‹ Études sur la Queste del saint graal attribuée à Gautier MapChapitre 121 sur 150 · IV, I et VI · texte numérisé non relu

IV, I et VI

138 la QUESTE DEL SAINT GRAAL

tiques versets ne rendissent pareillement inoubliables le nom de Galaad et sa signification mystique.

Voilà ce que signifie le nom du héros de la Queste. Il annonce un saint assez parfait pour évoquer l'image du Christ, une créature en qui transparaît le Créateur. La perfection, en effet, n'est point chose humaine ; elle n'a paru ici-bas qu'une fois, en la personne du Christ. La vie terrestre de Jésus est l'exemple et la mesure immuables de la sainteté : l'homme n'est véritablement chrétien qu'autant qu'il s'en rapproche. La loi suprême, somme de toutes les autres, c'est l'imitation de Jésus, et l'on ne saurait concevoir de créature humaine parfaite qu'à la ressemblance du Christ. Ainsi le nom du héros de la Queste définit son personnage.

Il est assez naturel que ce persotmage, en qui s'expriment les plus hautes idées de la Queste, soit d'une invention subtile et complexe. Galaad est d'abord d'une perfection morale absolue : sa virginité, sa chasteté, sont célébrées par l'auteur avec prédilection. Des épisodes symboliques comme la Fontaine bouillante prouvent que « en lui n'avoit onques eu eschaufement de « luxure )). D'autres, comme l'aventure de Mélyant, le montrent pur d'orgueil et de convoitise. Ailleurs il apparaît ascétique, insensible à la chair, vide de tout sentiment hormis l'amour de Dieu, ne regardant les choses de ce monde, amitiés, famille ^, humanité ^, que du point de vue religieux, enfin soumis corps et âme à la volonté divine. Aussi obtient-il la récompense des justes, qui est de contempler et de comprendre les mystères divins. Étant le plus parfaitement vertueux, sa récompense est la plus parfaite : la dernière révélation du Graal lui est réservée, et elle est tellement sublime que les langues humaines ne sauraient l'exprimer.

1. Il est curieux de voir comment son attitude à l'égard de son père varie selon le mérite religieux de Lancelot ; au début, il semble éviter de parler de lui avec la reine ; puis il combat contre lui et le renverse. Ils ne se rencontrent plus qu'après la conversion de Lancelot. Galaad trouve son père en sainte compagnie ; il lui témoigne alors une affection toute nouvelle, et daigne enfin s'avouer son fils : « En nom Deu vos desiroie-je « a veoir et a avoir compaignon sor toz cens del monde. Et jel doi bien fere, car vos estes « comencement de moi. » Leur séparation est presque tendre, bien que toujours dominée par des pensées religieuses et par la présence même de Dieu.

2. C'est une pensée religieuse qui lui fait épargner les combattants du château des Pucelles, et qui l'inquiète après le massacre de Carcelois. Il s'agit uniquement là, comme on l'a vu, d'un point de doctrine et de politique ecclésiaistiques.

I v TPAV rnrprinv T^OMAST^întri? 130

La saintott^ dîins la (Jt4cstn,svwU\v mal compatible? avec la sinipl»' laicitt^ Holiort. Lancrlot y parvicnmnt par la voie • âpre et (liiic » de saint hcnott : ils sont plus qu'j'i inoitii- d«* n PaicillcmiMit certains détails donnent aux plus beaux moni« nti^ de la vie de (ialaad un caraet<*re rpiasi sacerdotal. IV-j.^ à (orbrnic, lors de l'olTice du (iraai. c'est (ialaad qui reçoit de l'cifticiant le baisn de paix et cpii le donne ensuite aux assistants : c'est le rôle du diacre ; il est d(»nc plac<^ déjA i\ un rang intermédiaire entre le prt'^tre et les fidèles. Mais à Sarras c'est lui qui, à la derni(^re messe, comimniie à la place du prùtre avec l'hostie déposée sur l'autel, et c'est lui qui donne le baiser de paix. Ce sont là, incontestablement, des prérogatives rituelles du prêtre qui officie. D'ailleurs, après la communion, aucune mention n'est plus faite du célébrant, môme pour relater sa disparition ; Gahiad lui a été substitué, avec la dextérité qu'a l'auteur de la Qitesfc' aux endroits délicats. Il ne serait conforme ni à l'esprit, ni à la lettre du texte, de donner trop de netteté à cette idée, que l'auteur a suggérée plus qu'exprimée ; mais certainement il a eu la pensée qu'il manquerait quelque chose au type idéal de perfection chrétienne qu'il voulait peindre, s'il n'y ajoutait un peu de la dignité sacerdotale. Les vrais « serjans Jhesucrist », ce sont ses « menistres ». On reconnaît là l'opinion de l'auteur de la Queste sur la prééminence du clergé dans le monde.

Ministre de Dieu, Galaad l'est de plus d'une manière. Les autres saints de la Queste sont uniquement occupés de leur propre salut et y travaillent avec une application qui n'exclut pas toujours l'égoîsme. Galaad, au contraire, en mainte circonstance paraît investi d'une mission qui dépasse infiniment sa propre destinée Ses exploits ne sont pas seulement l'exaltation symbolique de ses vertus propres : ils sont des actes de justice. Aux uns ils apportent la délivrance, aux autres le châtiment. Il déhvre Mélyant, Perce val, les prisonnières du Château des Pucelles, le vieux conte Ernout du Château Carcelois ; il rend la victoire, dans un tournoi, à un parti désespéré, et en chacune de ces rencontres il infhge aux pécheurs une punition équitable. Partout où il passe, il met fin à de sombres et iniques aventures : il est le Justicier terrible et pur.

140 la QUESTE DEL SAINT GRAAL

Pour une telle mission, il fallait à Galaad des armes plus qu'humaines. C'est Dieu même, maître des hasards, qui les lui envoie ; une épée d'abord ^, un écu ensuite ^. Et pour bien nous faire comprendre qu'il ne s'agit pas là d'une simple coquetterie de romancier, mais d'une intention essentielle, l'auteur prend soin de composer une petite scène où Artus offre à Galaad l'écu qui lui manque et où Galaad le refuse par principe. « Sire, (( fet il, je me mefferoie se je ceanz le prenoie. Ja nul n'en pren- « drai devant que aventure le m'amaint ^. » Bien entendu, l'aventure ainsi annoncée met en pleine lumière le caractère sacré des armes du « chevalier de Dieu ». C'est une curieuse combinaison de symboles que cet écu de Galaad. Avec sa croix rouge sur son champ blanc, il est le signe de la croisade, il est, à de menus détails près, l'écu de tous les ordres militaires qui gravitent autour de Cîteaux. Ses couleurs sont celles mêmes de l'Époux mystique, « candidus et rubicundus ». Il représente donc en perfection le « service » de Jésus-Christ. Son histoire antérieure est évoquée dans la Queste parce qu'elle complète sa haute signification. Fait par le « premier evesque de crestiens », Josephes, pour le premier défenseur de la foi, ou mieux le premier croisé, Evalach, il établit un lien à la fois militaire et religieux entre Galaad et ses lointains devanciers, entre tous les croisés passés et présents : il symbolise la pérennité de la chevalerie « spirituelle ». Enfin les miracles dont il reste le monument témoignent de l'assistance que Dieu ne manque jamais de prêter à ses champions, et lui communiquent la vertu protectrice d'une relique. Peut-on imaginer un écu plus convenable à ce modèle de christianisme qu'est Galaad ?

Ces armes merveilleuses et l'invincibiHté qu'elles lui confèrent tirent Galaad hors de l'humanité. Éternel croisé, il marche au milieu des prodiges, escorté du vol des anges ^. En fait dans toutes les rencontres de sa vie le surnaturel domine ^. Ses vertus,

Page 1