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REPAS PASCAL EN POLOGNE

Repas pascal en Pologne

Des faits saillants, des événements graves, ne constituent pas seuls l'histoire de l'humanité; on ne saurait saisir la physionomie d'un peuple à travers le récit de guerres étrangères et de dissensions intérieures, si le mouvement des idées, la marche des opinions ne faisaient ressortir la moralité de tous ces faits, qui, à eux seuls, ne suffiraient pas à arrêter , l'attention du penseur et du philosophe. Dans le dixneuvième siècle surtout, on a contracté la louable habitude de n'attacher de l'importance qu'à ce qui peut émouvoir l'âme ou exciter la curiosité, et l'on rejette avec dédain et indifférence les faits purement matériels qui n'apportent avec eux aucun enseignement. Avec cette disposition générale des esprits» il est naturel qu'on cherche à étudier les mœurs et les usages de chaque peuple.

Chez elles, dans leur vie intime, les nations se sentent plus libres; moins gênées, elles se livrent plus facilement à leur caractère et à leur originalité; on dirait que ne se croyant plus sous les yeux de l'histoire, elles mettent de côté une attitude en quelque sorte théâtrale pour prendre un maintien plus vrai et plus franc. Aussi des notions exactes sur la vie intérieure sont-elles très-importantes, et les peuples, pour être bien connus et bien appréciés, doivent-ils être vus en déshabillé. C'est pour ce motif que Ton recherche avidement, de nos jours, tout ce qui se rapporte aux usages des différents pays. Nous avons pensé que la Pologne devait apporter aussi son tribut.

La nation polonaise s'attache à conserver fidèlement les usages de ses ancêtres; si nos idées et nos opinions, toutes empreintes de l'esprit novateur, sont sans cesse tournées vers l'avenir, dans nos pratiques, au contraire, un sentiment en quelque sorte superstitieux nous reporte toujours vers les traditions du passé. Nos danses, nos fêtes, sont toutes nationales; dans notre intérieur, on ne voit rieû d'emprunté, tout y est original. Maintenant que l'oppression étrangère pèse sur notre malheureuse

patrie, nous nous réjouissons tous de celte heureuse disposition des esprits; ce culte des souvenirs nar tionaux sert merveilleusement au maintien de la nationalité polonaise, et contribuera beaucoup, dans l'avenir, à déjouer les projets de nos cruels oppresseurs.

Parmi nos usages les plus intéressants, le Swiecone ou leitemljoue un grand rôle. C'est un repas servi après la messe le dimanche de Pâques, et auquel toute la famille assiste debout. Un grand nombre de mets préparés d'avance sont servis froids. Il n'est permis de toucher au festin qu'après la bénédiction du prêtre; delà vient le nom de bénit donné à cette fête. On attache dans toutes les maisons une telle importance à ce que les mets restent intacts jusqu'à la cérémonie solennelle et touchante de la bénédiction, qu'on a pris généralement l'habitude de dresser les tables quelques jours avant la fête de Pâques et de les garnir des mets préparés pour la circonstance; ces tables sont placées ordinairement dans des salons qu'on ferme à clef pour que personne n'y puisse entrer. Ce n'est que le jour de Pâques qu'on ouvre la salle; le prêtre vient bénir le festin. Au commencement du repas, on s'adresse des félicita-

lions mutuelles, on se sonhaite un heureux avenir. Avant qu'on prenne aucun autre aliment, l'hôte offre des œufs bénits à tous les convives, qui sont obligés de les accepter.

Cette pratique a quelque chose d'imposant; quand on voit le chef d'une famille, entouré de ses enfants empressés autour de lui, présider à cette fête, on se sent involontairement ému, et cet usage, dont l'origine remonte aux fêtes pascales de la primitive Église, nous reporte à une époque simple et naïve, qui offrait de douces jouissances presque entièrement inconnues à l'Europe du dix-neuvième siècle.

La coutume du Bénit existe chez nous de temps immémorial; dans l'ancienne comme dans la nouvelle Pologne, on servait à peu près les mêmes mets pour la fête de Pâques ; une différence, pourtant, que nous devons faire ressortir, C'est que jadis le luxe était bien plus grand dans les châteaux des nobles Polonais qu'il ne l'est aujourd'hui. Avant la proclamation delà constitution du 3 mai 1791, dont les dispositions bienfaisantes facilitèrent une répartition plus juste des propriétés, nos grands seigneurs, jouissant d'un revenu énorme, pouvaient étaler un

grand faste, et dans les bénits, ils déployaient un luxe oriental.

Pour mieux atteindre le but que nous nous sommes proposé en publiant cet article, nous insérerons ici la traduction de quelques documents importants qui donneront à la fois une idée des richesses de nos ancêtres et de ce que sont les bénits en Pologne.

Voici une lettre dans laquelle Nicolas Pszonka, un des courtisans de l'hetman ou grand connétable Tarnowski, donne à sa femme des détails fort curieux sur un bénit servi chez un bourgeois de Varsovie. Il y a dans cette narration quelques passages qui peuvent paraître communs et de mauvais goût ; mais nous avons mieux aimé les laisser que d'ôter au récit son caractère de naïveté et d'originalité. Nicolas Pszonka s'exprime ainsi :

« On servit chez Nicolas Chroberski, un des fonctionnaires de la ville, sur une table ronde couverte d'une nappe, autour de laquelle pouvaient tenir cent personnes, sur six plats d'argent, des viandes de porc fumées ; sur six autres plats, on mit deux cochons de lait, des saucisses parfumées d'épices, et des œufs teints en couleurs diverses, surtout en

. rouge foncé. Des gâteaux façonnés en figures étaient présentés dans Faction et le mouvement d'un drame comique. On voyait, par exemple, Pilate soustraire une saucisse de la poche de Mahomet ; or, comme on le sait, le Turc ne mange pas de porc, non plus que le Juif; c'était une épigramme.

« Au milieu de la tahle était placé un agneau de toute beauté, de grandeur naturelle; mais j'aurais volontiers donné tout le bénit pour les yeux de cet agneau; c'étaient deux bagues en diamant de la grosseur d'une noisette, monté sur un fond noir. Les diamants brillaient du plus vif éclat. Cet agneau, dont la laine était imitée de manière à tromper les yeux les plus habiles, était l'ouvrage de mademoiselle Agnès, fille de notre hôte. Le grand connétable, Jean Tarnowski, invité à ce bénit par M. Chroberski, s'y rendit avec sa cour et resta longtemps en admiration devant l'agneau merveilleux. Mais quelle valeur pouvaient avoir pour lui les diamants? La poignée de son sabre en était toute garnie. Le travail seul l'enchantait.

« Plus loin on voyait des flacons d'argent doré, avec de l'huile et du vinaigre, et quatre énormes cruches de vieux miel sur des plateaux d'argent doré,

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entourés de vases pour les libations, également dorés. Plus loin, c'étaient des nacelles en argent avec des confitures de toutes les sortes de fruits dont Dieu s'est plu à enrichir notre pays, le tout fait gar mademoiselle Agnès pendant l'automne. Le vin remplissait des dame-jeannes placées dans des paniers d'argent doré; le verre en était blanc comme la neige et d'un travail parfait.

« Il est temps maintenant de parler des choses plus importantes, de tous les genres de tourtes, de pâtisseries, de gâteaux, de babas, etc., dont il serait impossible de se rappeler le nombre et qui entouraient la tourte principale. Celle-ci avait au moins huit aunes de circonférence et deux pieds d'épaisseur. A peine arrivés, notre odorat fut embaumé de ses exhalaisons suaves. Les bords de cette pièce étaient garnis dë différentes figures; entre autres, on distinguait les images des douze apôtres, faites en pâte. Au milieu se trouvait Jésus- Christ avec un drapeau, et au-dessus, un ange suspendu, sans que l'on pût s'en douter, par un fil de fer, et paraissant diriger son vol vers les cieux. De sa bouche sortaient ces paroles : Resurrexit sicut dxxit, alléluia. Les autres tourtes représentaient dif-

férents sujets. Le bain me divertit beaucoup : c'était un gâteau de forme très-singulière, représentant une piscine remplie de miel blanc, où nageaient des petits poissons et des nymphes. Le travail de cette pièce était de la plus rare perfection. #

« Après les prières d'usage, on commença à jouir des dons de Dieu. Le grand connétable demanda qu'on lui permît de faire les honneurs comme il Tentendrait... Il mangea de tout en petite quantité; il prit du miel et refusa du vin, en disant: «Il nous eût *< bien mieux valu ne pas le connaître : cette bois- « son nous fait beaucoup de mal. »

« Le connétable présenta à chacun les oeufs bénits, en commençant, sans cérémonie, par mademoiselle Agnès, qui rougit et mangea son œuf après avoir remercié avec modestie. Nous attendions tous avec respect que le connétable nous permît de nous approcher de la table. Il ne tarda pas à nous dire : « Jouissez, messieurs, de la générosité du maître « de la maison, mais sobrement et avec décence. »

« Alors il fit ses adieux à tout le monde et partit pour le château. Dès qu'il fut parti, nous nous mîmes à satisfaire notre appétit ; le miel, etsurtout la tourte, qui occupait le centre de la table, s'en ressentirent.

Il y avait dans cette tourte colossale pfos de cinquante livres de fromage, autant de miel et d'autres ingrédients; elle avait un goût exquis. Au milieu du festin, nous fûmes tout à coup interrompus par les v comiques demandes de petits garçons ; ces pauvres petits affamés avaient grande envie d'intervenir dans nos affaires; aussi ils ne se retirèrent pas les poches vides; car chacun d'eux emporta un énorme pain pesant plus de huit livres, un pot de miel, un morceau de saucisse, long d'une demi-aune, préparée à la moutarde, une bonne tranche de jambon poivré.

« M. Casimir Ocieski riait à gorge déployée d'un petit bonhomme travesti en Pilate, portant une barbe de lin et de longs sourcils fails de mousse de bouleau.

« Nous assistâmes à ce banquet avec la franchise et la cordialité de nos ancêtres; chacun y mangea selon son goût; personne ne fit un usage immodéré de boisson. Nous nous séparâmes après un joyeux alléluia; et puis, montant à cheval, nous allâmes au château, où éclatait l'allégresse causée par le souvenir de la résurrection de notre Sauveur. Tous les officiers de la cour de sa majesté et des principaux

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seigneurs mangeaient et buvaient en commun dans Jes chambres basses du château et évitaient tout excès en se rappelant la solennité du jour. »

Un almanach de Posen, remontant au temps de Ladislas IV, contient une description non moins pi quante que celle que nous venons de donner. Après l'avoir lue, on pourra avoir une idée complète de la fête du bénit en Pologne.

« Le palatin Sapieha prépara, dit l'auteur de Cette description, un bénit somptueux à Dereczyn, où se réunirent un grand nombre de seigneurs lithuaniens et polonais. Au milieu dune longue table, se trouvait un agneau préparé avec des pistaches et d'autres friandises ; cet agneau représentait ÏAgnus Dei et était surmonté d'un petit drapeau. Ce mets délicat était réservé aux dames, aux sénateurs, aux premiers dignitaires de la couronne et aux ecclésiastiques. D'un autre côté, se trouvaient quatre énormes sangliers, qui figuraient les quatre saisons; chaque sanglier était farci de viandes, de porc, de jambons, de saucisses et de cochons de lait. Le cuisinier avait fait preuve de la plus grande habileté pour rôtir ces masses énormes. D'un autre côté de la table, douze cerfs rôtis, ayant les cornes dorées,

étaient l'objet de la plus grande admiration; toutes sortes de gibiers, des lièvres, des lapins, des perdrix, des coqs de bruyères, des faisans avaient été employés à farcir ces cerfs, qui représentaient les douze mois de l'année.

« Autour de ces énormes pièces de viande, on voyait de grandes tourtes qui ne pouvaient se mesurer qu'à la toise. Ces tourtes étaient au nombre de cinquante-deux, et répondaient à celui des semaines de l'année. Plus loin, on voyait une forêt de gâteaux de Samogitie, de mazoures, etc. (On désigne ainsi encore aujourd'hui des gâteaux safranés remplis de raisins secs et d'amandes.) Derrière ces retranchements se trouvaient trois centj soixantecinq babas, qui rappelaient les jours de l'année. Chacun de ces babas portait diverses inscriptions que plus d'un curieux convive s'amusait à déchiffrer, au lieu de songer à satisfaire son appétit. La quantité de boissons n'était pas moins grande : il y avait d'abord quatre dame-jeannes remplies de vin de l'époque du roi Étienne ; douze arrosoirs en argent remplis de vin du roi Sigismond, pour figurer les douze mois de l'année; cinquante-deux barils en argent, pour représenter les cinquante-deux se-

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marines de Tannée, remplis de vin de Chypre, d'Espagne et d'Italie. On voyait plus loin trois cent soixante-cinq barils de via de Hongrie, en l'honneur des trois cent soixante-cinq jours, et huit mille sept cent soixante litres de miel recueilli à Berezo, pour tes domestiques de la maison, en l'honneur des heures de l'année. »

Les narrations que nous venons de reproduire sont très-précieuses comme tableaux de mœurs et même comme documents historiques. On reconnaît, au feste extraordinaire qui présidait aux usages nationaux de l'ancienne Pologne, que les richesses de la noblesse devaient être immenses, et que des abus nombreux pouvaient seuls constituer celte disproportion dans les fortunes. Aujourd'hui, l'usage du bénit existe encore, mais heureusement modifié par les progrès de la civilisation et par un partage plus égal des propriétés. On ne voit plus des cerfe entiers servis sur la table. En revanche, ce qui est préférable, une aisance plus générale permet à toutes les classes de prendre part à cette fête.

Les châteaux, comme les chaumières, les villes comme les villages observent également l'usage du bénit. Les paysans, en revenant de l'église, trou-

vent sur leur table des œufs, des saucisses, de l'agneau rôti, du jambon, des gâteaux avec du safran et du raisin. La veille ou le jour de Pâques, les prêtres vont bénir les tables modestes de nos paysans ; ces hommes simples et honnêtes offrent alors aux ministres des autels tout ce qu'ils trouvent de meil^ leur chez eux. ,

A Varsovie et dans d'autres grandes villes, les fêtes de Pâques se prolongent pendant une quinzaine. Le jour de Pâques, on fait le bénit seulement en famille et sans céré monie ; une galté franche préside au festin; tout est sans gêne et sans façon. Les jours suivants, il y a des bénits d'apparat auxquels on invite ses amis et ses connaissances; on déploie alors beaucoup de luxe et de magnificence, il y a une rivalité d'amour-propre dans les familles les plus riches, et on cite les maisons où les festins ont été les plus somptueux. A la campagne, les propriétaires invitent leurs amis à passer quelque tempschez eux, et le bénit se prolonge également pendant une quinzaine. Les voisins se fêtent mutuellement.

La coutume du bénit, religieusement observée par toutes les classes, répond parfaitement au caractère des Polonais qui sont généralement pleins de

générosité. Les étrangers qui ont visité la Pologne ont pu se convaincre du plaisir que les Polonais éprouvent à vivre les uns pour les autres, et du dégoût que leur inspire tout ce qui porte le caractère de l'égoïsme. L'hospitalité qu'on exerce chez nous est pleine de franchise et de bonhomie, et l'usage du bénit contribue beaucoup à conserver et à développer ces vertus douces et nobles qui forment le caractère distinctif et honorable de la nation polonaise.

KILINSKI

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