V. ci-dessus, ch
3. Aussi n'y a-t-il pas, à mon avis, d'incohérence, comme le prétend M. F. Lot {loc. cit.) dans le fait que ce château de Corbenic est d'un accès facile : au contraire il devait l'être. Dieu n'est-il pas partout ? La difficulté des aventures de Corbenic n'est point d'ordre romanesque, mais moral, et c'est précisément ce que nous démontre l'indifférence de l'auteur de la Qucstc pour les circonstances légendaires de l'arrivée au château du Graal.
122 la QUESTE DEL SAINT GRAAL
n'a en fait rien à garder maintenant que le Graal a changé de" nature ; il ne saurait avoir de rôle précis. C'est l'insignifiant seigneur d'un insignifiant château, un roi comme les autres dans une demeure comme les autres. Sa personne même est assez incertaine. Car au début du roman, lorsque Galaad parle de « cens del saint ostel », c'est-à-dire de Corbenic, il dit « mon « oncle le roi Pelles et mon aiol le Riche Roi Pescheor ^ ». Quel que soit le sens que l'on donne à ces mots d'oncle et d'aïeul ^, il ressort clairement de ce passage que le roi Pelles et le Roi Pêcheur sont deux personnes distinctes, et peut-être que le Roi Pêcheur est le père de Pelles. Or quelques pages plus haut Bohort a rappelé que Galaad est le fils de Lancelot et de « la « belle fille au Riche Roi Pescheor ^ ». Et pourtant quand Lancelot vient à Corbenic, c'est le roi Pelles, expressément nommé, qui lui dit « les noveles de sa belle fille qui est morte, celle en qui « Galaad fu engendrez » *. Du rapprochement de ces deux derniers passages il ressort, cette fois, que Pelles et le Roi Pêcheur ne sont qu'une seule et même personne. La conclusion qu'il faut tirer de cette contradiction, c'est que l'auteur n'attachait aucune importance à ce personnage traditionnel ; il le gardait pour compléter le décor de légende dont il avait besoin, mais il ne se souciait point de lui prêter vie.
La légende plaçait encore auprès du Graal une autre figure, étrangement poétique et mystérieuse : le Roi Méhaignié, qui devait être guéri par le conquérant du Graal. Notre auteur a senti tout le parti qu'il pouvait tirer, pour ses religieux desseins, d'un tel personnage ^ ; et non seulement il l'a gardé, mais il l'a dédoublé. Car le roi Mordrain n'est qu'une réplique du Roi Méhaignié. Seulement cette double reprise du thème traditionnel est pleine d'innovations. L'origine de la blessure du roi et les circonstances de la guérison, la question que devait poser le chevalier prédestiné devant l'étrange cérémonie du Graal, et la délivrance qu'il devait ainsi apporter au roi et à toute la contrée.