DE L*ENSEIGNEMENT HISTORIQUE
maîtres dans un art tout nouveau qu'ils fondèrent par leurs exemples et par leurs préceptes, accoutumèrent leurs contemporains k écrire plus lentement, plus difficilement, d'une façon plus sévère et plus châtiée, à tendre sans cesse par un travail opiniâtre vers le seul but qui soit digne de Fart, la perfection.
Mais il n'y a pas de réTorme qui s'opère sans résistance. La vieille poésie conserva longtemps des admirateurs retardataires et opiniâtres, contre lesquels eurent à hataillj^r Horace et Perse à Rome, à Paris Malherbe et Boile^i. Ensuite, comme la perfection est voisine de l'épuisement, on ne tarda point à regretter la liberté féconde de l'ancien langage, et Séoèque exprima là-dessus les mêmes regrets et les mêmes vœux que chez nous La Bruyère et Fénelon. Enfin, à diverses époques qu'il serait trop long d'indiqutir ici en détail, il y eut chez les Romains, contre les plus beaux temps de leur littérature, en faveur d'âges moins favorisés, de ces réactions, de ces retours dont il ne serait pas difficile de retrouver dans notre histoire littéraire la ressemblance et le renouvellement.
Vous le voyez, Messieurs, nous ne pourrons guère parler de poésie latine sans être amenés à nous occuper en même temps de poésie grecque, de poésie française; et cette double perspective que j'ai voulu vous ouvrir d'avance, agrandira beaucoup notre horizon. C'est une raison de pluspour limiter la matière des .leçons de celte année, et pour les restreindre prudemment au sujet que j'ai annoncé, et que j'aurai même quelque peine à traiter complètement, à l'histoire du premier âge de la poésie latine.
Par cette expression, un peu générale et un peu vague, il faut entendre deux époques distinctes. L'une, qu'on appelle barbare, comprend les cinq premiers siècles de Rome, siècles très-remplis pour la guerre, pour la politique, pour la législation, mais tout à fait vides pour la littérature, où nous ne rencontrerons que quelques fragments informes qui appartiennent plutôt à l'histoire de la langue primitive des Romains qu'à leur histoire poétique, qui ne nous fourniront que des renseignements bien incertains et bien obs-
curs sur les premiers efforts de Rome s'élevant d'elle-même et par ses seules ressources à la poésie. L'autre époque commence après la première guerre punique, terminée l'an 512 de Rome; elle s'ouvre deux ans après, en 514, par un drame de Livius Andronicus : elle comprend plusieurs générations de pcëtes, tous disciples des Grecs, quelques-uns Grecs eux-mêmes, qui ont mis leur industrie et leur gloire à naturaliser chez les Romains, et dans la langue latine, la poésie grecque.
Je conduis cette époque jusqu'aux temps de Catulle et de Lucrèce, bien qu'il soit d'usage de comprendre ces deux poètes dans le siècle d'Auguste. Mais d'abord les dates s'y refusent, car ils sont de la République et non de l'Empire, contemporaics de Marins et de Sylla, de Cicéron et de César, et non pas d'Auguste; ensuite, malgré la beauté de leurs vers, ils retiennent encore un peu trop de l'ancienne rudesse, de l'ancienne négligence latine, de cette imitation indiscrète et inhabile qui ne savait pas régler ses emprunts et en effacer la trace, pour qu'on doive les ranger parmi ces poètes qui par l'unité de la langue poétique , non plus gréco -latine comme auparavant, mais simplement latine, par la perfection du goût et le fini du travail, ont commencé une époque véritablement nouvelle. Catulle et Lucrèce nous font pressentir le siècle d'Auguste; ils nous y amènent par une transition presque insensible ; mais ce siècle ne commence réellement qu'à Virgile et à Horace. Le terme que nous cherchons se place donc de lui-même au temps oii naquirent Virgile et Horace, où moururent Catulle et Lucrèce, de l'année 684 à l'année 702; ce qui portera à deux cents ans environ la durée de la seconde époque dont nous aurons à nous occuper. Nous pourrions indiquer une date plus précise, si nous adoptions le calcul chronologique, qui fait mourir Lucrèce le jour même de la naissance de Virgile; de telle sore, dit un commentateur anglais, qui peut-être n'a établi ce calcul, peu exact, que dans l'intérêt de la spirituelle conclusion qu'il en voulait tirer, de telle sorte qu'un pythagoricien pourrait penser que l'âme de Lucrèce est venue animer le corps de Virgile,
DE l'enseignement HISTORIQUE
et que dans ce passage la poésie lalme est arrivée naturellement à sa perfeciion K
Le sujet que je viens d'annoncer sommairement, ollre certainement beaucoup d'intérêt; il faut évaluer ce que doit à Rome et ce que doit à la Grèce cette poésie appelée à occuper une si grande place dans Ihistoire de l'esprit humain; il faut rtstitiier, d'après les souvenirs incertains de l'histoire et des fragmenls peu nombreux et peu étendu?, de> poètes dont le nom est resté fameux, et qu'on aimerait à connaître davantage, les Ennius, les Pacuvius, les Atliu?, les Lucilius et bien d'autres; enfin il faut apprécier, d'après des compositions plus entières, des mériies d'un ordre supérieur, dont la gloire a été plus grande et plus durable, la verve comique de Plaute, le naturel et la grâce de Térence; l'élégance encore un peu grecque, mais déjh virgilienne, déjà horatienne, de Catulle, dans les différents genres épiques ou lyriques, badins ou sérieux, où il a promené son talent; l'éloquence pathétique, et quelquefois sublime de Lucrèce, l'un des plus grands poètes, le plus grand poète peut-être que Rome ait produit; de ce désolant, consolateur de la misère humaine, qui l'exprime avec tant d'énergie, et qui avec une si entraînante conviction, d'ï^uQ d'une philosophie meilleure, lui offre l'unique et triste remède de la résignation , de la foi au néant ; de ce peintre merveilleux de la nature sensible, qui, avant de la briser, de la dissoudre en atomes, d'après la doctrine d'Epicure, en a con-ervé dans son esprit toutes ces ravissantes images qu'il a jetées en foule dans ses vers. Avec une telle matière. Messieurs, il serait assurément facile de vous intéresser, pour quelqu'un qui apporterait à cette étude, et à cet enseignement, des dispositions plus favorables que celles où je me trouve. Ce qui me rassure un peu contre
moi-même, c'est le souvenir de la bienveillance que depuis deux ans je suis accoutumé h rencontrer dans cette enceinte : c'est encore que le cours qui m'est confié est un cours d'explication autant que d'exposition; que ces poètes dont je dois vous parler, il faudra aussi vous les lire, et que leur parole suppléera de reste tout ce qui pourra, tout ce qui devra manquer à celle de leur interprète.
1. « Vix ahsoluto opère moritur, eo ipso die quo natus est Virgilius, et aliquis Pytliagoreus credat Lucretii anmam in Maronis corpus transiisse, iiji(iue, longo usu et multo stmlio exercitatam, poetam perfectissimum evasisse. • Creech n'est point d'accord avec Donat qui, dans sa Vie de Virgile, chap. ii, dit que Virgile, âgé de quinze ans, prit la robe virile le jour mC-me de la mort de Lucrèce.
SUR l'utilité des études classiques.