‹ Etudes sur la poésie latine [microform]Chapitre 70 sur 513 · Od., I, VI. — 2. Amor. ,111, xn, 15. 3. Trist., II · texte numérisé non relu

Od., I, VI. — 2. Amor. ,111, xn, 15. 3. Trist., II

DE LA POESIE EPIQUE

Pourquoi cette Troie qui tomba sous les armes des Grecs, no l'ai-je pas de nouveau assiégée dans mes vers? Pourquoi m'être tu sur ïlièbes, sur ses fratricides combats, sur ses sept porter, défendues par autant de chefs. Rome elle-même, la 1 elliqueuse Rome, ne m'eût pas laissé sans sujets, et c'est un pieux travail que d'être l'historien de sa patrie. De toutes ces vertus dont tu as rempli l'univers, ô César, j'en pouvais bien choisir quelqu'une pour la chanter. Comme la lumière du soleil attire les regards, tes actes devaient attirer [mon esprit

Cur non Argolicis potius quœ concidit armis,

Vexata est iterum carminé, Troja, meo?

Cur tacui Thebas etmutua vulnera fratrum,

Et septem portas, sub duce quamque suo ? Nec mihi maleriam bellatrix Roma negabat :

Et pius est patriœ facta referre labor. Denique cum meritis impleveris omnia, Gœsar,

Pars mihi de multis una canenda fuit.

Utque trahunt oculos radiantia lumina solis,

Traxissent animum sic tua facta meum.

Acceptons des poètes de Rome cette distribution de l'épopée latine en deux sortes de poëraes relevant plus particulièrement ou de l'histoire ou de la Fable, et commençons rétude que nous nous sommes proposée comme on a coutume de commencer les poëmes épiques eux-mêmes, par un dénombrement.

Nous avons à passer en revue et les poètes qui après Névius et Ennius ont raconté en vers Thistoire des Romains, et ceux qui après Livius et Andronicus ont traduit, imité, renouvelé les récits fabuleux des Grecs.

Le malheur des premiers, c'est qu'ils ont trop fait de l'histoire et de Thistoire contemporaine, qu'ils ont été les historiens et même les historiographes de quelques grands personnages touchés de la gloire, recevant d'eux des mémoires dans le genre des Commentaires de César, avec la mission de les versifier, soit en grec, à l'usage du monde entier, comme fît pour Lucullus, comme devait faire pour Gicéron cet Archias que Cicéron a défendu, comme fit pour Pompée Théophane; soit en latin, à Tusage du monde romain, comme bon nombre de poètes dont je devrai vous faire connaître les tentatives épiques.

AU TEMPS DE CESAR ET D AUGUSTE

C'est, par exemple, Furius d'Antium, Tami de Lntatius Catulus, qui, rédigeant en vers les mémoires écrits tout exprès par le collègue de Marins dans le consulat et dans la guerre des Cimbres, se charge de protéger sa gloire contre les empiétements, les envahissements jaloux d'un si redoutable compétiteur.

C'est l'autre Furius, Furius Bibaculus, qui ose entreprendre de chanter ces guerres des Gaules dont toutes les imaginations alors étaient préoccupées, que se donnaient pour thème d'autres poêles du même temps; par exemple le poète gallo-romain, né sur les bords de l'Aude, de î'Atax , Varro Atacinus ; un lieutenant même de César, brave soldat sans doute, mais plus intrépide versificateur, aussi prompt à l'œuvre poétique que l'était à Tœuvre guerrière son général, Quintus Cicéron, quelque temps aid ' dans cette tâche, lui qui semblait avoir si peu besoin d'aide par son frère le grand orateur.

Mais celui-ci, lorsqu'il lui convenait de se délasser de Téloquence par la poésie, était attiré vers des sujets qui le touchaient encore de plus près. Il avait à chanter Marins, objet pour lui d'une sorte de culte enthousiaste, non pas sans doute parce que Marins avait été le chef terrible du parti populaire, mais parce que c'était l'autre gloire de sa ville natale, la petite ville d'Arpinum. Il avait à se chanter lui-même pour suppléer au silence des historiens, des panégyristes trop lents. Lorsqu'il se fatiguait d'attendre que Luccéius fît droit à la belle lettre que vous savez, ou qu' Archias fiit quitte de ses engagements avec les Lucullus^ avec les Métellus, il se mettait lui-même à l'œuvre, et chantait, en poète épique, ses jours de gloire dans son poëme De comalatu suo, ses jours d'infortune dans son poème De temporibus suis.

Non seulement Cicéron a écrit ces poëmes, mais il a pris le soin lui-même de les citer, bien heureusement pour sa réputation poétique, que ces citations protègent contre les indiscrètes plaisanteries de Juvénal. Cela est aussi fort heureux pour notre curiosité et notre instruction. Les vers de l'orateur sont durs, (f accord, mais énergiques,

^^^ DE LA POÉSIE ÉPIQUE

mais colores, très-voisins, à certains égards, de ceux de Lucrèce qu'ils annoncent, comme les vers de Lucrèce euxmêmes annoncent ceux de Virgile. Ils comptent pour quelque chose dans ce lojg et difficile achèvement du stylo épique qui se trouva enfin complet lorsque Varius le contemporain, l'ami, l'énule de Virgile, déplora dans un poème de forme épique la mort de César, au moment où Virgile, qui n'était encore que poëte bucolique, trouvait clans le même événement l'occasion de sa funèbre édo-ue de Daphnis. ^

C'est encore à Virgile que nous conduira, par un autre chemin, la longue série des successeurs de Livius Andromcus dans la tache sans fin de redire les récits mythologiques des Grecs, récits de toute sorte, homériques, cycliques, alexandrins. Ils vont de la simple traduction à limitation, de l'imitation au mélange éclectique, au libre usage de divers modèles, au renouvellement enfin romain des plus vieilles fictions de la Grèce. Alors recommence ce qui s est déjà vu dans l'école alexandrine. Cette poésie epique,^ qui vient après les développements de l'ode et de la tragédie, a contracté de son commerce avec ces deux genres quelque chose de lyrique, quelque chose de dramatique. Le poëte intervient volontiers dans son œuvre par des mouvements tout personnels. Le récit plus court, plus rapide, encadre des scènes où se développe complaisamment, comme au théâtre, quelque passion tragique dans sa crise suprême.

Tel fut le poëme, fort bien reçu et longtemps goûté où ce même Varron d'Atax, que nous rencontrions tout à 1 heure parmi les poêles épiques historiens, génie universel d pilleurs, p:irce qu^il ne faisait guère que traduire, tout au plus imiter, où, dis-je, Varron d'Atax avait reproduit hbr.ment, sous le titre de Jason ou des Argonautes, les Argonautiques d'Apollonius de Rhodes.

Tels furent de petits poëmes dont plusieurs jouirent aussi en leur temps, d'une grande faveur : le G'mucus les A cijoîis ou plutôt le Ceïx et Alcyone de Cicéron vio de Calvus, la Smyrna, c'est-à-dire la Myrrha de Cinha

AU TEMPS DE CÉSAR ET D'aUGUSTE.

De ces poëmes il ne reste plus guère que le souvenir; mais ils nous sont représentés par deux ouvrages qui subsistent encore, et dans lesquels nous étudierons avec fruit cette forme particulière de l'art épique.

L'un est d'un très-grand poëte, précurseur véritable avec Lucrèce, du grand pcëte Virgile; il est de Catulle. Le docte auteur, c'est ainsi qu'on l'appelait, et plus qu'un autre il méritait ce titre par le travail si savant de ses œuvres si courtes, le docte auteur y a industrieusement n êlé les Noces de T/iélis et de Pelée à l'aventure d'AriauB quittée par Thésée et consolée par Bacchus. Dans cette composition i^ingulière, où l'épisode qui se substitue au sujet principal donne autre chose que ce qu'on attendait, et donne beaucoup plu^, Catulle a répandu avec profusion, en quelques pages, des beautés de composition, de sentiment, de pensée, d'expression dé^à toutes \irgiliennes.

On en peut dire autant de l'au'.re ouvrage, intitulé Ciris, qui pro èJe très-évidemment de l'imitation de Catulle et même aussi de Lucrèce. Quel en est l'auteur? On ne sait. C'est peut être Cornélius Gallus , à qui on l'cittribue le plus ordinairement. C^est peut-être Virgile lui-même, dans les œuvres duquel il s'est trouvé, ce qui est un grand honneur. Quoi qu'il en soit, cet auteur y a fait parler la passion de Scylla, cette fille perfide de Nisus, cette amante parricide de Minos, avec une éloquence pathétique trèsdigne elle-même de Virgi'e.

Dans ces deux p(ën es, Virgile s'aperçoit déjà, le Virgile qui, préludant, même dans les Géorgiques, à l'épopée, interrompt son chant des abeilles par le grand épisode où s'entrelacent, comme dans la composition de Catulle, la merveireuse aventure d'Arislée et l'aveuture touchante d'Orphe'e et d'Eurydice; le Virgile qui jettera au milieu d) son Enéide la pathétique tragédie de Didon. On y peut prévoir autre chose encore de plus lointain, ce long poëme des Métamorphoses, qui, dans son cad'e commode et par un lien facile, rassemble comme en faisceau tant de petits drames emoruntés non moins à la tragédie qu'à l'épopée des Grecs.

DE LA POESIE ÉPIQUE

Par ces prolégomènes, non pas simplement curieux, mais, je le répète, nécessaires, nous arriverons à fixer, dans riiis'.oire de la poésie latine, le moment de maturité qui la rend enfin capable de VÉnéide. Tout le monde peut pressentir, prévoir cette œuvre inévitable. Chacun pourrait s'écrier avec Properce :

Nescio quid majus nascitur Iliade '.

Quelque chose de plus grand que Tlliade? Non, assurément. C'est là une exagération de l'enthousiasme contemporain, que n'acceptait pas Virgile, je me le persuade, Virgile si modeste, si défiant, qui condamnait à l'oubli son Enéide, tombée inachevée de sa main mourante.

Disons, nous, comme nous a enseigné à le dire, en ce siècle, une critique savante et judicieuse, quelque chose de moins grand que Toeuvre d'Homère, mais de bien grand encore, et par des mérites différents; quelque chose qui, en regard du monument de l'épopée naïve des premiers âges, les seuls véritablement épiques, parce qu'ils sont les seuls où la vie humaine, encore pleine pour l'homme de merveilles, ait naturellement des poètes pour historiens, qui, dis-je, en regard d'un tel monument, fait voir le monument de cette autre épopée, non plus naïve, — le temps de la naïveté est passé pour ne plus revenir, — mais réfléchie, mais savante, et qui, par le prodige d'un art dont elle a pleine conscience, nous replace en imagination dans la situation première des auditeurs d'Homère et des Homérides.

Comment et dans quelle mesure Virgile a-t-il réussi à produire cette illusion? Gomment, d'autre part, tout en semblant se tenir sur la trace d'Homère, s'en est-il séparé par des beautés nouvelles qui lui sont propres et qui le maintiennent original? Comment a-t-il réuni, dans l'unité complète de son œuvre, une image de l'Odyssée et une image de l'Iliade, le monde de la fable grecque et le monde

Page 1