FRAGMENT
Messieurs,
En reprenant avec vous le cours de ces études sur la littérature et plus particulièrement la poésie latine, j'éprouve, comme vous peut-être, le besoin de leur demander compte de leur utilité. On la conteste aujourd'hui si généralement, si complaisamment, avec tant de conviction et d'assurance, qu'en vérité le zèle des disciples ne peut manquer d'en être alïaibli, la fui des maîtres ébranlée, qu'ils doivent être tentés, lorsqu'ils se retrouvent, de rechercher d'abord si en effet ils ne viennent pas perdre leur temps ou faire perdre le temps d'autrui à quelque occupation tout à
fait inutile.
L'utilité, Messieurs, c'est un grand mot assurément, qui toutefois, comme les autres mots de la langue, n'a de valeur réelle que selon le sens plus ou moins juste qu'on y attache. Or, je ne crains pas de le dire, et je n aurai pas de peine à le démontrer, les détracteurs des études classiques l'interprètent d'une manière bien étroite et bien fausse, et qui, avec les meilleures intentions du monde à
notre égard, pour notre plus grand progrès intellectuel, nous conduirait tout droit à la barbarie.
Qu'entendons-nous dire tous les jours? Qu'on ne doit étudier dans son jeune âge que ce qu'on aura quelque occasion de mettre en pratique dans un âge plus mûr; qu'ainsi la connaissance des langues et des littératures de l'antiquité n'étant guère de quelque usage que pour certaines professions qu'on appelle savantes, il convient d'en reserver exclusivement l'étude à ceux qui se destinent à ces professions. Ce raisonnement n'est que trop concluant, car, à l'insu de ses auteurs et contre leur volonté, il atteint par ses conséquences rigoureuses, il embrasse dans ses prohibitions à peu près toutes les connaissances qui forment le cercle de l'enseignement ou qu'on s'applique aujourd'hui à y faire entrer.
Ainsi, par exemple, est-il bien utile à la plupart des hommes, pour s'acquitter convenablement de leurs devoirs, comme membres de la famille et de la cité, de connaître l'histoire des Grecs et des Romains? Pas plus, assurément, que leur langue et leur littérature. Retranchons donc c!e l'éducation, sans hésiter, l'histoire ancienne. Mais pourquoi épargnerions-nous l'histoire moderne? Le noiubre est bien petit de ceux auxquels elle adresse réellement des leçons, et plus | etit encore le nombre de ceu^ qui en profitent. Ne faisons donc pas les choses à moitié, et avec l'histoire ancienne retranchons l'histoire moderco elle-même, toute espèce d'histoire. 11 y a quelque avantage à connaître un peu le lieu qu'on habite, mais cet avantage s'arrête à des limites fort étroites ; au delà qu'importe de savoir quelle est la figure de la terre, quelles sont ses divisions naturelles et politiques, quelle est sa constitution géologique et physique, quelle est la variété de ses climats et de ses productions, la diversité des mœurs et des institutions de ses habitants. La géographie, à ce qu'il semble, doit suivre le sort de l'histoire. A plus forte raison jugera-t-on qu'il n'est pas indispensable de connaître dans quel rapport est notre planète avec les autres corps célestes, quelle est la structure et l'ordre gé-