il s'étudie, il se peint, il se chante, il devient à lui-même son propre héros. Rome, sous Auguste, en était là de son histoire littéraire, et ce l'ut la force des choses, presque autant que Tinclination particulière des écrivains, qui lui donna à la fois tant d'œuvres de formes diverses que réunit un même esprit : ces satires et ces épîtres, où Horace, reprenant avec plus de précision et d'élégance la libre mesure, le langage famih'er de Lucihus, retraça une image enjouée des ridicules et des vices de la société romaine, qu'il avouait être un peu les siens; où il professa les maximes de cette morale plus ennemie des excès qu'amie de la vertu, qui plaçait le bien dans le bien-être, dans la modération des désirs et l'économie des jouissances; ces odes, je ne parle point do celles qui eussent pu vaincre aux concours d'Apollon Palatin, odes ministérielles, odes artificielles, mais admirablement artificielles, dans lesquelles Horace, un peu à son corps défendant, après s'être fait prier, célébrait en vers magnifiques les gloires de l'empire; je veux parler de la partie en quelque sorte privée de son recueil, de celle où il chante pour son compte et sans ordre, de tant de pièces charmantes, si Ubres et si vraies, où sa muse, sa musapedestris, montant le char lyrique, tourne en sentiments et en

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images ce qui était idée dans les satires et les épîlres, to:t ce qu'elles révèlent de ses airnablv:s faiblesses et de sa molle philosophie; enfin ces élégies, oîi Properce, où Tibulle , cil Ovide, développant dans des morceaux de quelque étendue, qui forment un tout par leur réunion, et semblent les actes d'un drame ou les chapitres d'un roman, développant de cette manière ce qu'avaient seulement indiqué, ou esquissé légèrement dans les épigrammes erotiques, dans les essais élégiaques du s ècle précédent, Catulle et Calvus, Valérius Caton, Vairon d'Atax, Memmius, Gornificius, Ticidas, pei^'uaient, après Gallus, en traits si vifs, l'ivresse des plaisirs, les transports, les faiblesses, les contradictions, les mécomptes delà passion, toutes les joies, toutes' les misères de l'amour, naïves confidences dont ils ont su faire une histoire générale du cœur, où chacun se retrouve encore. Je ne prétends pas que les Grecs aient été entièrement étrangers à ces productions, mais seulement que les cadres métriques et poéti(jues fournis par eux à l'imitation latine, les mœurs romaines les ont remplis do peintures qu'on peut dire originales. Oui, là vit et respire cette société corrompue par les vices de l'univers qu'elle avait conquis, énervée par la guerre civile, assoupie par le despotisme, désintéressée de la vie publique et de ses graves devoirs, toute au repos, toute au bonheur, qu'elle cherchait sans le trouver, que Jui refusaient les profusions d'un luxe insensé, les brutales satisfactions des sens, l'emportement même, Tétourdissement de la passion, tandis que quelques sages, les moins vicieux de l'époque, pratiquaient et chantaient les seules vertus dont elle fût capable, si ce sont des vertus, l'oubli du lendemain, l'emploi de l'heure présente, la recherche des biens naturels, l'usage réglé des plaisirs, l'art d'être heureux selon Aristippe et selon Épicure. Ceux à qui nous devons ce portrait l'ont fait sans trop y songer, ne voulant que s'amuser d'eux-mêmes et un peu des autres; ils ont été, en se jouant, les peintres de leur siècle, ses vrais, presque ses seuls poêles : ce qui eût fort surpris assurément, si on le leur eût dit, les écrivains aux grandes prétentions tragiques, épiques et autres, chefs

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reconnus et comme brevetés de la littérature impériale.

Cela leur fut insinué, une fois entre autres, avec beaucoup de grâce et d'esprit, dans une pièce qui vous montrera comme aux prises les deux partis poétiques que je me suis attaché à distinguer. C'est une élégie de Properce, adressée au poète Ponlicus. Mais qu'est-ce, me demauderez-vous, la question est naturelle, que le poëte Ponticus? Un de ces faiseurs d'épopées, nommés en si grand nombre par Ovide, dans ses mémoires en vers, qu'il appelle ses Tristes, ou qu'il date du Pont; aussi célèbre en son temps, aussi ignoré du nôtre que Priscus, Largus, Lupus, Carus, Montanus, Tuticanus, Camérinus, Julus Antonius, tous grands poètes épiques, comme on disait alors. Apparemment que Ponticus, du haut de la Thèbaïde qu'il construisait, regardait avec quelque dédain les vers élégiaques de Properce, écrits sans dessein et sans suite, au gré de la passion de chaque jour, mais qui la rendaient si énergiquement. Vous allez voir avec quel heureux mélange de déférence respectueuse et de malice Properce remet Ponticus à sa place et prend lui-même son rang.

Tandis que tu chantes, Ponticus, la Thèbes de Cadmus, avec ses tristts guerres, ses fratricides combats, et que, sur mon bonheur, tu menaces de disputer le prix même à Homère, si toutefois la destinée se montre douce pour tes vers; moi, selon ma coutume, je songe à mes amours, et cherche à écrire quelque chose sur les rigueurs de ma maîtresse. Ce n'est pas comme toi le génie, c'est la passion qui me gouverne et me force de déplorer sans cesse lesjuisères de ma vie. Ainsi^ se consument mes jours, je ne cherche point d'autre gloire, d'autre titre à la durée de m^ s œuvres et de mon nom. Qu on dise, Ponticus, que seul j'ai su plaire à une docte fille, que j'ai quelquefois éprouvé ses injustes emportements. Que je devienne l'assidue lecture de l'amant maltraité qu'instruiront mes disgrâces. Mais toi, si quelque jour l'enfant cruel venait à te percer de ses flèches trop sûres, triste sort gue puissent ne jamais fiier pour toi mes divinités, tu pleurerais, infortuné, tes sept chefs avec leurs bataillons languissant loin de toi et pour jamais dans la poussière et le silence ; tu voudrais composer de tendres vers, il serait trop tard, l'amour ne t'en dicterait point. Alors je ne te semblerais plus un si humble poëte, tu m'admirerais, tu

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me préférerais aux plus grands génies de Rome, comme fera la jeunesse romaine qui ne pourra s'en taire sur mon tombeau, et viendra s'y écrier : Ici tu reposes, gran 1 poëte, qui chantas nos ardeurs. Gardc-îoi donc de mépriser orgueilleusement mes vers : l'amour fait quelquefois payer cher sa venue trop tardive.

Dum tibi Cadmcae dicuntur, Pontice, Thebœ,

Armaque fraternas Iristia militiae; Atque, itasim felix, primo contendis Homero,

âint modo fata tuis mollia carminibus; Nos, ut consucnms, nostros agitamus amores,

Atque aliquid duram quaerimus in dominam. Nec tantum ingénie, quantum servire dolori

Cogor, et œtatis tempora dura queri.

Hic mihi contcritur vitœ modus; haecmea fama est;

Hinc cupio nomen carminis ire mei.

Me laudentdoctas solum placuisse puellse,

Pontice, et injustas sa?pe tulisse minas. Me légat assidue post haec neglectus amator,

Et prosint illi cognita noslra mala.

Te quoque si ceito puer hic concusserit arcu,

. Quodnolim nostros evoluisse deos, Longe castra tibi, longe miser agmina septem

Flebis in œterno surdajacere situ :

Et frustra cupies mollem componere versum,

Nec tibi subjiciet carmina st rus amor. Tune me non hun]ilem m.irabere sa^pe poetam;

Tune ego romanis prœferar ingeniis; Necpoteruntjuvenes nostro reticere sépulcre :

c Ardoris nostri magne poeta, jaces. »

Tu cave nostra tuo contemnas carmina fastu :

Saepe venit magno fœnore tardas amor*.

Que pensa Punticus de cette ironique élégie? Il en fut probablement plus blessé que corrigé, et, avec sa Tliébaidey reprit ses grands airs épiques.

Je comprends qu'on me demande comment je rattache à ces poëtes d'une inspiration personnelle et locale, chez lesquels je crois trouver l'expression originale de la pensée de leur temps, l'auteur des Églogues, des GéorgiqueSy de VÉnéide, qui, par le choix de genres et de sujets où il n'était guère intéressé, semble d'abord plus conforme aux

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