‹ Etudes sur la poésie latine [microform]Chapitre 80 sur 513 · Art poétiquCf IIL · texte numérisé non relu

Art poétiquCf IIL

DE l'Épopée latine après virgile

merles grands hommes de Rome, de la Rome royale, républicaine, impériale.

Il lui fait contempler, au huitième, dans les représentations prophétiques du bouclier que lui a forgé Vulcain, les principaux faits des annales romaines, et ces faits, pour la plupart, correspondent aux lieux que, dans le même livre, Evandre montre à Enée.

Ces lieux, le poêle les nomme par avance des noms qu'ils porteront un jour : c'est déjà, du moins dans ses vers, confidents de Tavenir, le Capitole, le Forum, le quartier des Carènes :

Ad. . . . Gapitolia ducit Aurea nunc, qiiondam silvestribus horrida dumis.

Il le conduit au Capitole, si brillant d'or aujourd'hui, alors tout hérissé de sauvages buissons...

Talibus inter se dictis ad tecta subibant Pauperis Evandri, passimque araienta videbant Romanoque Foro et lautis mugire Carinis*.

Parmi ces entretiens, ils approchaient de la demeure du pauvre Évandre, et voyaient çà et là errer des troupeaux mugissants dans le Forum romain, dans les splendides Carènes.

Dans les noms des compagnons d'Enée, on démêle déj^ ceux de quelques-unes des grandes familles romaines, comme des familles Memmia, Sergia, Gluentia :

. . Italus Mnestlieus, genus a quo nomine Memmi ;

Sergestusque, domus tenet a quo Sergia nomen ;

Gloanthus

genus unde tibi, Romane, Cluenti*.

Dans le nom du fils d'Énée apparaît de loin ce grand nom de Jules, dont la puissance fatale semble embrasser tout l'ensemble des destinées romaines :

l. jEn., VIII, 347, 359, — 2. Ibid., V, 117, 121, 122, 123

ET DE L'ÉNÉIDE

Julius a magno demissum nomen lulo

Par un artifice analogue, Virgile transporte dans un passé fabuleux les usages de Rome à ses époques historiques, et même aux plus récentes.

Dans le palais de Picus, ce divin ancêtre du roi Latinus est représenté avec la trabée et le bâton augurai de Romulus, avec l'ancile de Numa^; Laurente a ses rois devant qui marchent les faisceaux % sa curie et ses pères*, un temple', image anticipée de celui dont les portes ouvertes laisseront un jour la guerre s'échapper et se répandre pendant des siècles sur tout l'univers.

On est bien loin de la bataille d'Actium; mais déjà les Troyens semblent prévoir les jeux actiaques et les célébrer par avance , sur cette côte d'Épire qu'illustrera la victoire d'Auguste :

Actiaque Iliacis celebramus littora ludis®.

Par ces quelques exemples, auxquels on en pourrait ajouter un si grand nombre (nous les retrouverons tous en leur lieu et leur donnerons une grande attention), par ces exemples, dis-je, on peut comprendre comment le poète, dans son œuvre mythologique, a donné place à Thistoire de Rome, à son passé, à son présent, k Auguste luimême, qui s'y retrouve à tout instant; comment il Ta remplie d'un intérêt national, d'un intérêt contemporain, sans lesquels elle n'eût point été une véritable épopée romaine, et même, il faut le dire, une véritable épopée; car, pour aspirer à ce grand titre, un poème doit être comme l'expression du peuple auquel on l'adresse.

Ceux qui, selon Servius^ appelaient le poème de Virgile, non pas jEneis, mais Gesla populi romani, le caractérisaient sans doute à tort par quelques-unes de ses parties , mais toutefois entraient dans son esprit général.

1. ifin., I, 288. — 2. Ibid., VII, 187-188 cf. 612. 3. Ibid., 173. — 4. Ibid., 174. — 5. Ibid., 6UI-622. 6. Ibid., 111, 280. — 7. Ad jEïu, VI, 752.

200 DE L'ÉPOPÉE LATINE APRÈS VIRGILE

VÉiiéide a ainsi comme un double horizon : la fable et rhistoire. C'est cette combinaison, vainement cherchée jusque-là, mais enfin habilement opérée, qui fait surtout son originalité.

VÉnéi'le est originale, bien qu'imifée d'Homère et de tous les poètes de l'école homérique. Le caracière de cette imitation-devra être un des principaux objets que nous aurons à considérer.

C'est une imitation libre, celle d'un esprit orné et ému qui use avec imagination des trésors de sa mémoire, comme chez nous celui de Fénelon; ce n'est pas le minutieux assemblage des pièces d'une mosaïque. Cette imitation mêle les modèles empruntés soit à un même poète, soit à plusieurs ensemble. Elle modifie, elle altère ingénieusement tout ce qu*elle emprunte et se le rend propre. A personne mieux qu'à Virgile ne peut s'appliquer cette comparaison célèbre de Montaigne :

Les abeilles pillotent de çà, de là, les fleurs, mais elles en font après le miel qui est tout leur; ce n'est plus thym ni marjolaine: ainsi les pièces empruntées d'autruy, il les transformera et confondra pour en faire un ouvrage tout sien *.

L'Enéide est bien à Virgile, quoique ven?înt en grande partie d'Homère. Virgile s'est fait une place à côté d'Homère, de qui il procède, mais à qui il ne ressemble guère. Il y a entre eux des différences qui sont celles des temps plus encore que celles des poètes. Marquer ces différences sera une part considérable de notre tâche.

Le merveilleux chez Homère est article de foi; chez Virgile, machine littéraire, dont le poète use industrieuseraent, spirituellement, éloge qui, au point de vue de l'épopée, est presque une critique. Ce n'est pas Homère qui se lût étonné des passions tout humaines de ses dieux, qui eût dit :

Tantœne animis cœlestibus irae * ?

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