‹ Études sur la PologneChapitre 2 sur 11 · QUELQUES NOTIONS · texte numérisé non relu

QUELQUES NOTIONS

sur la langue et la littérature polonaises.

A l'opinion qu'on a généralement dans toute l'Europe de la grandeur des destinées futures du peuple polonais, viennent se rattacher en France des sympathies plus vives et mieux senties que chez aucune autre nation : aussi a-t-on de la peine à s'expliquer l'ignorance complète de tout ce qui se rapporte à notre langue, à notre littérature, et en grande partie à notre histoire. Après la chute douloureuse de notre patrie, sa gloire est un dépôt sacré que nous devons nous appliquer à garder religieusement; si, dans la vie privée, nous défendons la mémoire des personnes qui nous ont été chères, si nous recherchons avec ardeur tous les

souvenirs qni peuvent recommander leur nom à la postérité, à plus forte raison, dans notre destinée de peuple opprimé, c'est un devoir pour nous de faire valoir notre vie intellectuelle et morale, pour démontrer que la Pologne n'est pas tout entière descendue dans la tombe, que sa gloire n'est pas toute guerrière, et qu'elle a aussi des titres légitimes à faire valoir dans les sciences et dans les lettres.

Avant de jeter un coup d'œil sur cette partie de notre histoire, je crois indispensable de dire quelques mots sur la nature de la langue polonaise. Quelques personnes supposent que la langue polonaise dérive de lalangue allemande, comme l'italien et le français dérivent du latin. Cette opinion est erronée; les Polonais appartiennent à la race des nations slaves, les Allemands à la race des nations germaines, et les deux races diffèrent autant par leur langue que par leur caractère et leurs mœurs. Il n'y a rien de commun entre le polonais et l'allemand ; notre langue, entièrement distincte de toutes les autres, n'a pas plus emprunté à l'allemand qu'aux autres idiomes modernes.

La grande famille des langues slaves a trois branches principales : le polonais, le bohémien et le

russe. Notre langue, formée au milieu des débats parlementaires d'un peuple libre» et perfectionnée par le génie de nos grands écrivains, est bien supérieure à tous les dialectes de la même souche. Les Polonais tiennent, parmi les nations slaves, la première place par leur langue comme par leur littérature ; c'est une supériorité qu'on n'ose même pas leur contester, et les peuples slaves considèrent Varsovie comme leur capitale intellectuelle, comme l'Athènes du Nord.

Chez toutes les nations, et dans tous les temps, . les langues étaient en quelque sorte le signe auquel on pouvait reconnaître le degré de la civilisation d'un peuple; aussi y a-t-il une liaison nécessaire entre l'histoire de la civilisation et l'histoire des langues, et si un homme complètement étranger aux annales du monde pouvait avoir une connaissance exacte des dialectes des différents peuples, cette seule donnée lui permettrait d'apprécier leur état intelteetuel.

Si nous parcourons l'histoire d'un pays quelconque, nous reconnaîtrons que dans les temps de barbarie, la langue était barbare, qu'elle gagnait à mesure que les ténèbres se dissipaient, et qu'elle

parvenait à son apogée quand les lumières du génie et de la science répandaient sur la société leur plus vif éclat. Les hommes d'une trempe supérieure, orgueil du genre humain, ont apposé le sceau de leur génie aux idiomes qui leur ont servi à revêtir leurs pensées; mais le génie de l'homme tout seul ne suftit pas, il ne marche guère au milieu des ténèbres, il a besoin de s'appuyer sur la science, et ne peut germer que dans un pays où une certaine masse de connaissances est déjà répandue. Empruntant ainsi à une civilisation plus avancée les forces qui lui sont nécessaires, il lui fait faire de nouveaux pas en avant.

C'est ainsi que la civilisation une fois répandue dans les masses, des hommes d'une haule portée exercent sur la perfectibilité des langues une double et puissante action ; c'est ainsi que le degré de la beauté et de la régularité d'un dialecte peut nous servir à constater le degré de civilisation d'un peuple et la valeur intrinsèque de sa littérature. ïl est donc indispensable à tous ceux qui veulent juger de la situation intellectuelle et morale d'une nation, d'avoir une idée juste des richesses ou de l'insuffisance de sa langue ; l'ignorance complète et géné-

raie de notre idiome est la cause principale des idées erronées répandues sur tout ce qui se rapporte à,la civilisation et à lalittérature polonaises. 11 serait à désirer que des hommes d'élite, des littérateurs distingués, se missent à étudier le polonais, pour pouvoir en apprécier les beautés, et que la France, depuis si longtemps unie de cœur à la Pologne, établît aussi avec elle des rapports intellectuels.

En attendant la réalisation de ce vœu, voyons s'il ne serait pas possible de donner une idée quelconque de la nature de notre langue, et de surmonter, en partie du moins, sous ce rapport, les difficultés de la tâche que nous nous sommes imposée.

La faculté de l'inversion donnant à la langue plus de vigueur, de richesse et de variété, la supériorité d'un dialecte dépend en partie de la liberté dont il jouit à cet égard. Les idiomes grec et latin avaient au plus haut degré l'avantage immense de cette faculté de l'inversion, et la construction du polonais, analogue presque en tous points à la construction des dialectes anciens, lui concède à peu près les mêmes privilèges.

Une des premières qualités d'une langue est de présenter à l'esprit, le plus tôt et le plus clairement

possible, les rapports que les mots ont les uns avec les autres dans la composition d'une phrase. Cette opération importante s'effectuait chez les anciens au moyen des cas ou déclinaisons, c'est-à-dire au moyen de désinences différentes du même mode, selon la nature des rapports; chez les modernes, au contraire, il n'y a, à proprement parler, point de déclinaisons, et on a été forcé d'avoir recours aux articles pour remplir cette lacune. La langue polonaise fait à cet égard exception ; plus riches même que les Latins, nous comptons sept cas au lieu de six, et, comme les Grecs, nous avons trois nombres au lieu de deux. Nous avons trois genres : le masculin, le féminin et le neutre; nos adjectifs, quelques-uns même de nos substantifs, tels que les noms propres, se déclinent par genre et par nombre. La nécessité de recourir aux articles d'une part, et la faculté de s'en passer de l'autre, font que notre langue est aussi riche sous ce rapport que les langues anciennes, et plus riche que le français et les autres langues modernes, qui sont privées de cet avantage si précieux, surtout en poésie.

En effet, avec les articles on est forcé de renoncer aux grâces de la variété, pour avoir cet unique ar-

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