Ibid
2. Cf. toutes les arrivées de personnages aux ermitages et abbayes où on leur explique leurs aventures.
3. Nulle part cette pensée ne s'exprime plus nettement que dans l'interprétation de l'épisode du « Chastel as puceles ». « Par le Chastel as puceles doiz tu entendre enfer et « par les puceles les bones âmes qui a tort i estoient enserrées devant la Passion Jhesu- « crist ; et par les .VII. chevaliers doiz tu entendre les .VII. pechies principaus qui lors « regnoient el monde, si que de droit n'i avoit point. Car si tost come l'ame issoit del « cors quel qu'ele fust, ou de prodome ou de mauves, maintenant aloit en enfer et estoit « iluec enserrée ansint come les puceles. Mes quant li Pères del Ciel vit que ce qu'il avoit « formé aloit si a mal, il envoia son Fill en terre por délivrer les bones puceles, ce sont « les bones âmes. Et tout ansi come il envoia son Fill qu'il avoit devant le comancement a del monde, tôt ansi envoia il Galaad come son esleu chevalier et son esleu serjant... »
Sommer, VI, 40.
cxtraordinaiiT anipitiii et en tirer l'admirable <?|)i»<xle de la Nrf (le Salomnn, (ju'il conviiiit d'examiner.
Faire de (lalaad le descendant de David; ce n'ëtait pas sc-nlement lui attiihm r la /^énéalo^ie do Jésus et chanfjer le fleuron termiii il <!( l'Ai bu de ]rW'. C'était, en fait, reporter sur lui les anti([ues espérances (jiii s'étaient historiquement attacliéi's au ftls de David ; c'était rap|)«)rter i\ sa personne la longue suite des prophéties et des pré fi/^ural ions où le Moyen Age reconnais sait le Christ, c'était faire d'un héros de roman le but, la rius^)n suprême de tout rAnci<*n Testament. L'épisode de la Nef de Salomon n'est autre chose que l'étonnant transfert à Galaad de la préhistoire mystitiue de Jésus C
L'esprit (pii avait inspiré tout l'ensemble charmant de rapprochements, de correspondances et d'allégories cpii comp^jse cette préhistoire s'était en quelque sorte cristallisé dans la très célèbre légende dr la Croix. Puisque, dans le drame unique et bien lié qu'est la vie de l'humanité, la Rédemption s'oppose symétriquement à la chute, puisque les circonstances de la vie du Sauveur sont déterminées par celles de la faute d'Adam et par les événements annonciateurs qui jalonnent l'histoire d'Israël, il était nécessaire que l'instrument le plus sacré de la Passion, la Croix, eût été associé, en sa matériaUté même, à cette préparation séculaire. On imagina donc que l'arbre qui avait fourni le bois de la Croix provenait de l'Arbre de la Science, afin que le salut sortît des racines du péché, et l'on trouva, en s'inspirant de l'Écriture, le moyen d'associer l'arbre do la Croix à la vie des hommes qui après Adam préfigurèrent le Christ : Moïse, David, Salomon. Moïse en avait tiré sa verge, le Psalmiste avait chanté sous son ombrage, et Salomon avait voulu l'employer à la construction du Temple ; enfin, jusqu'au temps de la Passion, des prodiges n'avaient cessé de le signaler à la vénération des âmes prophétiques et à la haine des Juifs ^.
1. V.dans E. Mâle, Art religieux XIII^ s., 1. IV, ch. I, un remarquable exposé de cette interj^rétation mystique de l'Ancien Testament.
2. Cette esquisse de la" formation de la légende de la Croix est en contradiction avec l'opinion de Wilhelm Meyer [Die Geschichte des Krcuz)whes).Ce n'est pas le lieu de la justifier : il y faudrait une longue dissertation. Le tort, à mon avis, de W. Meyer est, selon une habitude trop fréquente chez les folk-loris tes, de découper arbitrairement la légende pour la commodité de sa classification, sans se demander si les tronçons ainsi obtenus
Albert Pauphilet. io
146 la QUESTE DEL SAINT GRAAL
C'était là un thème si poétique et si émouvant que les imaginations mystiques se plurent à l'enrichir d'innombrables variations. Ce qu'elles y introduisirent d'abord, à cause du rôle capital qu'y jouaient Adam et Eve, ce furent les légendes et les croyances de toutes sortes qui s'attachaient à nos premiers parents. Elles étaient extrêmement nombreuses, et toutes les confessions issues du judaïsme avaient contribué à les multiplier. La Vie d'Adam et d'Eve, ou, selon la rubrique de plusieurs manuscrits, la Pénitence Adam, forme généralement le prologue changeant de la Légende de la Croix. Il y flotte souvent comme un parfum d'hétérodoxie, et l'on y voit Adam, Eve, Seth, faire une figure que la Genèse ne leur donnait point ^. De là le caractère assez variable et un peu suspect qu'a toujours gardé cette légende, aux yeux des purs défenseurs de l'orthodoxie. Jacques de Voragine lui-même, si accueillant aux merveilles hagiographiques, n'en parle pas sans quelque défiance. Mais la foule des clercs et des laïcs n'eut pas ces scrupules. Elle aimait les apocryphes pour ce qu'ils ajoutaient aux textes sacrés d'imaginations étranges ou magnifiques ^. Au reste, dans le conte de la croix, la fin sanctifiait tout, et c'était elle, c'était le drame libérateur de la Passion qu'on retrouvait en tous les épisodes ; ce fut une des grandes prédilections du Moyen Age.
Telle est en substance la belle et pieuse histoire que l'auteur de la Queste n'a pas craint d'adapter à ses fictions. Entreprise d'une hardiesse à peine concevable, et où il lui fallut, comme on va voir, une étonnante dextérité.
Le début de son récit ne laisse rien paraître de son dessein. Le premier épisode de la légende avait nécessairement pour
ont jamais pu avoir une existence indépendante et même une raison d'être. Comment admettre, par exemple, une légende de la Croix qui commence à Salomon ? En outre, la attaché une importance démesurée aux documents des xiv^ et xv® s., et il a pris l'imprécision de Jacques de Voragine pour une preuve que la légende n'était pas encore formée. En fait, c'est exactement le contraire qui s'est produit : il fallait chercher avant la Légende dorée et ne voir dans ce dernier texte qu'une attestation du grand nombre de variantes qui existaient déjà alors, et dont J. de Voragine a soupçonné à bon droit l'origine hérétique. Malgré les travaux utiles et estimables de Mussafia, A. Graf et W. Meyer, l'étude de la Légende de la Croix est à refaire.
1. Notamment dans le ms. B. N. fr. 95, cité en partie par Mussafia ; v. une version en français moderne de ce texte dans A. Pauphilet, La Vie terrestre d'Adam et d'Eve {Revue de Paris, i^' sept. 1912).
2. Cf. sur l'influence des apocryphes sur l'Art. Mâle, Art rel. XIII^ s., 1. IV, eh. IIL
LA TKANSCRIPTION KOMANRRViUE I47
()l>jct (Ir montrer comment l'Arbre rie la Srirncc, qui ëtait dan» le Paradis terrestre, avait pouRHC^ ufi rejeton sur le soi annignë ;\ rinimanit('' diVIme. Selon la tradition la j)lus commune, Dieu, en chnssant Adam du I^aradis, lui avait promis de lui donner à la lin (le SI \ il riiuile de miséricorde ». Adan), cpiand il wntit su mnit appHK lier, envoya son fils Seth demander cette huile au (lu rubin qui f^ardait l'entrée du Jardin i)er(lu. I/anf,'e montra de loin il Seth l'Arbn* de la Science, qui montait jusqu'au ciel et (|ui ])ortait à sa cime un enfant nouveau-né : il lui expliqtia (pie cet enfant était " rimile de miséricorde »», cpi'il était Dieu et cpi'ii viendrait sur terre racheter les péchés des homme». Puis il lui donna trois graines de l'Arbre, pour les planter dans la bouille d'Adam lorsqu'il l'enterrerait : de là devait naître l'Arbre nouveau (jui serait l'instrument du salut ^
Certaines rédactions remplaçaient les trois graines par un rameau détaché de "l'Arbre du Paradis et replanté en terre 2. D'autres faisaient dans cette aventure une place plus importante à Eve et la montraient accompagnant Seth dans le mélancolique retour vers le Paradis perdu ^ : le mysticisme, avec sa passion des correspondances symétriques, devait en effet aimer à voir la Pécheresse préparer inconsciemment la rédemption *. Mais nulle part cette pensée n'apparaît mieux que dans la version de la Questc qui, croyons-nous, n'a point encore été rencontrée ailleurs. Elle semble une contamination originale de la version dite du Rameau et de ce qu'on pourrait appeler la version d'Eve. Au lieu de supposer un retour d'Eve ou de Seth vers le Paradis terrestre, longtemps après la faute, invention pathétique mais un peu compliquée, la Qiieste laisse aux mains d'Eve, au moment de sa fuite, le rameau même où pendait le fruit défendu. Et c'est Eve elle-même qui, sur la terre d'exil, plante ce rameau d'où elle ne sait pas que sortira l'Arbre du salut. Conception d'une élégance et d'une simplicité incomparablement supérieures aux autres récits.
Il y avait encore, dans les premiers temps de l'humanité, un
■2. Piir exemple celle que résume Jean Beleth {Ration., CLI), PatroL, CCII, 152.