Sueton., Uoral. Vit
VIRGILE ET HORACE
ceptions elles-mêmes élaborées par le long travail des esprits. Il en était ainsi de la littérature latine, quand Virgile et Horace vinrent cueillir, sur ce rameau autrefois détaché du vieux tronc homérique, et que deux siècles de culture avaient accoutumé au ciel et à la terre du Latium, les fruits mûrs enfin de la poésie. Tout ce que l'épopée de Névius et d'Ennius, la tragédie de Pacuvius et d'Attius, la comédie de Piaule et de Térence, la satire de Lucilius, les eflorts de poètes de tous genres, avaient accumulé, dans le trésor poétique des Romains, d'acceptions fortes, de nuances délicates, d'analogies naturelles, de tours élégants, de mouvements heureux, d'images frappantes, d'harmonieuses combinaisons de paroles, cette précision de formes, cet art de composition, soupçonnés, rencontrés parla facile inspiration de Lucrèce, cherchés et trouvés par le savant travail de Catulle, tout cela, grâce k l'opportunité de leur venue, leur échut en partage et entra dans la formation de leur génie, à peu près comme, à la même époque, les divers pouvoirs de la constitution républicaine se rassemblaient dans la seule main et formaient l'absolue puissance de leur impérial protecteur.
Qu'on me permette de compléter la comparaison, en faisant remarquer que ces deux royautés, produites à la fois par une double anarchie, dans un temps où la faiblesse de l'État d'une part, de l'autre le trop facile usage de formes poétiques devenues la propriété commune, favorisaient toutes les entreprises de l'ambition politique, toutes les prétentions de la médiocrité littéraire; que ces deux royautés, dis-je, également nécessaires et inévitables, se ressemblaient encore par un soin égal à se cacher sous des dehors modestes. Auguste ne paraissait pas plus indifférent à la domination vers laquelle il s'avançait par un progrès constant et sûr, que Virgile et Horace à cette primauté qu'on se disputait autour d'eux, et qu'ils s'assuraient, loin de ces rivalités bruyantes, par tout ce que la patience et le travail peuvent ajouter au génie. Ils se firent ainsi, soit modestie réelle, soit conscience de leur valeur, et les plus simples se doulCLt toujours un peu de ce qu'ils valent, une place tout
VIRGILE ET HORACE
VIRGILE ET HORACE
à fait à part parmi les poêles de leur âge, et au moment où, réloquence ayant comme péri dans la ruine de la vie publique, la poésie était restée le premier intérêt de la société romaine. Quelques années auparavant, Catulle et Lucrèce s'apercevaient à peine à côté de Gicéron. Maintenant les héritiers du grand orateur, les Pollion, les Messala, disparaissaient à leur tour, devant cette gloire poétique dont ils avaient protégé les humbles débuts.
Cette gloire, de bonne heure sans rivale, s'isola de plus en plus en traversant les siècles : par elle seule, un dernier et mystérieux rayon de l'antique poésie pénétra dans les ténèbres du moyen âge; par elle se ralluma, chez les modernes, le flambeau de ces lettres qu'on a longtemps honorées du nom, aujourd'hui décrié, de lettres classiques, de celles dont les monuments, conformes aux grandes et immuables règles de l'art, semblent appelées, par un consentement universel, à en oiï'rir la perpétuelle leçon. Telle est, telle du moins a été jusqu'à présent la destinée de ce petit nombre de pages, sauvées avec les grands noms de leurs auteurs du naufrage des temps, et devenues, pendant des siècles, non-seulement Pinspiration des esprits d'élite, mais la commune nourriture de tous les esprits ordinaires. Horace, comme pour expier, pour racheter les emportements * de son orgueil lyrique, disait modestement à son livre à'épîtreSj trop pressé de se produire :
Prends garde, tu ne plairas pas toujours; tu ne seras pas toujours jeune. Un temps viendra où, négligé de Rome, relégué dans ses fauboirgs, ta vieillesse bég.jyante enseignera aux petits enfants les éléments du langage.
Carus eris Romœ, doYiec te deserat aetas
Hoc quoque te manet, utpueros elementa docentem Occupet extremis in vicis balba senectus^.
Cette menace badine s'est accomplie bien glorieusement