‹ Etudes sur la poésie latine [microform]Chapitre 81 sur 513 · Hssais, 1,25.-2. /C/i , I, H · texte numérisé non relu

Hssais, 1,25.-2. /C/i , I, H

ET DE L'ÉNÉIDE

Dans les âmes divines peut-il entrer tant de colère ? Il n'eût pas prêté à ses héros ce doute épicurien :

Si qua pios respectant numina

Que les Dieux, s'il en est qui regardent la piété des mortels, si la justice n'est pas un vain nom, que du moins le témoignage de votre cœur soit votre digne récompense.

Il n'eût pas terminé .^a descente aux enfers par l'insinua* tion sceptique qui semble l'assimiler aux illusions d'uL

songe :

Portaque emittit eburna*.

Homère raconte naïvement ce que lui apprend la tradition. Il y a chez Virgile un art plus réfléchi et plus apparent à faire agir et parler ses personnages, une plus curieuse étude des passions et de leur langage.

Homère est tour à tour Grec ou Troyen par l'imagination, comme Virgile Troyen, Italien, Romain. Mais notre poète est surtout homme; il peint surtout l'humanité; il a pour elle une tendre sympathie. De là la mélancolie de ses tableaux presque contemporains du christianisme, et qui contraste avec la sérénité de la poésie d'Homère. De là ces traits virgiliens par excellence :

Sunt lacrimae rerum et mentem mortalia tangunt*.

Il y a ici des larmes pour le malheur, des cœurs touchés du sort des mortels.

Non ignara mali, miseris succurrere disco *.

Je n*ignore pas le malheur; j*ai appris à secourir les malheureux.

et tant d'autres où la sensibilité du poète se fait jour à

1. yCn., î, G03, sqq. — 2. Ibid.y VI, 898. — 3. Ibid., I, 462. — 4. Ibid., 030.

DE L'érOPÉE LATINE APRÈS VIRGILE

travers son sujet, et s'étend de la considération des malheurs particuliers qu'il retrace, à une compassion, une pitié plus générale pour la misère humaiue.

Ce sentiment, il le prête même à ses dieux par un autre trait qui me semble le distinguer d'une manière frappante d'Homère. Dans Tlliade, les dieux sont représentés comme attentifs aux luttes de la terre, en faisant leur joie*, quelquefois même s*y mêlant par leurs propres passions. Dans VEnéidey témoins aussi des combats, ils se prennent de pitié pour les vaines fureurs et des vainqueurs et des vaincus; ils plaignent des êtres qui doivent finir, des mortels d'être condamnés à de si durs travaux.

Dî Jovis in tectis iram miserantur inanem Amborum, et tantes mortalibus esse labores*.

Les deux poètes peignent admirablement la nature, mais Homère avec plus d'abandon et de grandeur, Virgile avec un art de composition plus marqué. Ces grands traits que Tun jette négligemment, l'autre les ordonne en tableaux.

Tous deux expriment les détails familiers de la vie, mais Homère plus que Virgile, et diileremraent. Chez Homère, la nouveauté du monde et de la société leur donne une sorte de merveilleux qu'ils ne peuvent plus avoir dans YEnéide. Chez Virgile, c'est réminiscence homérique, recherche de contrastes piquants , mérite de la difficulté vaincue.

Le langage d'Homère est en harmonie complète avec la nature de ses tableaux. Celui de Virgile, dans son élécrance polie, se trouve quelquefois dans un désaccord nécessaire avec la simplicité, la rudesse, la barbarie des mœurs. Auguste n'aurait pas mieux tourné qu'Évandre, son antique prédécesseur sur le Palatin , cette invitation à un banquet :

Jam nunc sociorum assuescite mensis'.

Dès ce moment, accoutumez-vous à partager la table de vos alliés.

Le soin de la composition se montre autant chez Virgile qu'il se cache chez Homère. C'est partout un art ingénieux à lier, à grouper les traditions, à leur donner un air de vraisemblance historique. C'est un perpétuel souci d'accorder avec l'unité de l'ensemble la variété des détails, de maintenir la proportion et l'harmonie des parties.

Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor *.

Ce vers d'Horace, comme bien d'autres, s'applique parfaitement à Virgile, le plus précis des poètes, qui choisit, abrège, sous-entend, laisse le lecteur compléter ses narrations et achever ses tableaux.

n ne faut pas triompher, comme on l'a fait trop souvent, des lacunes qu'on y aperçoit. Ce sont des lacunes volontaires. Tout ce qui peut être suppléé parle lecteur, Virgile le supprime. Par exemple, il ne croit pas devoir lui dire quand et comment le jeune Iule reprend auprès de la reine de Carthage sa place un moment occupée par Cupiion. 11 ne lui apprend que Didon a une sœur qu'au moment où l'amante d'Euée a besoin de confier à une oreille amie le secret de sa passion,

Unanimam alloquitur malesana sororem :

Anna soror *

Cette manière est tout le contraire de la libre et naturelle abondance de l'inspiration homérique.

En somme, les différences qui, malgré la communauté du genre et les rappor s de l'imitation, séparent Virgile d'Homère, se résument dans la différence générale de l'épopée artificielle des âges polis, et de l'épopée naïve des époques primitives. Mais , chez Virgile, ce mot artificiel ne constate qu'un fait presque chronologique. H ne faut

1. II. XX, 22, sqq. — 2. y£n., X, 758-50. - 3. Ibid., VIII, 174.

l. De arte poct.j V, 45. — 2. A^n. , IV, 8-9.

DE l'Épopée latine après virgile

s'en servir que pour désigner et louer l'infinie perfection de son art.

Cet art, nous devrons souvent en faire la remarque, ne relève pas seulement d'Homère, mais encore des poètes alexandrin?. Dans les Noces de Thétis et de Pélèe, dans le CirU, ces modèles sont déjà mêlés; il n*est pas étonnant qu'ils le soient encore dans Y Enéide. Mais, chez Virgile, la trace du mélange s'aperçoit moins: elle est plus effacée, non-seulement par la plus grande habileté du travail, mais par la liberté plus grande de Tinspiration.

Du reste, l'avantage qu'Homère peut et doit avoir sur Virgile, à certains égards, pour le naturel, la simplicité, la grandeur, Virgile l'a de son côté sur les Alexandrins. Il est d'un âge littéraire relativement plus jeune, plus étranger aux recherches qu'amène le long usage des formes poétiques. En leur dérobant leur élégance, il en corrige le ratfinement. Comme eux, il est antiquaire, mais plus qu'eux il sait donner à sa science l'air, je ne dirai pas naïf, mais presque naïf de la tradition. Il les a surpassés, il a surpassé leurs précédents disciples par Tinlérèt et Téloquence passionnée des scènes tragiques, des drames qu'il a, à leur exemple, introduit dans ses récils. La Médée d'Apollonius de Rhodes, l'Ariane de Catulle, ont suscité dans sa Didon un type de passion d'un ordre supérieur auquel l'antiquité ne pouvait rien comparer, et qui sembla aux Romains la beauté la plus nouvelle, la plus originale, et le plus grand attrait de VÉnéule, Ovide, dans cette pièce où il excuse la licence reprr chée à ses vers par tant de peintures de la passion amoureuse chez les poètes de la Grèce et de Rome, même les plus graves et les plus purs, allègue Virgile à son tour :

L'heureux auteur de ton Enéide^ dit-il à Auguste, a lui-même conduit le guerrier, son héros, dans la couche de la reine tyrienne, et de toute cette grande œuvre, ce qu'on lit le plus n'est-ce pas Thistoire d'un amour illégitime?

.... Ille tuae felix ^neidos auctor Contulit in Tyrios arma virumque toros;

ET DE L'ENÉIDE

Nec legitur pars ulla magis de corpore tolo, Quam non légitime fœdere junctus amor*

Une autre supériorité de Virgile sur les poètes d'Alexandrie et leurs précédents imitateurs latins consiste dans la mesure plus discrète et le mouvement plus passionné de son intervention personnelle au milieu de ses récits. Gomme eux et à leur exemple, il est lyrique, mais il ne l'est que rarement, à propos, avec éloquence, et ces apostrophes aux personnages du poëme, qui sont trop souvent ailleurs une simple figure de rhétorique, sont toujours chez lui un trait de sentiment.

C'est son émotion qui suspend tout à coup le tableau des douleurs de Didon, par cette parole qu'il lui adresse, comme s'il assistait véritablement à ce qu'il raconte :

Quels étaient cependant, ô Didon 1 à cette cruelle vue tes sentiments?

Qu.s tibitunc, Dido, cernentitalia sensus*?

Ailleurs, lorsqu'il a raconté le dévouement mutuel de Nisus et d'Euryale et l'amère douceur de leur double trépas, il est lui-même trompé et consolé par son art au point de s'écrier dans son illusion :

Heureux tous deux ! Si mes vers ont quelque puissance, aucun jour ne vous ravira à la mémoire des âges, tant que la maison d'Enéo habitera Timmobile rocher du Gapitole, et que le souverain, père des Romains, gardera PEmpire.

Fortunati ambo ! Si quid mea carmina possunt, Nulla dies unqunm memori vox eximet aevo, Diim domus JEneas Gapitoli immobile saxum Accolet, imperiumque pater Romanus habebit*.

Le beau transport poétique I Quelle réalité il donne à la f'ction*du poète; et, en même temps, avec quelle adresse inattendue est ici rappelée, une fois encore, l'idée fonda-

1. Trist., Il, 533 sqq. -~2. jEn.,lY, 408.— 3. Ibid., IX, 446 sqq.

DE L EPOPEE LATINE APRES VIRGILE

mentale du poëme, toujours présente à Virgile, ce lien seorel qui unit aux destinées d'Énée celles de Rome et de l'Empire !

Ces beaux vers seront au nombre de ceux qui, bien souvent, nous provoqueront à des parallèles avec les poètes de tiome successeurs de Virgile dans l'épopée, et par là ses nécessaires imitateurs. Ils ont été imités à la fois par Valérius Flaccus *, et par Stace '\ mais par ce dernier avec le tour spirituel et gracieux qu'il a donné, dans la conclusion de sa ThébaïcU^j à l'expression de sa respectueuse déférence pour ÏÉnêide. Relisons ce passage dont nous avons déjà cité quelque chose, et rapprochons-le de Taulre, animé du même esprit, et dont nous pouvons tirer la même conséquence.

Le poète, en finissant, s'adresse à son œuvre :

Dois-tu durer et, toujours lue, survivre à ton auteur, ô toi sujet de mes veilles pendant deux fois six années, ô ma Thébaïde ? Déjà du moins la faveur de la renommée t'a ouvert le chemin et t'a montrée nouvelle aux âges à venir. Déjà notro magnanime César daigne te conn;titre. Déjà, dans son zèle bienveillant, la jeunesse de l'Italie t'apprend et te répète. 0 vis! c'est ma prière; mais ne va pas défier la divine Enéide ; suis-la de loin, adore ses traces... »

Durabis ne procul, dominoque légère supersles, • 0 mihi bissenos multum vigilata per annos Thebai? Jam certe prœsens tibi fama benignum Stravit iter, cœpitque novam monstrare futuns. Jam te magnanimus dignatur noscere Cœsar, It lia jam studio discit, memoratque juventus. Vive, precor; nec tu divinam iEneida tenta, Sed longe sequere, et vestigia semper adora!

Ailleurs Stace fait périr ensemble, dans une généreuse entreprise^ deux jeunes guerriers liés dune tendre amitié. Gomme le chantre de Nisus et d'Euryale , il les montre confondant avec joie leur dernier soupir et jouissant du

ET DE l'ÉiNÉiDE.

repos commun de la tombe. Gomme lui, mais d'après lui encore, il leur promet Timmortalité peut-être réservée à ses vers :

Vous aussi, consacrés dans mes vers, bien qu'ils résonnent sur une lyre plus humble, votre mémoire triomphera de la durée des ans. Peut-être Euryale et son ami Nisus ne dédaigneront-ils pas de vous admettre dans leur glorieuse compagnie.

Vos quoque sacrati, quamvis mea carmina surgant Inferiore lyra, memores superabitis annos. Forsitan et comités non aspernabitur umbras Euryalus, Phrygjique admittet gloria Nisi .

Il y a certainement dans cette invocation modeste à la gloire sans rivale de VÉnéide beaucoup d'agrément et même de charme. Mais du sentiment même à la vérité duquel le poëte a su atteindre par une si heureuse expression, on doit conclure qu'après VÉnéide il n'y avait guère le place dans la littérature latine pour une autre épopée réellement nouvelle.

^ Ovide l'avait compris : il s'était borné à de courts récits où s'encadraient de petits drames épiques et tragiques; il en avait formé, au moyen d'un lien facile, le tissu de ses Métamorphoses, de ses Fastes, renonçant à la belle unité de Virgile, mais le suivant encore dans l'art de mêler, de concilier la fable et l'histoire. G est à Romulus, à Gésar, à Auguste que, de merveille en merveille, conduisent les Métamorphoses, et dans les souvenirs que rassemblent les Fastes, le passé historique de Rome semble alterner avec son passé fabuleux.

^ Si bien inspiré pour lui-même, Ovide ne laisse pas de célébrer, comme Properce, avec la complaisance de l'amitié, mais une complaisance plus exempte d'ironie, les poètes mal avisés, mal instruits par les enseignements de VÉnéide, qui poursuivent encore en si grand nombre (les Tristes, les Pontiques sont pleines de leurs noms, des titres de

l.Arqon., II, '>44-246.

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