‹ Études sur la Queste del saint graal attribuée à Gautier MapChapitre 112 sur 150 · V. ci-après le rôle de Galaad justicier · texte numérisé non relu

V. ci-après le rôle de Galaad justicier

LA TkANSCKU'TION ROMANESQUE ig^

œuvre aux aulnes n»nians d'avant un*, sou christ ioiUMiiiî inonattiijui' ;\ l'iuiMioialilr di'S (ontvs chcvuli'H'kqu(;s. CiM le rôle de Gauvuiu, avrc celui do Lancdot, (jui lui a lu plus wrvi à marquer cette opposition. ICn (iauvain n'incarnent nioin» dcH vic«» particuliers (pTune certaine conception de la v'u\ (pi'un certain type de héros (jue les romans de la Table Ronde pioposaicnt alors à l'admiration des courp. C'était li\ une forni(î du mal d'autant plus redoutable qu'elle était charmante. Il fallait montrer en un extîuipl»' illustre l'antitlu^se de cette chevalerie mondaine et du vrai service de Dieu. Et quel autre exemple convenait mieux i\ un tel dessein que celui du neveu d'Artus, du héros de tant de contes d'où toute pensée religitaise était absente ? La Qut'ste laisse à (iauvain sa ^Mandeur selon le siècle et en montre le néant selon la religion ; elle le fait brave, loyal, mais mauvais chrétien : sa prouesse même tourne au crime et le damne. Gauvain, c'est la chevalerie mondaine jugée selon l'esprit cistercien.

Lancclot. — Auprès du pécheur endurci, la Queste a placé le pécheur repentant. Lancelot est, aux yeux du siècle, un autre Gauvain, plus glorieux encore, plus aimé ; mais il s'amende, et l'opposition de l'idéal courtois à l'idéal religieux so manifeste mieux encore dans sa conversion que dans la damnation de Gauvain.

Lancclot est reconnu pour le meilleur chevalier du monde ; toute la Table Ronde l'admire ^ il est l'amant adoré de la reine, qui fait de lui ce portrait passionné : « li plus biaus chevaliers u et li mueldres et li plus gracieus et li plus désiriez a veoir de « totes genz, et li muez amez qui onques nasquist a nos tens ». Cet amour de Lancclot et de Guenièvre est fidèle, ancien, plein de douceur ; lorsqu'ils doivent se séparer, leur tristesse est profonde, mais garde un air de noblesse : ils sont, depuis des années, le modèle illustre de l'amour courtois. Mais plus cette excellence mondaine est parfaite, plus elle doit être condamnée dans la Qîicste. Lancclot, qui est parti sans entrain pour la nouvelle entreprise, s'aperçoit soudain qu'il est enseveli dans le péché, qu'on le traite en excommunié, et que Dieu s'irrite contre lui ^.

1. Cf. au début du roman, la crainte générale de le voir manquer à la fête de la Penstecôte, etc.

2. Cf. la chapelle où il ne peut entrer, le sommeil sjTubolique, puis les dures paroles di\incs.

128 la guESTE del saint graal

Il comprend sa longue erreur, se repent, et l'on sait que sa confession, puis toute sa conversion, reflètent les idées et les usages de Citeaux. Confession sincère, douloureuse, où Lancelot confronte une dernière fois le faux jugement du monde et la vérité religieuse ^ ; conversion énergique, où les nouveaux sentiments du pénitent sont aussitôt traduits en actes méritoires. A partir du moment où il prononce son vœu, Lancelot est devenu un homme nouveau ; il mène une vie scrupuleusement monastique, abondante en privations, et toutes ses pensées sont consacrées à Dieu 2.

Aussi un revirement se marque-t-il dans son rôle. Lui, qui vient d'être honni à cause de sa grandeur mondaine, est maintenant honoré à cause de sa pénitence. Il reçoit du ciel des encouragements, des visions d'espérance. Son honneur chevaleresque même lui est rendu, maintenant qu'il le purifie par la piété ; afin que ce rétabhssement soit plus frappant, Lancelot triomphe d'un adversaire qui est celui-là même dont Dieu s'était servi pour l'humilier. Et encore montre-t-il dans cet exploit d'apparence séculière un esprit tout chrétien : c'est lui qui a été provoqué, il ne fait que se défendre, sans brutalité, et l'adversaire une fois renversé il lui rattrape son cheval. Il fait de grands progrès religieux, qu'on peut mesurer à la différence des conversations qu'il a avec les ecclésiastiques. La même scène, répétée trois et quatre fois, marque les étapes de sa spiritualité. Le premier ermite qu'il a rencontré l'a péniblement amené à la confession ; le second l'a fortifié dans sa bonne résolution, l'a associé à des cérémonies sacrées, et finalement l'a admis à une sorte de noviciat comportant une règle. Le troisième ne lui a plus fait de reproches ; il l'a confessé, réconforté ; tous deux ont

1. C'est le passage où M™^ Lot-Borodine a très justement noté l'opposition del' amourvertu et de r amour-péché (F. Lot, Et. sur le Lancelot, p. 422).

2. Les dévotions et macérations sont notées avec soin dans le texte : le soir du vœu, il mange « pain et cervoise », couche près du mort, dort peu, « pense aux choses célestes ». Le lendemain il reçoit la discipline, prend la haire, et l'ermite lui impose sa règle de vie. Nuit à la belle étoile, au pied d'une croix. Au réveil, prière. Au soir, il arrive chez un ermite : il n'a pas mangé durant ces deux jours. Vêpres du jour, puis de la « Mère Dieu », confession, puis conversation et conseils pieux, enfin dîner de pain et cervoise. Il couche sur l'herbe avec sa haire. Les deux jours suivants sont semblables : il ne mange que le surlendemain, chez une recluse, « de tele charité come Dex nos a prestee », c'est-à-dire du pain et de l'eau. C'est un régime.

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discute un point de doctrine, et Lancelot a cite à propos TÉvangilr. riii> 1. 11(1, ([u.ind il rcncontn-ni un quatrième ermite, il sera parviuu ii un si haut degré de vertu (jue l'ermite lui demandera son inteiiMs^ion lonunc à un saint.

PourtcUït l'aul( ur de la (Jt4t'stc n'a pas hatiss*' le p<^rheur rep<-ntant jus(iu';\ la perfection ; il lui a prêté des faiblesses, d'erreurs continuelles, connue si une longue existenc*- r>T -^«'e du, le péché laissait l'âme meurtrie et impuissante à i ti» -»

haut. Lancelot est devenu pieux, austère et bon, mais il ne comprend pas toujours le langage mystique que parle le monde sensible : il lui arrive de se tromper ^ et il faut sans cesse que des religieux l'éclairent et le guident. Il a tant de bonne volonté qu'il peut aller de compagnie avec les plus grands. saints, et qu'il goûte à la vie spirituelle, soutenue de la seule grâce de Dieu. C'est là mie récompense magnifuiue, une consécration de son mérite. Et pourtant cette vertu, à l'épreuve, se montre malgré tout incomplète ; il lui manque la confiance totale en Dieu, l'oubli de la raison terrestre, le sens du miracle. Trouvant des lions qui lui barrent la route, il croit devoir tirer l'épée : il ne penseriiit pas, si Dieu même ne le lui rappelait rudement, qu'un signe de croix suffit à écarter les lions. Il ne comprend pas le règne absolu de l'Esprit.

La conclusion de ce rôle mêlé en reflète les diverses parties. Parce que Lancelot s'est efforcé vers le bien, il sera récompensé, selon son mérite qui n'est pas parfait ^ ; mais parce qu'il fut pécheur, il sera puni. Il pénètre donc au château du Graal, mais sans honneur, comme à la dérobée, et il ne peut dépasser le seuil du sanctuaire. De là il a l'insigne bonheur d'entrevoir un miracle, mais il ne le comprend pas. Une fois de plus son incomplète intelligence des choses divines le trompe, et un geste d'imprudente bonne volonté détermine la péripétie finale, qui unit le châtiment à la récompense. Lancelot tombe en une sorte de sommeil inerte et voisin de la mort, qui sjnnbolise et punit son péché ^.

1. Par exemple, le tournoi des Blancs et des Noirs, dont il se désole, bien que la vraie signification lui en soit frès favorable (Sommer VI, loo sqq.).

2. Cf. « Tu verras partie de ce que tu as tant desirré a veoir...» L'auteur marque donc avec soin le caractère incomplet de cette récompense, et par suite du mérite de Lancelot.

3. C'est pourquoi il dure autant de jours que la vie pécheresse a duré d'années. Albert Pauphilkt. 9

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Mais ce sommeil du corps est aussi une extase de l'âme, emplie de visions célestes. Si bien qu'en se réveillant, Lancelot regrette la fin de ce châtiment délicieux.

En son charme étrange, cette scène achève avec une parfaite précision le portrait de Lancelot. Généreux et faible, il aspire au bien et fait souvent le mal sans s'en rendre compte clairement : il s'est tout de suite laissé prendre au sophisme du bel amour courtois ; il ne voit pas les embûches du Démon, il ne comprend pas non plus les manifestations divines. Il garde dans le mal quelque chose de sa noblesse native ^, mais il garde aussi dans le bien quelque chose de sa légèreté coupable. Aussi facile à séduire qu'à convertir, aussi impossible à pervertir qu'à sanctifier tout à fait. Ame trébuchante et chancelante, à qui il faut des conseils continuels et une règle étroite ; éternel novice, pénitent perpétuel, et si semblable en sa gauche bonne volonté aux meilleurs des hommes du siècle ! C'est pour lui, c'est pour tous ceux dont il est le type, et que la vie ballotte de la faute au repentir, que l'Église multiplie les confesseurs et les prédicateurs. Seules la conversation des religieux, la loi dure et salutaire de Cîteaux peuvent relever leurs défaillances et finalement les conduire plus près des élus que des réprouvés, jusqu'aux portes du Paradis.

Les élus. — Peu s'en faut que l'humanité assez touchante de Lancelot ne lui attribue à nos yeux le premier rôle dans la Queste. Certes, il est fait à l'image de nos fausses grandeurs et de nos vraies misères, le beau héros aimé, glorieux, hurnihé, pardonné ; depuis l'incomparable Tristan des bons trouvères Béroul, Gottfried, Thomas, nul poète ne nous a présenté une telle créature de chair et de sang. Son imperfection même nous semble le grandir, parce qu'elle l'approche de nous. Mais il faut nous garder de cette illusion moderne. Elle est contraire à toute la conception de la Queste. Celui qui s'arrête à mi-chemin de la sainteté, si émouvante que soit sa vie, ne peut être le héros de ce livre : au-dessus de lui sont les vrais élus.

Ils sont trois, et l'on devrait dire quatre si la quatrième, une femme, n'était beaucoup plus une allégorie qu'un type d'huma-

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