‹ Etudes sur la poésie latine [microform]Chapitre 65 sur 513 · Inst. orat.^ X, i · texte numérisé non relu

Inst. orat.^ X, i

POl^SIE LATINE.

DE l'Épopée avant virgils

écrivant comme eux à une époque de scepticisme philosophique, de critique et d'érudition, en concurrence des odes d*Horace, des élégies de Properce et de Tibulle, des tragédies de PoUion et de Varius. Faut-il s'étonner que, tout imitateur d'Homère qu'il se montre, il môle à ce qu'il lui emprunte des mérites pris à d'autres modèles et d'un autre temps, qu'il ait plus d'élégance que de naïveté, plus de science mythologique, plus d'adresse à remuer les machines consacrées de la Fable que de vrai merveilleux, qu'il soit lyrique, élégiaque, tragique autant qu'il est épique? Qu'on ne se scandalise point de ces restrictions, s'il faut les appeler ainsi, aux éloges dont la juste admiration des siècles a combl ; VEnéide, Un chef-d'œuvre ne perd rien à être apprécié, sans superstition, dans son véritable esprit Ainsi en a parlé, j'aime à me mettre à couvert sous une si grave autorité, M. Villemain, à propos de la Henriade *, dans les volumes où il vient enfin de nous rendre ce gui nous manquait encore de ses mémorables leçons en 1827 et 1828. Si Vii*gile n'était pas libre de faire autrement que ses maîtres d'Alexandrie, on peut ajouter qu'il ne l'était pas davantage de s'écarter des habitudes de composition de ses prédécesseurs romains. Car Virgile a eu à Rome, dans ]'épopée,'des prédécesseurs. Delille a beau dire, ji ne sais si c'est d'après Dryden, comme presque tout le reste, dans le spirituel discours préliminaire de sa traduction des Géorgiques, que « le premier, parmi les Romains, il introduisit trois genres de poésie, empruntés de trois fameux poètes grecs, Thjocrite, Hésiode et Homère. » UÉnéide n'est venue qu'après deux siècles et plus d'essais épiques, qui en ont presque fatalement décidé le caractère, qu'il n'est par conséquent pas inutile d'éiudier, du moins dans ce qui en reste, pour la bien comprendre. 11 est bon d'arriver à ce grand monument des lettres latines, comme son auteur lui-même, par une double voie, une double avenue, celles de la poésie grecque et de la poésie romaine.

1. Cours de Litté'ature française; Tableau du dix-huitième si fiele, viii*-* leçon.

ET DE L'ÉNÉIDE

Les Romains font une très-notable exception au fait général qui place chez tous les peuples, à leur début dans la civilisation, une tradition mcirique et chantée, matière de l'épopée, et point de départ de l'histoire. Niebuhr, il est vrai, la leur a supposée dans une hypothèse fameuse que nous ne débattrons point de nouveau; mais ses preuves n'ont pas été jugées suffisantes, et certainement elles ne l'étaient pas. Les Romains n ont pas manqué plus que d'autres, les récits de Tite-Live l'attestent, de faits merveilleux propres à inspirer des poêles épiques; seulement ils furent, durant les cinq premiers siècles de leur existence, si occupés de guerre et de politique, d'affaires et de labourage, ils eurent alors, au sein d'intérêts tout iX)Silits, une imagination si pauvre et un langage si rude, que ces poètes ne purent se produire. Les annales de Rome ne commencèrent à être écrites en vers qu'au moment même où on les allait écrire en prose, peu de temps avant les Fabius Pictor, les Gencius Alimentus, les Acilius Glabrion, les Posthuraius Albinus, les Calpurnius Pison, pas avant le sixième siècle de Rome, et par des élèves de la Grèce, par Névius et Ennius, par l'un dans le vieux mètre saturnien, par l'autre dans la mesure de l'hexamètre, dont il fut l'introducteur. Tous deux, soldats de Rome, chantèrent, avec patriotisme, et non sans inspiration et sans génie,'à une époque de barbarie littéraire, ce qu'ils avaient vu,'ce que, pour leur part, ils avaient fait : Névius, îa première guerre punique ; Ennius, la seconde et la guerre d'Étolie. Comme les historiens, qu'ils précédèrent de si peu ils remontèrent, dans de longs préambules, jusqu'aux origines fabuleuses de Rome. De là chez Enmus, dont il reste davantage et qui nous est un peu mieux connu,^ une œuvre de proportions plus vastes que régulières, où les grammairiens, qui l'ont divisée après coup, n'ont pas compté moins de dix-huit livres ; une œuvre d'une unile fort complexe, s'étendant, non plus seulement comme le poëme de Névius à la durée d'une guerre, mais comme les prétentions de l'ambition romaine, à l'ensemble déjà si avancé de la conquête du monde ; une œuvre de caractères

DE L EPOPEE AVANT VIRGILE

divers, qui commençait par le merveilleux épique auquel, du reste, le traducteur d'Evhémère et d'Épicharme, expliquant à leur exemple la mythologie par des apothéoses ou des symboles, ne pouvait s'arrêter longtemps; qui bientôt continuait par l'histoire et la chronique, pour arriver enfir au ton des mémoires privés; une œuvre dans laquelle so mêlaient à d'heureuses inspirations que Virgile a mises h profit et louées avec quelque ingratitude, force détails prosaïques, qui sentent le géographe, l'antiquaire, le grammairien, tout ce qu'était Ennius en même temps que poète. Une telle pro'iuction, antérieure de près de deux siècles à VÉnéide, ne contenait-elle pas comme un oracle de ce que devait être ce poëme ? Pouvait-on attendre de Virgile ce que n'avait pu avoir Ennius, la foi crédule, le facile enthousiasme, la naïveté de Tépopée primitive?

Après Ennius, il y a éclipse de la poésie épique, qui disparaît, avec la plupart des autres genres, voilés pendant de longues années par l^s succès, exclusifs h Rome, comme en Grèce, comme partout, des productions de la scène. Ella se remontre dans le septième siècle, on ne saurait dire à quelle époque précise, enhirdie sans doute par le déclin de la tragédie et de la comédie. Sa hardiesse est bien timide; rompant l'incohérente unité du poème d'Ennius, faisant deux parts de la réalité et de la fable, elle se divise, ce qui s'était pareillement vu chez les Grecs au temps de la rivalité d'Antimaque et de Ghérilus, en deux sortes d'épopées, l'une historique, l'autre mythologique, dont il nous faut suivre séparément les destinées désormais distinctes.

De grands sujets s'offraient alors à l'épopée historique : la guerre des Girabres et des Teutons, le consulat de Gicéron, les expéditions de Lucullus et de Pompée, les conquêtes de Gésar, les exploits d'Antoine, les victoires d'Octave, les dernières luttes de la guerre civile jusqu'à rétablissement de l'empire et l'avènement d'Auguste. De tout cela se forma une sorte de grand cycle historique dans lequel prirent place les comjDOsitions du vieil Hostius, l'aïeul de la Gynthie de Properce; des deux Furius, des deux Gicérons, de Varron d'Atax, ce facile et fécond auteur que l'on

rencontre dans toutes les carrières poétiques de cet âge; a'Anser, le poëto de la cour d'Antoine si moqué à la cour d'Octave; de Varius, en ce temps le rival de Virgile, qui pour nous n'est plus que son ami; de beaucoup d'autres, on n'en peut douer, dont les noms ont passé comme les ouvrages. Pourquoi toute cette poésie, qui semble avoir dû être si vivante, puisqu'elle s'écrivait en quelque sorte sous la dictée des événements, comme dans les camps, comme au Forum, n'a-t-elle pas vécu cependant? C'est peut-être qu'elle était trop officielle, non-seulement sous l'empire, sous le triumvirat, mais au temps même de la république. Des poètes, clients et créatures des grands, qui les suivaient dans leurs gouvernements et leurs expéditions avec la mission de les célébrer, qui mettaient en vers des mémoires rédigés par leurs héros, en vers latins pour Rome, les municipes, les colonies, les provinces, en vers grecs, comme firent par exemple Théophane et Archias, pour le reste de l'univers, des poètes si officiellement historiographes, manquaient de la liberté nécessaire à l'inspiration. Ils étaient en outre trop voisins des faits, lesquels, pour devenir poéiiques, ont besoin du long travail de la mémoire et de l'imagination, veulent être vus dans un lointain qui permette de les agrandir, de les embellir, c'est-à-dire de les altérer plus que n'oserait un contemporain. Ajoutons que l'épopée latine dans son inexpérience semblait ne pouvoir se passer non-seulement des formes grecques, mais encore des sujets grecs. Il est remarquable qu'elle ait tiré moins bon parti de l'histoire, oii elle pouvait rencontrer l'originalité, que de la mythologie, qui devait la retenir dans les voies de l'imitation.

L'épopée mythologique ne lut en effet à Rome, pendant la plus grande partie du septième siècle, qu'une redite plus ou moins servile des nombreuses productions de l'épopée grecque comprises dans ce qu'on appelait le cycle mythique et le cycle troyen, de celles surtout où l'industrie des Alexandrins avait renouvelé les mêmes sujets. Apollonius régna de nouveau sur la poésie épique de cet âge par l'élégante imitation que donna de ses Argonautiques, sous

DE l'Épopée avant virgile

le titre de Jason^ TuDiversel Varron d*Atax. Le succès d^, ce poëme, dont on se souvenait encore au siècle d'Augus'c, même après V Enéide, et qui sans doute avait gardé de sou modèle, avec les vives allures d'un récit quelquefois dramatique, l'habitude des situations, des émotions de la scène; non moins que cela peut-être, la fatigue du lieu commun épique contre lequel ne cessa de réclamer, en y retombant toujours, la poésie latine ; toutes ces causes réu nies mirent en vogue une épopée d'un nouveau genre, bornée presque à une seule aventure, à un seul personnage, d'un intérêt tragique, d'une expression passionnée, sorte de drame conté, où la perfection de la forme devenait d'autant plus nécessaire qu'il était de proportions plus arrêtées, de dimensions plus étroites. A ce genre appartenaient les petits poèmes où Galvus, Cinna, surtout Catulle, exprimèrent, avec un soin si curieux et, nous le savons du dernier, tant d'éloquence et de poésie, les malheurs et le désespoir d'Io, la passion criminelle de Myrrha, Tabandon d'Ariane; celui où fut mise comme en scène, dans un récit pathétique, la trahison de la fille de Nisus. Cet ouvrage est-il de Gallus, ou, selon l'opinion commune, de Virgile, dans les œuvres duquel on l'a honorablement placé? Personne ne saurait le dire ; mais ce qui est bien évident, c'est qu'imité presque au moment même de la petite épopée de Catulle, il rattache, comme par un anneau intermédiaire, à son Ariane l'Eurydice des Géorgiques, la Didon de V Enéide. Nous voilà, une seconde fois, conduits par l'histoire littéraire jusqu'à ce dernier poëme, qui n'est point, on le voit clairement, une œuvre isolée, que prépare au contraire, qu'explique une double généalogie. Virgile a reçu de ses prédécesseurs grecs et romains, des Alexandrins surtout et de leurs imitateurs, une épopée qui, toute pleine qu'elle est des souvenirs d'Homère, a cependant des modèles plus prochains, plus immédiats, dont il ne pouvait guère s'écarter, même en les surpassant. Le moment est venu de rechercher comment cette œuvre du temps s'est détachée avec tant d'éclat de tout ce qui l'avait formée, s'est placée en si haut rang parmi les rares

ET DE l'ÉNÉIDE»

monuments de la poésie épique auxquels j ai deja dit Qu'il convient de réserver le grand nom d'epopee.

La haute fortune de V Enéide tient sans doute beaucoup k une perfection de style qu'on eût pu dire mouïe avant les Gcorgiques et les Bucoliques, Mais elle s'explique encore par des mérites plus particuliers au genre dont Virgile, après de telles épreuves de lui-même, osait enfin poursuivre la périlleuse gloire. Il ne pouvait être naïf; qui pourrait 1 être malgré son temps? Il fut simple, éloquent, pathétique; il anima, plus qu'on ne l'avait jamais fait, ses récits de sa propre sensibilité, ce que veut sans doute dire un critique allemand qui écrit trop savamment, je crois, que la poésie épique, d'objective qu'elle était chez Homère, devint chez lui subjective. Il sut rajeunir autant qu'il était possible, en le mêlant de philosophie, un merveilleux dans lequel linditterence et l'incrédulité ne voyaient plus qu'un ressort de gouvernement, qu'une machine littéraire. Il échauffa son œuvr^ par un nouveau culte, si on peut s'exprimer ainsi, celui des antiquités nationales, qu'il célébra, non pas seulement en archéologue curieux, ce qu'il était pourtant comme les Alexandrins ses maîtres, mais en Romain épris de la noblesse de sa patrie, jaloux d'en retrouver les titres, douteux ou non, dans les ténèbres du passé, en moraliste qui se plaît au ^pec- ^acle mélancolique des humbles commencements de lagrandeur humaine. Par \kV Enéide répondit admirablement aux sentiments de cette Rome d'Auguste, qui, se reposant dans un despotisme modéré des agitations de la guerre civi e et des fatigues de la conquête, désabusée de la gloire et de la liberté, amusait volontiers sa majestueuse et triste vieillesse des souvenirs de son enfance. Je ne veux pomt, en citam Virgile, anticiper sur nos prochaines études; je citerai de préférence un de ses contemporains, celui qui a si magnitiquement annoncé VEnéide, alors qu'elle se faisait encore :

Gedite Romani scriptores, cedite Graii : Nescio quid majus nascitur Iliade •

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