M. Villemain. — 2. M. V. Hugo
DE l'enseignement HISTORIQUE
et l'interprétant favorablement, j'y trouve une image juste de cette tristesse aimable que Virgile, imitateur d'Homère, a substituée dans ses vers à Téchtante sérénité de la poésie
homérique.
Plus nous comparerons la poésie latine et la poésie grecque, plus nous remarquerons de ces différences qui ne permettent pas de les confondre. Ainsi la poésie grecque avait été en général simple, aisée, familière; la poésie latine fut de préférence polie, élégante et noble. Cela tenait à des causes quo j'ai déjà indiquées, mais en outre aux dispositions différentes que les deux peuples apportaient à la culture des lettres, à la diversité de leurs institutions et de leurs mœurs. Chez les Grecs, une grande sensibili é d'organes, une grande vivacité d'imagination, sépara de bonne heure et toujours et profondément les vers et la prose : mais en même temps l'égalité démocratique et une certaine communauté de culture intellectuelle y rapprochèrent la langue poétique et la langue oratoire du langage ordinaire. Chez les Romains des causes tout opposées produisirent des résultats non moins contraires. Là l'éloquence et la poésie furent toujours assez voisines l'une de l'autre, mais toutes deux étaient en même temps fort distinctes de la façon habituelle de parler. C'est qu'à Rome une certaine aristocratie de littérature correspondait à l'aristocratie du rang; c'est que l'éloquence et la poésie y étaient patriciennes, équestres, très-peu plébéiennes. De là cette urbanité romaine, dont l'élégance et la noblesse soutenues remplaçaient les grâces familières de l'atticisme grec, qui alla toujours s'épurant, s'élevant, jusqu'au terme inévitable de cette progression, l'appauvrissement et la froideur, comme cela s'est depuis vu chez nous, et de la même manière, et par les mêmes causes.
Ici se découvre une face nouvelle de notre sujet. Ce n'est pas seulement avec la poésie grecque qu'il convient de comparer la poésie latine, mais avec la poésie française, comme elle imitatrice, comme elle originale dans limitation, et dont l'histoire a suivi à peu près le même cours. Nous avons eu sur les Romains l'avantage de posséder de
bonne heure une poésie qui nous appartenait en propre, qui était l'expression de notrj caractère national, vive, enjouée, folâtre, mais peu capable de sérieux; qui, trahie par la bassesse du langage, s'interdisait les grands sujets, et les laissait à une langue, alors spéciale pour la haute éloquence, la haute poésie, le latin. Vint le seizième siècle, où une école déjeunes érudits, dont plusieurs n'étaient pas dépourvus de talent poétique, entreprit de nous donner cette poésie sérieuse et élevée qui nous manquait, et le t^fa par l'imitation, empruntant aux anciens, et particulièrement aux Grecs, leurs mots, leurs tours, leurs images, leurs idées, leurs sujets, leurs genres, tout enfin. Cette tentative manqua, faute de génie et de goût; mais il en resta quelque chose, les matériaux parmi lesquels choisirent Malherbe et ses disciples, pourcompo.^er la langae poétique qui devait prévaloir au dix-septième siècle. Quelque chose fi'à peu près semblable s'était passé à Rome, lorsqu'elle débutait dans les lettres. Là aussi il y avait eu importation de la poésie grecque, importation violente, indiscrète, dont témoignent et la bigarrure gréco -latine des vers de ce temps, et le reproche qu'adresse Horace entre autres à Lucilius :
At magnum fecit quod verbis grseca latinis Miscuit'.
C'est la muse de Ronsard parlant, en français, grec et latin. Toutefois, avec le temps, les deux langues, si durement rapprochées, se fondirent en une seule, celle que parlèrent et Horace lui-même, et Virgile, et tous les grands poètes du siècle d'Auguste.
Sous Auguste et sous Louis XIV, il y eut un travail à peu près pareil pour arriver à plus de correction, de pureté, d'élégance, d'harmonie, de noblesse, toutes choses qu'on avait sans doute rencontrées auparavant, mais dont la continuité était encore inconnue. Horace et Boileau,