‹ Études sur la PologneChapitre 3 sur 11 · LA LAN · texte numérisé non relu

LA LAN

GUE ET LA LITTÉKATU l\ E.

rangement des termes sans lequel on ne s'entendrait pas; car, pour peu que cet ordre soit renversé, la phrase forme un autre sens, ou n'en forme plus aucun; et avec les mêmes articles, les mômes mois, placés de deux manières diverses, vous aurez deux sens contradictoires. Ce n'est pas à dire que ce défaut ne soit compensé dans la langue française par d'autres qualités éminentes que tous les étrangers impartiaux se plaisent à lui reconnaître. Le français, astreint à renfermer l'expression de sa pensée dans un cercle qu'il ne saurait dépasser, est par cela môme plus clair et plus précis. Il n'admet rien d'obscur, de nuageux, d'aventureux. Aussi quelle netteté! quelle logique! quel bon sens! Et cette lucidité admirable a fait de la langue française une langue européenne et en quelque sorte universelle. JLe génie du peuple français, si ouvert, si expansif, semble tenir du génie de son idiome, et le bon sens qui caractérise ses grands écrivains doit être attribué autant à l'heureuse nature de la langue qu'au caractère national.

Dans les conjugaisons polonaises, on n'est pas réduit à la triste nécessité d'employer sans cesse le pronom personnel; les désinences en tiennent lieu,

°A c'est encore un grand avantage qui nous est commun avec les anciens. Une particularité de la langue polonaise, c'est que les différentes désinences du verbe indiquent non-seulement, sans le secours des pronoms personnels, les personnes et les nombres, mais aussi les genres des personnes qui parlent ou dont on parle, qualité qui semblerait ne devoir appartenir qu'aux adjectifs. D'un autre côté, comme rien ne peut être parfait, et comme nous ne voulons point passer sous silence les défauts de noire langue, nous ajouterons ici que le manque des futurs antérieurs se fait sentir dans la langue polonaise, et que môme nos futurs simples ont souvent besoin de verbes auxiliaires.

Une des grandes richesses de notre idiome, ce sont les diminutifs et les augmentatifs, bien plus nombreux encore chez nous que chez les Latins. Cette faculté d'énoncer dans un seul mot des idées pour l'expression desquelles on pourrait avoir besoin de plusieurs termes, est inappréciable.

Nos adjectifs ont trois degrés, qui se forment d'une manière analogue à celle de la langue latine.

La langue polonaise, sous le rapport de sa versification, n'est pas mieux répartie que la langue fran-

çaise ; nous avons été astreints à adopter la rime, moins favorable à la poésie que le vers métrique des Grecs et des Romains. La rime, qui par sa monotonie ôte à nos vers cette variété, cette grâce, cette harmonie que nous admirons dans les grands poètes de l'antiquité, paraît absolument essentielle à ta versification de nos langues modernes, si éloignées de la prosodie presque musicale des anciens. On a essayé chez nous de rejeter la rime pour la remplacer par le vers métrique ; mais toutes les tentatives ont été généralement peu heureuses, et il est difficile qu'elles puissent réussir par la suite. Notre langue est rebelle à une innovation qui serait bien précieuse si elle était possible, mais qui ne peut qu'être dangereuse dès que la nature de notre idiome s'y refuse.

Une foule d'avantages inappréciables résulte -pour nous de l'heureux privilège de l'inversion, qui nousestcomraunavecles anciens. Quelle prodigieuse variété d'effets et de combinaisons découle de cette libre disposition des mots, placés de manière à faire valoir toutes les parties de la phrase, à les couper, à les suspendre, à les rassembler, à attacher toujours l'oreille et l'imagination , sans que cette compo-

sition artificielle laisse le moindre nuage dansl'espril! Cette faculté des inversions, qui nous laisse maîtres de placer où nous voulons le mot qui est image et le mot qui est pensée, rend notre langue aussi belle, aussi pittoresque, aussi harmonieuse que la langue latine.

Rien n'arrête l'essor de la pensée ; le poète, chez nous; peut monter sa lyre à tous les tons, il en tire des sons harmonieux et variés à l'infini, accompagnement délicieux qui soutient ses pensées, qui les anime d'un vif éclat et d'une lumière étinceîante quand elles sont grandes et élevées, qui donne du prix aux détails indifférents par eux-mêmes, qui flatte encore l'oreille quand le cœur et l'esprit se reposent. Si les Français qui admirent la prose de Cicéron pouvaient lire les ouvrages de nos grands auteurs, des Skarga, des Kollontay, des Sniadecki, des Niemcewicz, des Mickiewicz, des Osinski, ils reconnaîtraient sans doute la richesse, l'éclat, l'élégance et l'harmonie des périodes du grand orateur de Rome.

Quand on lit dans notre langue les traductions des auteurs anciens, on reconnaît que la construction de notre idiome participe presque entièrement de

la construction des idiomes anciens. Le polonais, dont la nature se confond avec celle des dialectes grec et latin, qui en a toute la brièveté et l'harmonie, peut aussi en rendre toutes les beautés ; au moyen de sa construction, il a la précision des idiomes d'Athènes et de Rome, et un vers polonais correspond presque toujours à un vers grec ou latin qu'il traduit.

Nous avons une traduction de V Iliade, par le célèbre Dmochowski, d'une énergie, d'une élégance, d'une grâce, d'une précision qui peuvent lutter avec les beautés du chef-d'œuvre original; cette traduction est un des plus beaux monuments de notre langue, et un témoignage éclatant de sa richesse et de sa supériorité sur les autres langues de l'Europe.

Nous avons des traductions de quelques morceaux d'Ovide, par Osinski, qui ne cèdent en rien à l'original.

Notre langue, belle et riche, est en même temps d'une flexibilité extraordinaire : il n'y a pas de genre de beautés qu'elle ne soit susceptible d'exprimer ; elle se prête à tous les tons. La force et une mâle énergie sont, il est vrai, ses qualités distinclives; mais, dès que le sujet le comporte, elle a aussi toute

la grâce, toute la douceur et toute la mollesse imaginables. Nous ne voulons en citer qu'un exemple : le poëte polonais Szymanowski a imité en vers délicieux le Temple de Gnide, écrit en prose par Montesquieu, et ce petit poëme est, pour l'expression, un des plus originaux de la langue polonaise; l'oreille est si agréablement flattée à sa lecture, qu'on croirait entendre l'idiome italien. Osinski, traducteur du Cid, des Horaces, de Cinna, s'est approprié toutes les beautés de l'original, et le grand Corneille luimême ne désavouerait pas la mâle énergie, la noblesse, la perfection qu'on admire dans le célèbre poëte polonais. On en peut dire autant des traductions des poètes anglais par Dmochowski, et par notre respectable vétéran de la liberté et de la littérature, l'illustre Niemcewicz.

Que dire de nos poètes originaux? Ce sujet nous mènerait trop loin. Nous citerons seulement les deux Kochanowski, poètes du seizième siècle, Krasicki, Naruszewicz, Karpinski, et, au risque de nous répéter, les deux poètes éminents qui partageaient notre exil, Niemcewicz etHickiewicz.

La langue polonaise a puisé toutes ses ressources dans son propre fonds; éminemment nationale, elle

n'a rien emprunté aux autres langues. Notre dialecte est perfectionné et ûxé depuis plus de trois cents ans, et le commencement du seizième siècle, comme nous le verrons plus tard, est l'âge d'or de notre littérature, tandis qu'à cette époque la plupart des peuples de l'Europe étaient encore trèsarriérés.

La venue du Christ coïncide avec le renversement de la république romaine, et le berceau du christianisme vient se placer à côté de l'empire romain, parvenu à l'apogée de sa puissance et de sa gloire. Lepaganisme et le christianisme, les idées anciennes et les idées nouvelles se disputent l'empire du monde. D'un côté, on voit une domination universelle et incontestée, la force matérielle avectoutson ascendant, puis des mœurs corrompues, des habitudes efféminées, la bassesse et la tyrannie. De l'autrecôté, on chercherait en vain les apparences de la puissance, et de la force ; maïs on y trouve des principes de

liberté, d'égalité et de charité. Quelques siècles s'écoulent à peine; Rome, minée par des vices nombreux, est sur le penchant de sa ruine, tandis que l'humanité satisfaite et consolée se range sous les lois de l'Évangile. La Providence semble avoir tout disposé pour démontrer que la force brutale est un pouvoir éphémère, et qu'il n'y a d'avenir que dans les idées de morale et de justice. La république romaine avait entraîné dans sa chute ce sentiment républicain qui seul entretenait dans le cœur du païen le feu sacré du patriotisme et de la vertu ; et, le paganisme n'offrant pas assez de ressources pour satisfairelesbesoins religieux et moraux de l'homme, il y eut un grand vide dans le monde ; mais bientôt la sainte religion du Christ, la morale sublime de l'Évangile tirèrent l'Europe du chaos où elle était plongée, dissipèrent les ténèbres et firent renaître l'homme aux doctrines vivifiantes de l'égalité et de la charité.

L'influence bienfaisante de la religion nouvelle se fit sentir en Pologne comme dans le reste de l'Europe, et ce n'est qu'à partir de l'introduction du christianisme dans notre pays que les annales du peuple polonais peuvent attirer l'attention du philosophe et

de l'historien ; tout ce qui précède celte époque est placé par la critique historique au rang des fables. Mieczyslas I er , roi de Pologne, par suite de son mariage avec Dombrowka, fille du roi de Bohême, reçut le baptême en 966, et reconnut la religion chrétienne pour celle de son Etal. Ce fait donne lieu à un rapprochement intéressant entre l'histoire de France et celle de Pologne. Dans les deux pays, on doit à des femmes l'introduction du christianisme : en France, c'est Clotilde qui, par son mariage avec Clovis, décida ce grand événement; en Pologne, c'est Dombrowka qui Ta amené par son mariage avec Mieczyslas. Les progrès du christianisme furent d'abord peu sensibles, et ce n'est qu'à la fin du dixième siècle que Boleslas le Grand, vrai fondateur et législateur de la nalion polonaise, termina l'œuvre de sa conversion. Ce monarque introduisit dans son royaume les Bénédictins, qui rendirent de grands services à la Pologne ; c'est par ses soins que la justice et la civilisation se répandirent sur cette terre; plusieurs villes furenl alors bâties. A cette époque aussi fut fondé l'ordre équestre, dont la valeur et la gloire devaient porter si loin la splendeur de ce pays, avant que l'abus des prérogatives

amenât l'anarchie et le désordre. Ayant à traiter de Thistoire des lettres en Pologne, je ne mentionne ici ces événements que parce qu'ils ont pu contribuer à développer la civilisation polonaise, et préparer l'époque de la renaissance des lettres dans mon pays.

Le christianisme eut une influence aussi grande que salutaire sur l'esprit d'un peuple ignorant et barbare. Les principes de l'Évangile, dans leur sublime simplicité, ces sentiments de dévouement et de charité amenèrent une révolution profonde dans les mœurs et les idées des Sarmates à moitié sauvages, leur firent perdre leurs habitudes de cruauté et de grossièreté.

Après avoir formé le caractère polonais, la religion nouvelle rendit encore un service non moins important : elle développa les facultés intellectuelles. Les monastères dissipèrent peu à peu les ténèbres de l'ignorance, qui firent place à la lumière de la science et des lettres. Lors de la formation des sociétés chrétiennes , l'influence du clergé fut la môme dans tous les pays ; en Be reportant à cette époque, tout esprit impartial reconnaît que cette influence était légitime, puisque c'était celle des

lumières et de la science. Le tiers état n'avait pas encore pu s'asseoir au milieu des sociétés modernes ; Tordre équestre , subissant les nécessités du temps, subordonnait l'intelligence à la force, et dépensait toutes ses facultés sur les champs de bataille. Les clercs seuls avaient alors quelque teinture des lettres; versés surtout dans la langue latine, ils conservèrent et déchiffrèrent ces manuscrits précieux qui servirent plus tard à reconstruire l'édifice des connaissances humaines.

En Pologne, les moines cherchèrent surtout à initier les masses aux premiers éléments de la science ; les évôques s'occupèrent des écoles avec un zèle admirable. Grâce aux études et aux soins des clercs polonais, depuis le douzième siècle jusqu'au quinzième» les copies des ouvrages de l'antiquité commencèrent à deveuir moins rares et firent d'abord renaître l'érudition, qui longtemps ne se servit guère que du latin, aucun peuple ne se fiant encore assez à sa propre langue pour la croire capable de faire vivre les productions de l'esprit. Ainsi, la langue latine plus répandue de jour en jour, la religion et la morale évangélique bien appliquées et mieux comprises, les lumières et l'instruction

succédant à l'ignorance, tels sont les bienfaits que les moines répandirent sur la Pologne. Et quand on pense que le clergé polonais fut toujours aussi tolérant qu'éclairé, que grâce à ses conseils, à son abnégation, à son esprit conciliateur, les persécutions religieuses n'affligèrent jamais notre pays , qui pourrait méconnaître ses services et ne pas rendre hommage à ses vertus et à son patriotisme? Oui, quiconque connaît l'histoire polonaise s'explique facilement l'ascendant de noire clergé. Chez nous, le prêtre, fidèle aux véritables doctrines de l'Évangile, cherche à réaliser l'alliance féconde de la religion, de la liberté et de l'égalité ; pénétré des sentiments de charité chrétienne, rejetant loin de lui l'alliage impur de tout privilège et de toutes prétentions injustes, il se met en rapport de sympathie avec les masses. Aussi le peuple le regarde- t-ii comme un père et un bienfaiteur.

Les travaux des moines aux onzième, douzième, treizième et quatorzième siècles, contribuèrent surtout à tirer la Pologne de son abaissement, et amenèrent ces quinzième et seizième siècles qui lui firent occuper un rang si élevé dans la république des lettres. Notre clergé a aussi de grands titres à

noire respect et à notre reconnaissance pour les progrès qu'il a fait faire à notre idiome national. Dès l'introduction du christianisme, il a eu l'heureuse idée de composer en polonais des chants religieux pour les populariser dans les masses, et en môme temps pour former et perfectionner notre langue. L'histoire nous a transmis un monument très-précieux pour la langue polonaise , puisqu'il date du dixième siècle ; c'est un chant de saint Albert, archevêque de Gnesne (la Vierge, mère de Dieu, Bogarodzica). Cet hymne , que les anciens guerriers polonais entonnaient au' moment du combat, les conduisait à la victoire sous les auspices du Très-Haut. Le chant de saint Albert, si remarquable par son ancienneté, Test encore plus par sa valeur réelle ; on est étonné de voir qu'au dixième siècle la langue polonaise ait été assez formée pour qu'au dix-neuvième un Polonais puisse comprendre facilement un chant d'une époque aussi reculée, et nous ne sachions pas que ce phénomène se soit reproduit dans aucun autre pays.

Dès le douzième siècle les travaux des moines mirent les Polonais à même de connaître tout ce qu'on savait alors de littérature romaine. Matthieu

Cholewa, évêque de Cracovie en 1166, cite sans cesse le Digeste et les Institutes romaines, qu'on n'avait découverts à Amalfi que trente ans auparavant, ce qui prouve que la Pologne avait alors des rapports très-intimes avec l'Italie. On trouve aussi dans cet écrivain des citations de Valère, historien romain qu'on ne connaît plus aujourd'hui, des citations de Virgile et d'autres auteurs célèbres. Leîewel, dont l'autorité historique est reconnue dans l'Europe entière, assure que les écoles et les bibliothèques polonaises étaient, au commencement du douzième siècle/ dans un étal aussi florissant que celle des peuples de la race latine. Au treizième siècle, la jeunesse polonaise fréquentait les universités de France et d'Italie ; elle y brillait par son application et ses moyens ; et dans les universités de Padoue et de Bologne, on vit des Polonais remplissant des fonctions académiques, et même élevés à la dignité de recleu . Tandis qu'à l'étranger la jeunesse acquérait des connaissances qu'elle allait bientôt répandre dans sa pairie, le clergé s'efforçait, aux bords de la Vistule, de conserver la langue nationale, en repoussant de toutes ses forces la langue allemande, qui commençait à envahir notre pays.

Il existe un ordre de l'archevêque Fulco, chef de l'Église, qui défend d'exposer les auteurs latins dans la langue allemande, et commande de se servir exclusivement de l'idiome polonais. Un autre archevêque, Swinka, renouvelle deux fois cet ordre.

Notre clergé, aussi sage qu'éclairé, resta constamment étranger aux disputes théologiques et à tous les débats scolastiques qui ont été si fréquents dans l'Occident, et nous pouvons dire avec fierté que, seul dans toute la chrétienté, il sut préserver son esprit de la contagion universelle, et tourner toute son activité à propager les saines doctrines. On voit donc que, dès les douzième et treizième siècles, les nobles efforts du clergé polonais furent féconds en grands résultats. Les lumières se répandirent, et de nombreux ouvrages, composés en langue latine par des auteurs distingués, attestent que déjà à cette époque les. lettres commençaient à fleurir en Pologne.

Gallus, Français de naissance, est le premier qui ait écrit sur l'histoire de Pologne. Sa narration, faite au milieu du douzième siècle, embrasse une période de 'près de trois cents ans, depuis 820 jusqu'à lli8. Écrivain d'un esprit supérieur au siècle qui l'avait vu

naître, il a eu le premier le mérite de rejeter de ses récits les contes fabuleux, amusement d'un peuple encore dans l'enfance. Versé dans les sciences historique et géographique, son érudition n'ôle rien à la clarté et à la précision de sa narration. Son livre, écrit en mauvais vers latins, selon l'usage du temps, est au nombre des matériaux les plus précieux pour ceux qui veulent étudier les annales de la Pologne.

Matthieu Cholewa, évôque de Cracovie, écrivait aussi au douzième siècle. Son ouvrage présente une lutte très-curieuse entre un esprit éclairé et un siècle arriéré ; il nous montre combien est déplorable la nécessité où se trouvent les hommes supérieurs de payer un tribut aux préjugés de leur temps. On remarque, en effet, dans l'histoire de Matthieu, deux parties distinctes : la première renferme les fables, les traditions qui existaient dans ce temps; mais ces fables ne sont point données pour des vérités; on trouve toujours ces mots : on dit, on rapporte, ce qui prouve que Matthieu tenait à établir que son intention était seulement de satisfaire le goût d'un peuple adolescent pour le merveilleux et le fabuleux. Cette intention ressort évidemment de la seconde partie de son histoire, au com-

meneement de laquelle il dit que tout ce qu'il a écrit jusqu'alors n'entre point dans le plan de son travail, qui est de retracer l'histoire de la famille des Piast. C'est dans cette partie que se trouvent de précieux trésors pour notre histoire nationale.

Vitellio, célèbre physicien et mathématicien du treizième siècle, a le premier enseigné à l'Europe les lois de l'optique. Cette découverte, si glorieuse pour la nation, atteste l'aptitude des Polonais pour les sciences.

Vincent Kadlubek, un jie nos historiens les plus distingués, naquit à Karkow, vers l'année 1160. Destiné dès sa jeunesse à l'état ecclésiastique, il se rendit à Paris pour y achever ses études théologiques. 11 fut nommé en 1207 à l'évêché de Cracovie. Kadlubek réunissait à un esprit élevé un jugement sûr, des connaissances étendues, les plus nobles qualités du cœur. Le pouvoir qu'il avait entre les mains le mit à même de déployer les belles ressources de son âme. Jouissant de la confiance de Casimir le Juste, il usa toujours de son influence dans l'intérêt de ses compatriotes ; il forma le cœur et l'esprit de Leszekle Blanc, prince célèbre par ses vertus, et un de nos meilleurs rois. Savant dis-

tingué, bon citoyen, Kàdlubelc fut aussi homme bienfaisant : il fit donation de ses riches domaines aux monastères, et, s'il se réserva les revenus de son évêché, ce fut pour en faire constamment le plus noble usage, encourageant l'agriculture, allégeant les souffrances des malheureux, et faisant construire des villages entiers dans ses terres épiscopales pour y établir des colonies. Il est grand et beau le rôle d'un prêtre s'élevant ainsi, par son désintéressement et son dévouement, à toute la hauteur de sa noble mission ; on aime à reposer ses regards sur des ministres de l'autel qui, par leurs exemples et leurs enseignements, inculquent dans le coeur du chrétien les sublimes préceptes de l'Évangile.

Vincent Kadlubek, dont les vertus auraient suffi pour recommander son nom à la postérité, a encore d'autres titres à la reconnaissance de la Pologne. Sa chronique, qui jette une grande lumière sur les commencements de l'histoire de notre pays, est une œuvre très-remarquable pour le siècle où elle a été écrite; pleine de mouvement et de vie, accueillie dès son apparition avec la plus grande faveur, elle a servi de base aux historiens qui, dans les quatorzième et quinzième siècles, ont écrit nos annales.

Kadlubek, possédant toute l'instruction qu'il était possible d'avoir alors, est très-supérieur aux historiens des onzième et douzième siècles en Europe ; il ne se borne point à rapporter les faits, il les soumet à la critique ; il explique les coutumes nationales, pénètre au fond même des choses, analyse les événements et leurs causes. Astreint à se servir de ce latin corrompu qui était usité dans le moyen âge, il n'en a que plus de mérite d'avoir su se faire jour à travers ce langage inculte. Cette enveloppe grossière fait ressortir encore mieux l'esprit brillant et éclairé de l'auteur.

Les règnes glorieux de Casimir le Grand et de sa petite-fille Hedwige occupèrent la plus grande partie du quatorzième siècle, et" exercèrent sur la civilisation polonaise une influence immense. Sous Casimir, grâce à la direction éclairée et bienfaisante du gouvernement, on vit fleurir le commerce et l'agriculture. Avec le bien-être, les lumières se

répandirent et amenèrent bientôt la renaissance des lettres dans notre patrie. La réunion de la Pologne à la Lithuanie, fait si important de notre histoire, eut aussi un rapport direct avec l'état intellectuel de la Pologne. C'est cette réunion qui éleva bientôt la Pologne à un si haut degré de puissance et de grandeur. Nous ne devons pas oublier que la gloire littéraire d'un pays ne saurait être isolée de sa grandeur politique.

L'université de Cracovie, la première établie dans le nord de l'Europe, fut fondée en 1347 par Casimir le Grand, tandis que celle de Prague, en Bohême, ne le fut qu'en 1360; celle de Vienne, en Autriche, en 1365; celle de Leipzig, en 1404. La langue latine était, à celte époque, tellement répandue, qu'on voyait les auteurs les plus célèbres de l'antiquité cités dans les ouvrages des plus obscurs écrivains de la Pologne. Aussi, notre clergé, comprenant que le pays avait surtout besoin d'une instruction nationale/ dirigèa-t-il vers ce but toute son activité. Jaroslas Skotnicki, archevêque de Gnezne, s'employa de tous ses moyens à donner à la nouvelle université un caractère national, et commença par réorganiser toutes les écoles du royaume.

Les études sérieuses qu'on faisait à l'université de Cracovie, organisée à l'instar de celle de Paris, initièrent la jeunesse polonaise aux sciences connues alors en France ; c'étaient la grammaire, la logique, la métaphysique, les sciences physiques et mathématiques, la morale, la politique et la jurisprudence. On professait ces sciences en latin, à Cracovie comme à Paris, les langues polonaise et française n'étant pas encore assez formées pour que des objets scientifiques pussent être traités dans des idiomes vulgaires.

Après la mort de Casimir, l'université de Cracovie fut abandonnée ; mais Hedwige, dont l'ardeur pour les sciences fut très-grande, la releva, la dota, et, en 1397, obtint du pape Boniface X un privilège pour la faculté de théologie , qui lui avait manqué jusqu'alors. Dans ses derniers moments, cette reine incomparable légua à l'université tous ses diamants, toutes ses pierreries, et recommanda par son testament à Jagellon, son mari, d'exécuter le reste de ses projets sur l'université. Celui-ci, se conformant aux volontés d'Hedwige, ouvrit de nouveau cette école en 1400, et lui concéda de grands privilèges.

Les ecclésiastiques attachés à l'université de Cra

covie ne cessèrent de visiter l'Italie ; et, grâce à leurs efforts, la faculté de théologie, récemment établie, devint si illustre, qu'en 1431 les docteurs de Cracovie, envoyés au concile de Bâle , eurent la première place après ceux de Bologne.

Jl se forma deux partis dans ce concile si célèbre; l'un était pour le pouvoir du pape, et l'autre pour celui du concile ; les docteurs polonais se réunirent au dernier.

Le quinzième siècle vit se développer en Pologne le gouvernement représentatif. Si Ton observe la marche successive de la civilisation polonaise dans ce siècle et dans le siècle précédent, on reconnaîtra que, chez nous comme dans d'autres pays, le développement du bien-être a précédé le progrès des lumières, et que l'acquisition des droits politiques a immédiatement suivi l'amélioration matérielle et intellectuelle de la nation. Les conditions de l'humanité ne se déplacent pas arbitrairement, et l'histoire de la Pologne, rapprochée des annales des autres peuples , devrait convaincre ceux qui désirent une extension illimitée des droits politiques que le meilleur moyen d'atteindre ce but est de répandre dans les masses le bien-être et l'instruction.

Les progrès m aléiïels et intellectuels n'étaient pas moins rapides que les progrès politiques 1 ; le commerce, Fagriculture, étaient florissants ; et toutes les classes des habitants s'adonnaient en Pologne à l'étude et cherchaient à s'instruire.

L'établissement du gouvernement représentatif contribua beaucoup à former la langue polonaise; dans les discussions d'un peuple libre, l'esprit de nationalité se produisit avec toute son énergie. Pendant la seconde moitié du quinzième siècle, on abandouna dans les diètes la langue latine, et les représentants de la nation employèrent la langue polonaise pour les affaires du pays.

La première imprimerie fut fondée à Cracovie en 1474. De tous côtés la jeunesse étrangère accourait dans cette ville pour y puiser des lumières. L'université de Craeovie acquit dans ces temps une grande célébrité ; il nous sufûra de dire que, vers / la moitié du quinzième siècle, Grégoire de Sanok, philosophe qui ferait honneur à toute nation fièrede sa civilisation, professait à cette université. Grégoire

1 Dès le xiv c siècle, Casimir le Grand, en promulguant le statut de Wtelica, avait placé la législation polonaise au-dessus des législations contemporaines. ]

fit connaître aux Polonais le goût exquis des auteurs anciens, répandit des idées justes sur la philosophie, et introduisit, le premier, à l'université de Cracovie les arts libéraux. Pour faire apprécier un homme aussi distingué, qu'il me soit permis de citer ici quelques extraits d'un écrit de Callimaque, son contemporain et son biographe.

« Grégoire, dit-il, détestait la dialectique scolastique et l'appelait les rêves des gens éveillés (vigilantium somnia); il pensait de même à l'égard de l'astrologie. C'est encore lui qui épura lalangue latine, que les nouveaux grammairiens ont corrompue, et l'enseigna à la jeunesse de l'université. Mais ce qui étonna le plus le public, ce fut d'entendre Grégoire expliquer, dans sa chaire, les Bucoliques de Virgile, ouvrage jusqu'alors inconnu. Aussi tout homme qui aimait les sciences se pressa -t-r il d'écouter ses cours, et répétait-on avec joie que l'heure était arrivée où l'on cesserait d'errer dans les ténèbres. »

Jean de Glogow, illustre professeur de l'université de Cracovie, et très-célèbre à l'étranger, attira dans cette ville une foule déjeunes Allemands avides de l'écouter. Ce savant, qui mourut en 1507, laissa un

ouvrage, très-estimé dans son temps, sut la philosophie d'Aristote.

Dlugosz, conseiller privé de Casimir Jagellon, qui lui confia l'éducation de ses enfants, mérite, comme historien, une attention particulière. L'histoire du quinzième siècle, dans lequel il vivait, est une des sources historiques les plus pures; elle se recommande par un grand caractère de vérité et d'impartialité ; aujourd'hui encore elle est consultée avec fruit par tous ceux qui veulent étudier les annales de la Pologne.

Nous avons hâte d'arriver au seizième siècle, qui fut l'apogée de la gloire littéraire de la Pologne. Le règne des deux Sigismond fut, pour notre patrie, ce que le siècle de Louis XIV a été pour la France. En Pologne, tout portait alors un caractère de grandeur dont je voudrais donner une idée ; mais ce n'est pas en quelques lignes que je pourrais retracer tout l'éclat dont la Pologne brilla à cette époque.

L'université de Cracovie ne pouvant suffire à l'instruction de la jeunesse, on établit de grandes écoles à Leopol, à Posen et dans d'autres cités. Bientôt quatre-vingt-trois villes possédèrent des imprimeries; Cracovie seule en comptait cinquante.

Les principaux auteurs, tant anciens que modernes, furent traduits en polonais.

Étienne Batory, un de nos plus grands rois, fonda en 1579 l'université de Wilna. L'opposition qu'il rencontra en cette circonstance provoqua un événement aussi remarquable qu'honorable pour le roi : Batory, après avoir préparé le diplôme par lequel il accordait de grands privilèges à la nouvelle académie, l'envoya à Wolowicz, grand chancelier de Lithuanie, avec l'ordre d'y apposer le sceau de l'État. Le grand chancelier s'y refusa, prétendant que ce privilège pourrait compromettre la religion chrétienne et les libertés nationales. Le roi renouvela deux fois cet ordre, et, rencontrant toujours la même opposition, il envoya chercher Wolowicz luimême. Le grand chancelier se présenta devant le roi, qui l'apostropha en ces termes :

<i Je ne puis comprendre ces libertés, qui ne vous permettent pas d'acquérir de l'instruction et des lumières. Je voudrais savoir d'où vous vient ce beau privilège qui vous autorise à marcher dans l'ignorance de Dieu, des hommes et de tout ce qu'une personne sage doit connaître.

« Contresignez ce privilège, oubien donnez-moi

le sceau, je l'apposerai moi-même ; mais je ne le remettrai plus entre vos mains. »

Le grand chancelier s'empressa d'obéir aux ordres du roi.

Batory, désirant répandre les lumières en Pologne, combla de faveurs les jésuites, qui n'étaient encore connus que par leur instruction. Il leur confia, en 1579, l'académie de Wilna, qu'il venait d'établir, et toute l'éducation publique en Lithuanie.

Sous les deux Sigismond, ce qui prouve le mieux une civilisation très-avancée, on ne reconnaissait d'autre supériorité que celle du talent ; le rang s'abaissait devant le mérite : gentilshommes, bourgeois et paysans trouvaient le môme accueil; les honneurs, les dignités étaient décernés aux plus dignes. Kromer, fils d'un paysan, Dantiscus, fils d'un brasseur, obtinrent successivement Févêché de Varmie, auquel le titre de prince était attaché ; Janicki, issu de paysans, reçut des mains du pape la couronne de poëte. Stanislas Hosius, cardinal et un des présidents du concile de Trente, était d'une origine trèsobscure.

Ayant à parler d'un siècle où la gloire de ma patrie fut élevée si haut, je crains qu'on ne me taxe

de partialité ou d'exagération. Aussi, avant d'aller plus loin, je suis heureux de pouvoir citer les opinions d'hommes illustres, contemporains de cette époque, et qui aujourd'hui encore font autorité dans l'Europe entière.

Érasme, de Rotterdam, dit des Polonais, dans sa lettre à Séverin Bonar : « C'est dans ce pays que la philosophie possède d'excellents disciples, c'est là qu'elle forme ces citoyens polonais qui osent être savants. *>

Le président de Thou, en parlant de la Pologne, l'appelle « pays fertile, plein de villes, de châteaux, rempli d'une noblesse courageuse, qui joint ordinairement l'amour des lettres à l'exercice des armes. » Et plus bas il dit, au sujet des gentilshommes polonais qui vinrent à Paris, en 1 57S, offrir la couronne des Piast à Henri de Valois : « On ne peut exprimer l'étonnement de tout le peuple quand il vit ces ambassadeurs avec des robes longues, des bonnets de fourrure, des sabres, des flèches et des carquois ; mais l'admiration fut extrême, lorsqu'on vil la somptuosité de leurs équipages, les fourreaux de leurs sabres garnis de pierreries, les brides, les selles, les housses de leurs chevaux, enrichies de

même, et un air d'assurance et de dignité qui les distinguait supérieurement. Ce qu'on remarqua le plus, ce fut leur facilité de s'énoncer en latin, en français, en allemand et en italien. Ces quatre langues leur étaient aussi familières que celle de leur pays. Il ne se trouva à la cour que deux hommes de condition qui pussent leur répondre en latin, le baron de Millan et le marquis de Castelman-Maurissière. Ils avaient été mandés exprés pour soutenir en ce point l'honneur de la noblesse française, qui rougit alors de son ignorance. Pour ce tempslà, c'était beaucoup que d'en rougir. Ils parlaient notre langue avec tant de pureté, qu'on les eût plutôt pris pour des hommes élevés sur les bords de la Seine et de la Loire, que pour des habitants des contrées qu'arrosent la Vistuleet le Dniéper, ce qui fit grande honte à nos courtisans, qui ne savaient rien, mais qui étaient ennemis déclarés de tout ce qu'on appelle science. Aussi , quand les nouveaux hôtes les interrogeaient, ils ne répondaient que par des signes, ou en rougissant. »

Le célèbre Muret, savant illustre du seizième siècle, comparant les Italiens et les Polonais, se demande : « Quelle est entre ces deux nations celle

qui mérite qu'on la loue davantage, sous le rapport des sciences et des arts ? Sont-ce les Italiens, dont la centième partie à peine étudie le latin et le grec, et montre quelque goût pour les sciences, ou les Polonais, dont un grand nombre connaissent parfaitement ces deux langues, et qui • paraissent animés d'une telle ardeur pour les sciences, qu'ils y consacrent leur vie entière ? »

Le génie de Nicolas Copernic domine de sa supériorité toutes les illustrations scientifiques de son siècle. On a pu dépouiller la Pologne de son indépendance ; mais on s'efforcerait en vain de lui enlever la gloire d'avoir produit un homme tel que Copernic, gloire qui rejaillit sur la nation tout entière. Nos spoliateurs voudraient effacer jusqu'au nom de notre patrie; ils voudraient même nous dépouiller de nos gloires nationales; impuissants efforts! C'est en vain que les Prussiens ont cherché à germaniser Copernic. Copernic naquit à Thorn, ville polonaise, au seizième siècle, et, n'eussions-nous pas d'autres titres, celui-là seul aurait suffi pour marquer le nom polonais d'un cachet immortel.

Notre littérature brillait à cette époque du plus

vif éclat ; nous avions de grands poètes, d'excellents prosateurs; des voix éloquentes retentissaient dans nos diètes; et en voyant ces assemblées des représentants du pays si pleines de grandeur et de dignité, en écoutant ces orateurs jaloux de défendre les franchises nationales et fiers de parler au nom de la république polonaise, on pouvait se faire illusion et croire que le Forum romain était transporté sur les bords de la Vistule.

La langue polonaise arriva alors à son point de maturité; et, même de nos jours, les écrivains du seizième siècle servent de modèle de pureté et d'élégance. Les vers de Kochanowski, de Zbylitowski, de Szymonowicz ; la prose de Gôrnicki, de Skarga, attestent combien notre langue est belle, riche, harmonieuse.

Nicolas Rey est le premier poète qui ait écrit dans l'idiome polonais; Janicki, doué d'un rare talent poétique, couronné à vingt ans par le pape Clément VII et qu'on a comparé à Catulle et à Tibulle; Kurycki, archevêque de Gnezne, dont Érasme, de Rotterdam, disait que Cicèron était le seul auteur qui comme lui eût excellé dans la poésie et dans la prose; Dantiscus, dont Érasme faisait aussi le plus grand

cas, écrivaient tous en latin. Rey a le mérite d'avoir le premier formé notre idiome; ses poésies sont, il est vrai, inégales, mais on ne doit pas oublier qu'avant lui le polonais n'était pas une langue littéraire, et l'on est même étonné de rencontrer si souvent une facilité, une élégance et une pureté qui ne permettent plus de considérer notre langue comme incorrecte et dans l'enfance.

André Zbylitowski nous a laissé un petit poëme qui est parfait de pensée et de style; c'est un chefd'œuvre qu'on relit souvent et toujours avec un charme nouveau. Eusèbe Slowacki, un de nos critiques les plus distingués, en parle en ces termes : « V Homme des champs est un poëme très-précieux. Le poète, dans des vers pleins d'élégance et d'harmonie, trace un brillant tableau du bonheur de la vie champêtre et des plaisirs qu'elle procure. S'il se néglige parfois, il ne blesse jamais le bon goût. Il est difficile de trouver, dans quelque langue que ce soit, des vers plus poétiques et plus élégants. Quelle facilité, quelle grâce enchanteresse! Le travail ne s'y fait nullement sentir, les idées et les expressions coulent d'elles-mêmes, et l'on croirait, en lfsant ce poëme, qu'il a été écrit d'un seul trait. »

Cet éloge brillant n'est point exagéré ; et quand on saura que Zbylitowski écrivait au commencement du seizième siècle, on reconnaîtra qu'il n'y avait pas témérité de ma part à dire, dans mon premier article, que la langue polonaise était perfectionnée et fixée depuis plus de trois cents ans.

Le roi Étienne Batory plaça une couronne poétique sur le front de Szymonowicz, surnommé le Catulle polonais. Les idylles de Szymonowicz peuvent être comparées à tout ce que les littératures étrangères ont produit de meilleur en ce genre ; notre poëte n'a pas moins de mérite dans les idylles qu'il a prises dans la nature que dans celles qu'il a imitées de Théocrite et de Virgile.

Jean Kochanowski, surnommé le prince des poètes polonais, naquit en 1532; si nous n'avions d'autres productions poétiques que celles de Kochanowski, elles suffiraient pour démontrer qu'au seizième siècle encore nous avions une belle poésie nationale. Homme simple et honnête, il refusa le diplôme de sénateur, que le grand Jean Zamoyski lui avait envoyé; avec une fortune médiocre, préférant une noble indépendance à tous les honneurs qu'on voulaitluioffrir, il se retira dansson village de Czarno-

lesie, où il passa le reste de ses jours au sein de sa famille. La simplicité de son intérieur semble avoir inspiré ses poésies ; la grâce, l'élégance et le sentiment dominent dans ses ouvrages, et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que, jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, personne ne l'a surpassé pour la correction du style.

Ses élégies sur la mort de sa fille Ursule le mettent au rang des premiers poètes élégiaques; une versification soignée, un style plein de naïveté et d'élégance et l'expression touchante de la douleur d'un père, caractérisent cet ouvrage. Ses poésies lyriques portent l'empreinte d'une douceur qui lui est toute particulière. La traduction des Psaumes de David, par Kochanowski, est un des plus beaux titres de sa gloire littéraire. Karpinski, un de nos premiers poètes du dix-huitième siècle, l'a bien jugé ainsi, puisque, dans sa traduction plus récente du Psautier, il a conservé littéralement une grande partie des psaumes de son prédécesseur.

Pierre Kochanowski, frère de Jean, nous a laissé une traduction de la Jérusalem délivrée du Tasse. De nos jours encore, on admire cette version, dans laquelle Pierre a fait preuve d'un talent vraiment poétique.

Je terminerai cet aperçu bien incomplet sur le seizième siècle par quelques mots sur les deux prosateurs les plus illustres de ce temps.

Laurent Goslicki, évêque de Posen, né en 1537, se concilia par ses vertus éminentes et ses grands talents la confiance de la nation entière. Il exerça une influence considérable dans les affaires les plus importantes; au moment de l'élection de Sigismond III, sa noble condui te lui valut le titre de père de la patrie, que la diète lui décerna. Dans son ouvrage De optimo senatore (qui a été traduit en anglais au dixhuitième siècle et dont des extraits avaient aussi été traduits dans cette langue sous le règne d'Élisabeth), il développe les principes fondamentaux et le but des sociétés humaines, et il traite de lanature et des formes diverses des gouvernements. Cet ouvrage, très-estimé dans son temps, a un mérite réel qu'on reconnaît même de nos jours. Parmi ses discours, on distingue surtout celui qui fut prononcé en polonais à l'avènement de Sigismond III; c'est un monument oratoire qui donne une haute idée du talent de Gosicki et de l'éloquence polonaise à cette époque.

Gôrnicki, né vers l'année 1520, a publié tous ses ouvrages en polonais. Cet écrivain, secrétaire du

roi Sigismond-Auguste, est regardé jusqu'à présent comme le premier prosateur polonais ; la pureté de la langue, l'agencement magistral des périodes, la vivacité et la précision de l'expression, lui assignent la première place parmi les écrivains qui illustrèrent le siècle des deux Sigismond. La prose de Gornicki, un des plus anciens monuments de notre langue, sert encore de modèle à nos écrivains contemporains.

Parmi ses ouvrages philosophiques et politiques, on distingue surtout : le Chemin d'une liberté parfaite ; les Dialogues entre un Polonais et un Italien sur la liberté, sur les lois, sur les mœurs polonaises; et le Polonais homme de cour. Ces ouvrages, remarquables sous plus d'un rapport et précieux à tant de titres, font connaître les idées philosophiques et politiques d'une époque si importante dans les annales de la Pologne ; un esprit brillant, une manière lumineuse et attrayante dans l'exposition des pensées les plus élevées et les plus profondes, un style noble et facile, un goût toujours pur, rendent cette lecture pleine d'intérêt et de charme.

Gdrnicki a écrit l'histoire de Pologne depuis l'année 1538 jusqu'en 1572, et c'est le plus beau fleuron

de sa gloire littéraire; il y parle des faits contemporains très-importants, et un épisode vraiment touchant lui donne un intérêt romanesque : Barbe Radziwill, épouse de Sigismond-Auguste, est l'héroïne de cet ouvrage. Sigismond, avant de monter sur le trône, avait contracté un mariage secret avec Barbe Radziwill, de Lithuanie, douée d'une grande beauté et des plus belles qualités de l'esprit et du cœur. À son avènement à la couronne, la diète ne voulait pas reconnaître ce mariage: Pierre Kmita, excité par Bone (la reine mère, femme ambitieuse qui craignait l'influence de Barbe Radziwill sur l'esprit du jeune roi, épris de ses charmes), se mit à la tête d'une opposition violente et formidable, et la Pologne entière assista au spectacle imposant d'une lutte mémorable entre les représentants du pays qui demandaient l'annulation du mariage et le roi qui ne voulait pas répudier sa femme. Gôrnicki est le narrateur de ces événements; les débats orageux de la diète, les intrigues de la reine Bone et de Kmita, l'amour du roi et sa lutte personnelle contre les députés de la nation, les cruelles inquiétudes de Barbe, victime touchante de ces discussions, forment sous sa plume un tableau magnifique, plein de mou-

vement et d'émotions. Gdrnicki est toujours à la hauteur de son sujet; les faits sont exposés naturellement et sans prétention, dans un style admirable de noblesse, de simplicité et de clarté; l'intérêt va toujours en augmentant, comme dans un drame ; des pensées ingénieuses et profondes coupent le récit de la manière la plus heureuse ; les portraits de Kmita, de la reine mère, de Tarnowski, de Boratynski, sont tracés de main de maître, et les discours qu'il met dans la bouche de divers personnages peuvent être cités comme des modèles d'éloquence. Le discours de Boratynski, prononcé à la diète et adressé à Sigismond pour le décider au divorce, est vraiment admirable; il peut être placé à côté de ces chefs-d'œuvre d'éloquence qui font la gloire d'un siècle; il témoigne à la fois de la pureté et de la perfection de la langue polonaise au seizième siècle, et de la hauteur à laquelle s'élevaient nos débats parlementaires. La liberté et le patriotisme peuvent seuls inspirer de si nobles accents.

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