TIRAGE AU SORT SERA REMPLACÉ POUR CETTE FOIS PAR
la désignation nominative. N'est-ce pas le comble de la perfidie que de promulguer des lois qui donnent, sur un point du moins, une satisfaction légitime à des populations malheureuses, et (au moment où ces lois doivent être appliquées pour la première fois), de venir déclarer aux mêmes populations que les lois qu'on a soi-même abolies, comme trop oppressives, n'en seront pas moins exécutées comme par le passé. 11 y a donc une double législation, la première, sur le papier, pour leurrer les populations d'un espoir chimérique, et une autre, dans la pratique, pour les torturer. Quelle mauvaise foi ! quelle dérision amère! Et qu'on vienne, après cela, nous parler du libéralisme du marquis Wielopolski et des intentions bienveillantes du grand-duc Constantin !
Ainsi donc, le tirage au sort sera remplacé, comme sous le règne de Nicolas 1 er , par des désignations nominatives. Des commissaires choisis par le conseil d'administration seront chargés de désigner les hommes appelés à faire parlie du contingent. Il suffit de mentionner ces dispositions pour
en faire comprendre toule la portée. Il n'y a pas de méprise possible; opérer un triage dans certaines classes de la population et tenir dans ses mains l'instrument le plus complaisant qu'un gouvernement despotique ait jamais manié, voilà le double but qu'on poursuit sous le prétexte du recrutement. Rien de plus facile que d'éloigner sans bruit les per- • sonnes suspectes d'indépendance et de patriotisme, et pour écarter les entraves qui pourraient gêner les mouvements des commissaires, l'article 3 du rescrit autorise le conseil d'administration à suspendre l'effet des exemptions légales stipulées dans le décret de 18ô9; ainsi, les fils uniques, les fils aînés des veuves, les tuteurs d'orphelins ne seront plus à l'abri du recrutement, et ils pourront être désignés, comme les autres citoyens, par des commissaires nommés arbitrairement par le conseil d'administration. De cette manière, toute la population, de vingt à trente ans, à l'exception des grands propriétaires fonciers et des paysans appelés à profiter de la loi d'accensement, est livrée entièrement au / pouvoir discrétionnaire du gouvernement. Aucune limite n'est établie, ni pour le chiffre des appelés, ni pour la durée des opérations; aucune barrière
m ÉTUDES SUR LA POLOGNE.
n'arrête, aucune responsabilité n'intimide les commissions de recrutement, qui, comme le conseil des dix de Venise, pourront capricieusement choisir leurs victimes, épargner les uns et désigner, c'està-dire proscrire les autres.
Pour bien apprécier ce qu'il y a d'inique dans le régime qu'on impose au royaume de Pologne, il faut, indépendamment du mode de recrutement, se rendre un compte exact de ce qu'est l'état militaire en Russie. On se tromperait singulièrement, si l'on voulait établir une assimilation quelconque entre le service militaire russe, et cette noble et brillante carrière des armes qui tente, en France, l'ambition légitime de tout homme de cœur. En France, le soldat porte dans sa giberne le bâton de maréchal; en Russie, tous les grades sont donnés à la noblesse. En France, le soldat est respecté de ses supérieurs; en Russie on lui inflige les traitements les plus barbares et les plus déshonorants. En France, on a pour le soldat la sollicitude la plus touchante, on lui donne une nourriture saine et abondante, des vêtements commodes et des logements propres et salubres; en Russie, rien de plus misérable que le sort des soldats* exploités indignement par des chefs
qui s'enrichissent à leurs dépens. En France, la durée du service militaire est de sept ans; en Russie, elle est de quinze ans. Telle est la condition lamentable du soldat russe , et de quels termes se servir pour parler de la situation bien autrement désastreuse des Polonais arrachés au sol natal, enlevés aux saintes affections de la famille, pour être incorporés dans les rangs d'une armée étrangère, dahs les rangs des ennemis implacables de leur pays? Disséminés au milieu des soldats russes au lieu de former, comme les Hongrois, des régiments distincts, ils ont pour camarades des hommes ne parlant pas le même idiome, ne professant pas la même religion, n'ayant pas les mêmes aspirations. Ils sont envoyés dans les parties les plus éloignées de l'empire, jusque sur les confins de l'Asie, et principalement sur la ligne du Caucase. Ils ne reçoivent aucune nouvelle de leurs familles, ils sont exposés aux tracasseries et aux insultes d'une soldatesque barbare dont ils ne comprennent ni la langue ni les usages; ce n'est, que miraculeusement, que quelques-uns d'entre eux, après avoir enduré pendant quinze ans toutes les tortures physiques el morales, saluent le clocher de leurs villages, et, le plus grand
malheur à leurs yeux, c'est d'être exposés au danger de lever, un jour, une main fratricide contre leurs propres concitoyens. Et, maintenant, comprend-on que les femmes polonaises, ces femmes patriotes et courageuses, pleurent leurs fils, leurs frères,' leurs fiancés, enrôlés dans l'armée russe, comprend-on qu'elles les pleurent comme s'ils étaient morts?
Nous taxera-t-on d'exagération, si nous disons que, le pouvoir discrétionnaire du recrutement, remis aux mains d'une commission composée des créatures complaisantes du gouvernement russe, est un instrument de terreur en même temps qu'un instrument d'arbitraire ? La conscription, organisée comme nous venons de l'expliquer, est aussi funeste pour la Pologne que la fameuse loi des suspects et les décrets de proscription qui ont rendu la Convention nationale si tristement célèbre. Toutes les tyrannies ont recours aux mêmes moyens, et il y a plus de similitude qu'on ne le croit entre une autocratie, comme celle de l'empereur de toutes les Russies, et un despotisme comme celui de la Convention nationale. Ce n'est que par l'arbitraire et l'oppression que les conquérants peuvent gouverner
les peuples conquis, ce n'est que par l'arbitraire et l'oppression que les minorités factieuses peuvent s'imposer à un pays qui les repousse. La conquête, le despotisme et la démagogie, voilà les trois fléaux de l'humanité. Les suspects, au lieu d'être emprisonnés comme en 1793, seront enrôlés en Pologne, dans l'armée russe. Le service militaire sera l'épée de Damoclès suspendue sur la tête de quiconque aura encouru les soupçons, le déplaisir ou la défiance des autorités russes. Ne pouvant se concilier les populations, on veut les décimer; ne pouvant dénationaliser la Pologne, on veut l'affaiblir et l'abattre, en déracinant les arbres les plus robustes, en envoyant, dans les steppes désolées de la Russie, les citoyens les plus éclairés, les plus actifs, les plus énergiques.
Allons jusqu'au bout de la tâche douloureuse que nous nous sommes imposée, en récapitulant les conséquences fatales qui découlent du décret du 6 octobre, en mesurant toute l'étendue des maux qui . vont plonger dans les larmes et dans le deuil une nation entière. Toutes les familles pleurant ceux qui sont partis ou tremblants pour le sort de ceux qui restent, et (comme les créatures les plus abjectes
pourront seules accepter les fonctions avilissantes des commissaires), on assistera, peut-être, à un spectacle bien extraordinaire et bien inattendu pour le siècle où nous vivons, on verra les hommes armés de ce pouvoir terrible, traîner à leur suite l'espion^ nage, les vengeances privées, la vénalité, les vices les plus honteux ; on les verra se retrancher dans les commissions de recrutement comme dans des forteresses inexpugnables, et en sortir de temps en temps, pour rançonner les habitants des villes et des campagnes. Si les conventionnels avaient pu organiser un système de recrutement pareil à celui que les russes viennent d'établir en Pologne, ils auraient supprimé le tribunal révolutionnaire, ils auraient congédié Fouquier-Tin ville.
Ce n'est qu'en tremblant que notre main vient d'écrire ce nom sinistre: Focquieh-Tinville, etnous voulons aller au-devant de l'objection qu'on pourrait nous faire ici. On a vu, dans tous les temps, des personnes disposées à plaider les circonstances atténuantes en faveur de toutes les tyrannies, et ces personnes nous diront peut-être : Pourquoi mettezvous en avant le nom de Fouquier-Tinvillc ? ne dirait-on pas, à vous entendre, que les échafauds
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sont dressés, jour et nuit, sur les places publiques de Varsovie? Nous répondrons à ces hommes si scrupuleux; nous répondrons, en même temps, aux avocats de la cour de Saint-Pétersbourg toujours prête à défendre l'honneur immaculé des hommes d'État russes:
« Epargnez-nous, de grâce, ces faux-fuyants, « ces subterfuges, ces hypocrisies. L'opinion « publique est la reine du monde, et l'opinion pum blique va au fond des choses ; elle ne se paye pas « de mots.
« Catherine II se vantait d'avoir aboli la peine « de mort, et elle enterrait ses victimes vivantes « dans les mines de la Sibérie. Les Polonais « aimeraient mieux porter leur tête sur l'échak faud plutôt que de mourir à petit feu en consa- « crant la plus belle partie de leur vie au service « de la Russie : pour eux, servir dans l'armée russe, « aux conditions que tout le monde connaît, c'est « plus que l'équivalent de la peine de mort. La « Russie n'est pas assez maladroite pour soulever « contre elle l'Europe indignée, en faisant couler « à flots le sang humain. La Russie aime beaucoup « mieux tuer dans l'ombre, elle aime beaucoup
Ui ÉTUDES SUR LA POLOGNE.
« mieux torturer lentement ses victimes 1 . La <* Russie a inventé le recrutement discrétionnaire, « machine formidable recélant dans ses flancs le « vampire qui sucera jusqu'à la dernière goutte du « sang le plus généreux de la Pologne. »
1 La dépêche télégraphique suivante, insérée dans le Journal des Débats du 14 novembre 1802, ne nous donne que trop raison .
• Berlin, le 13 novembre.
« La Gaxetteûe Silésie annonce que quarante-deux officiers polonais ont été cassés, déclarés infâmes, et condamnés à passer par les verges et à être déportés en Sibérie, pour avoir pris part aux dernières tentatives révolutionnaires. »
De la constance des Polonais et des espérances de
la Pologne.
Les Polonais ont à éviter deux grands écueils aussi dangereux l'un que l'autre : un découragemen ] fatal ou des impatiences généreuses. Qu'ils veillent
sans cesse sur eux-mêmes, qu'ils déjouent les pièges qu'un ennemi déloyal multiplie sous leurs pas, et, surtout, qu'ils n'oublient pas le but intéressé dans lequel on leur insinue qu'ils poursuivent des desseins d'une exécution impossible, et que leur affranchissement n'est qu'une chimère. On espère ainsi les amener, à la longue, à une capitulation honteuse ; grâce à Dieu, ces tentatives d'une politique machia- , vélique ne produisent aucun effet. Les Polonais n'écoutent pas ces faux prophètes, et ils remettent leur avenir dans les mains du Tout-Puissant.
Quand même les événements donneraient raison à l'hypothèse de leurs [adversaires ; quand même,
pour le malheur de l'humanité, le succès ne serait pas au bout de leurs efforts, ils n'en persisteraient pas moins, dans une ligne de noble dévoûment. Est-ce que le soldat déserte le champ de bataille parce que la victoire est douteuse, et même, au milieu de la défaite, une résistance héroïque n'estelle pas un devoir? Qui ne voudrait avoir prononcé les paroles qu'on prête à Cambronne répondant aux sommations des Anglais : La garde meurt,
et ne se rend pas? Et quand, dans une tragédie immortelle, on demande au vieil Horace ce que son fils pouvait faire tout seul contre les trois Curiaces, après la mort de ses deux frères, un enthousiasme irrésistible n'envabit-il pas nos âmes au moment de
cette réponse sublime que le grand Corneille place sur les lèvres du noble vieillard: Qu'il mourût! Eh bien ! ne peut-on pas appliquer, à juste titre, ces paroles magnanimes à la nation polonaise tenant tête, depuis quatre-vingt-dix ans, avec le courage du désespoir, aux trois monarchies du Nord ? On
admire la valeur et la constance des Polonais ; cette admiration ne sera pas toujours stérile ; les nations occidentales sont trop généreuses pour ne pas prendre, un jour, la défense de ceux qu'ils admirent
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aujourd'hui ! En attendant que l'intervention de la France et de l'Angleterre fassent pencher la balance de la justice, que les Polonais maîtres de leurs actions sinon de la fortune, n'écoutent que la voix du devoir et de l'honneur.
N'est-ce pas un grand et beau spectacle, le spectacle d'une nation de vingt millions d'âmes qui, au milieu des souffrances horribles supportées depuis près d'un siècle avec un mâle courage, ne renonce à aucune de ses aspirations nationales! N'y a-t-il pas là quelque chose qui honore l'humanité tout entière? La grandeur d'un peuple, aussi bien que la valeur morale des individus, n'est pas attachée aux flots changeants de la fortune; il y a des défaites qui honorent plus que les succès les plus brillants. La Pologne gémit sous le joug, et pourtant elle n'échangerait pas ses nobles infortunes contre les splendeurs de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche. Il y a des triomphes qui impriment sur le front des monarques une tache indélébile, il y a des grandeurs achetées à* un prix honteux. Les Polonais peuvent montrer, sans rougir, les marques des fers qu'on leur impose ; les revers, les persécutions , les souffrances ne sont pour eux qu'un ressort moral de
plus. Ils peuvent répéter- après François I er : Tout est perdu fors Vhonneur, et la fortune a souvent des retours inattendus pour abaisser l'orgueil des superbes, et pour relever ceux qui ont su conserver leur honneur intact dans l'adversité.
L'histoire contemporaine semble vouloir consoler les peuples opprimés par des exemples mémorables de ces retours inattendus de la fortune dont nous parlions tout à l'heure. Qui aurait prédit en 1825, après le désastre de Parga, la chute de Missolunghi et le triomphe décisif d'Ibrahim-Pacha, que , deux ans après, la flotte turque serait anéantie à Navarin, et que la Grèce, délivrée par l'intervention de l'Europe, émue aux accents douloureux d'une population livrée sans défense aux vengeances et aux excès les plus honteux d'une soldatesque barbare, serait reconnue comme royaume indépendant? Qui aurait prévu, dans les premiers mois de 1830, que la Révolution de juillet amènerait la séparation de la Belgique et de la Hollande? Qui aurait espéré, en 1849, après la catastrophe de Novare, au moment où l'héroïque Charles-Albert portait sur les bords du Tage le deuil de la patrie, que dix ans après, grâce à l'intervention généreuse de Napoléon III,
les Autrichiens seraient chassés de Milan, de Bergame, de Brescia?
Pourquoi, à son tour, la Pologne ne verrait-elle pas luire des jours meilleurs? La situation de l'Europe n'autorise-t-elle pas les aspirations les plus larges des nationalités opprimées? Ce n'est pas dans le cadre de ce volume que nous pourrions faire entreries développements que réclame un sujet aussi vaste que compliqué: nous nous bornerons uniquement à mentionner quelques-unes des raisons de notre confiance dans un avenir meilleur pour la cause que nous défendons.
Tout annonce une lutte prochaine entre les nationalités opprimées et les puissances spoliatrices. On a bien de la peine à comprimer l'ardeur généreuse des habitants de la glorieuse ville des doges. Victor- Emmanuel organise activement ses forces de terre et de mer, et il attend la première occasion favorable pour attaquer les Autrichiens dans les positions formidables du quadrilatère. Il est impossible que cette guerre n'entraîne pas le soulèvement en masse de la Hongrie. On n'a pas besoin de stimuler le patriotisme des Suédois, ils font éclater à tous les yeux leur haine contre la Russie, ils ont de vieilles in-
jures à venger, et ils n'oublient pas que la Finlande les recevra à bras ouverts. Depuis Venise jusqu'à Helsingfors, les nationalités fermentent, les nuages Amoncellent de toutes parts, les éclairs sillonnent déjà ce vaste espace, le tonnerre gronde, la Russie et^'Autriche n'éviteront pas l'orage suspendu sur leur léte. Les Italiens et les Suédois seconderont de toutes leurs forces de terre et de mer les Vénitiens, les Hongrois, les Finlandais, les Polonais se soulevant en masse pour chasser l'étranger. Pense-lnon -que, dans celte lutte suprême des peuples contre l'oppression, le glorieux champion de l'Italie, le vainqueur/de Magenta-etdeSolférino, le souverain qui a dit que l'intbrêt db la France est partout ou il y a use cause juste a dépendre, restera inaotif, ou plutôt, Napoléon III n'est-il pas prédestiné à accomplir cette œuvre magnanime? On n'osera plus dire, après les expéditions de Crimée, de Syrie et du Mexique, que la Pologne est trop loin ; les flottes de la France connaissent le chemin de Cronstadt et de Venise. Eh bien! la Pologne doitrelle désespérer de son avenir, ou plutôt, n'est ce pas la Russie èt 1* Autriche qui ont tout à craindre des éventualités d'une , guerre peut-être moins éloignée qu'on ne le suppose ?
Nous croyons, plus que jamais, au triomphe final ^ de la nationalité polonaise; mais, notre confiance n'est pas aveugle, et, si ce triomphe nous paraît < certain, c'est à condition que, les Polonais ne se fatiguent jamais d'espérer, et que leur palienœ, à attendre les circonstances favorables, ne se lasèe pas trop vite.
Nous plaignons ceux qui voudraient ravir, à une nation exposée à tous les coups du sort, le seul bien qui lui reste, l'espérance. C'est l'espérance qui préserve la malheureuse Pologne d'un découragement fatal, découragement qui lui enlèverait toutes les chances, toutes les compensations de l'avenir. L'espérance, c'est le feu sacré qui brûle, sans cesse, sur l'autel de la patrie bien-aimée; c'est elle, qui préserve de la mort une noble race qu'on voudrait disperser a touâ les vents ; c'est elle, qui maintient debout une nationalité battue par les flots de la méchanceté humaine; c'est elle, qui est le centre d'attraction pour un peuple partagé entre trois puissants voisins; c'est elle, qui réunira les membres morcelés d'uri corps politique qui ne veut pas mourir. Les individus meurent ; les nations ne meurent pas, quand elles ne veulent pas mourir, et, tôt ou
tard, le droit triomphe de la force. La Pologne ne périra pas, tant qu'elle conservera intactes, sa foi, sa langue, sa physionomie à part; elle ne périra pas, tant qu'elle gardera, au fond du cœur, le culte d'un passé glorieux et les espérances d'un avenir qui n'abdique pas.
Ce qui jette sur la Pologne un éclat surhumain, c'est que, son âme plane au-dessus des tristes réalités d'ici-bas ; elle n'est morte que pour des yeux vulgaires qui ne voient pas qu'elle a rapporté, des hauteurs de l'infini, une foi absolue dans le triomphe définitif du droit et de la justice. Les Polonais portent, dans leur cœur, l'image d'un monde idéal, et, les yeux fixés sur la croix, ils y lisent, déjà, en traits de feu, les secrets de l'avenir.
Un mot sur les derniers événements.
20 février 1863.
En terminant, il y a deux mois, l'écrit que nous publions en ce moment, nous pensions, avec une profonde tristesse, au sort lamentable que la Russie réservait à la Pologne; aujourd'hui, nous sommes forcés de l'avouer, la réalité l'emporte de beaucoup sur les prévisions les plus sinistres. Quelle désolation universelle! on ne voit partout que des habitants en deuil et des contrées ruinées! le sang coule à flots, et ce sang (héroïsme sublime!) alors même qu'on n'admet pas la pensée du succès, on le verse comme la semence féconde de l'avenir. C'est en ce moment surtout que la Pologne apparaît comme la Niobé des nations !
Nous pensions que l'attitude de résistance passive, maintenue pendant deux ans avec une cons-
lance qui a fait l'admiration du monde entier, était celle qm convenait le mieux aux intérêts de la Pologne. Les opprimés n'abdiquaient aucun droit en disant aux oppresseurs : « Nous sommes désarmés, « vous pouvez nous torlurer, mais nous ne vous «t reconnaîtrons jamais pour les possesseurs légi- « times du sol qui nous appartient; vous pouvez « nous tuer, mais vous ne pourrez jamais compri- « mer nos aspirations nationales ; nous attendrons, « avec une foi inébranlable dans un meilleur avenir, « l'heure de la délivrance. » Ce langage, les Polonais l'ont tenu en 1861 et en 1862 ; nous avons dit ce qu'il y avait de sagesse et de dignité dans celte attitude dont le comte André Zamoyski a été la personnification la plus éminente.
Les Polonais ont-ils changé de politique en 1863 et les derniers événements doivent- ils modifier l'opinion de l'Europe sur leur compte, ou plutôt, le sang versé ne doit-il pas retomber sur la tête de la Russie, qui confiante dans ses nombreuses armées, a provoqué par une politique perfide et par un langage insultant, des populations non moins fières que malheureuses ? Les faits parlent assez haut : ceux qui se sont levés n'étaient point prêts pour
une insurrection. Traqués comme des bêtes fauves, pour être incorporés dans les troupes russes, en vertu d'ordres arbitraires, ces malheureux ont préféré mourir sur le sol de la patrie, alors surtout que mêlant d'ironiques insultes aux actes de cruauté, le gouvernement présentait les conscrits ou plutôt les proscrits, comme heureux de servir sous le drapeau de leurs oppresseurs. 11 les poussait ainsi à défendre l'honneur national alors même qu'ils n'auraient pas eu foi dans un triomphe qui paraissait impossible.
On a vu, plus d'une fois, de grands coupables s'oublier au milieu des agitations d'une conscience troublée, et faire eux-mêmes l'aveu public de leurs crimes; c'est ce qui vient d'arriver à la Russie. Voici un extrait du Journal de Saint-Pétersbourg, du 3 février 1863 1 : ;
1 On connaît le caractère semi-officiel de cette feuille, qui d'ailleurs comme toutes les autres en Russie, subit le régime de la censure. L'importance de cé document, nous engage à le reproduire ici tout entier.
« Les feuilles étrangères, dans leurs appréciations des derniers événements de Pologne, insistent particulièrement sur l'illégalité du recrutement et affectent d'y voir la cause véritable et légitime du soulèvement des proviuces.
« Les entrepreneurs de révolution en commandite qui, de leur paisible abri, ont été les instigateurs de cette sanglante et douloureuse tragédie, ont dû sourire en lisant cette naïve assertion.
• 1U savent parfaitement à quoi s'en tenir sur la question de savoir
« Nous ne contestons nullement que la mesure « qui a fait peser le recrutement sur la populace « des villes, en exemptant la population des cam- « pagnes, ne soit une mesure anormale... Le gou- « vernement savait parfaitement que le recru-