Notamment le ms. B. N. 95 (v. ci-dessus
4. Sur cette correspondance d'Eve et de la Vierge Marie, v. déjà Tertullien {PatroL, II, 7S2) et S. Ambroise {ibid., XVII, 69::) pom- ne parler que des Pères de l'Église latine.
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autre événement plein de sens mystique : c'était la mort d'Abel.. Selon une tradition aussi ancienne que le christianisme ^, Abel, pasteur de brebis qui offrait à Dieu les premier-nés de son troupeau, préfigurait le Christ, le Bon Pasteur des âmes, offrant au Père le sacrifice de sa Passion ; son innocence et sa mort sous les coups d'un frère impie représentaient la mort du Christ immolé par les Juifs ^. Caïn était une figure de Judas ^. Aussi la légende de la Croix fait-elle allusion à Abel *. La Queste suit naturellement cette tradition et l'expose en détail. Elle l'enrichit même de concordances nouvelles, en plaçant la conception d'Abel, ainsi que sa mort, un vendredi, jour de la Passion. Mais surtout elle établit entre la destinée d'Abel et l'Arbre de la Croix une liaison plus étroite qu'aucune des versions connues de la légende. C'est sous les branches de l'Arbre qu'Abel est conçu, là aussi qu'il reçoit la mort.
Certaines croyances voulaient que la Croix eût été faite de trois bois différents (voire de quatre). C'étaient elles qui, en se combinant avec l'idée que la Croix devait provenir de l'Arbre de la Science, avaient donné naissance au motif légendaire des trois graines rapportées du Paradis et produisant trois « manières d'arbres ». Il subsiste quelque chose de cette tradition dans la Queste, et l'on y voit finalement trois « manières d'arbres » sortir de celui qu'Eve avait planté. Mais la substitution d'un rameau unique aux trois graines mettait là une difficulté nouvelle. La Queste conte donc que l'arbre d'Eve avait par deux fois changé d'aspect sous l'influence des événements dont il avait été le témoin, et qu'en chacun de ses états il avait donné naissance à des rejetons qui, par la suite, n'avaient plus changé. D'abord blanc, il avait verdi lors de la conception d'Abel ; enfin, depuis le crime de Caïn, il était rouge comme le sang et
1. Elle apparaît peut-être dans les Évangiles (Math., XXVII, 35 ; Luc, XI, 51), et surtout dans l'Épître de Saint Paul aux Hébreux, XII, 24.
2. Cf. S. Ambroise [Patrol., XIV, 1063), S. Augustin, passim, et la longue suite des commentateurs de la Genèse.
3. En outre des auteurs indiqués dans la note précédente, la Bible moralisée illustre ce passage de la Genèse d'une miniature où l'on voit Judas entouré d'hommes armés et approchant une lanterne de Jésus ; la glose est la suivante : « Caïn, qui per proditionem « eduxit Abel ut interficeret, significat Judam qui Judeis per suam proditionem Jhm « XPm tradidit ad crucifigendum » (pi. 8).
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Comparé ;\ la h'f^rude ordinaire, ce récit offre à la foiî» une inspirati<Mi loiiic scmhlabhî et (les diff s d'exécution inté-
ressâmes. L'Arbre d'iîve y est plus éti(>ii« ment asMK'ié au premier drame dv l'histoire humaine : il en porte le reflet sur v»n feuilia^^e san/:,dant. Or, ce premier drame est la fi^urv. de celui du (iol^oth.i, où reparaîtra pom la dernière fois l'Arbre millénaire : il était conforme à l'esprit de la légende d'y donner à l'Arbre une place éminente. En outre, dans la tradition ordinaire, les trois arl)res de I.i Croix sont d'essence différente (cèdre, cyprès, pin), et par un symbolisme assez laborieux ils représentent les trois personnes de la Trinité. La Quesie leur donne seulement des couleurs différentes qui, selon les habitudes de la mystique, ont une signification morale. Le blanc indique la virginité, le vert la piété généreuse, féconde d'Abel, c'est-à-dire du Christ, et le rouge le sacrifice de son sang ^ Il faut reconnaître que le rappel des vertus essentielles du christianisme est ici bien mieux à sa place que le symbole de la Trinité, et complète bien l'enseignement de la Croix. Ainsi, dans l'épisode d'Abel comme dans celui de la fuite du Paradis, la Queste développe logiquement le thème mystique de la légende et y met une harmonie raffinée. C'est vraiment la plus belle version que nous connaissions de la célèbre légende. Il est vrai que Galaad n'est pour rien dans ses particularités ; ce n'est pas la nécessité d'aboutir à lui qui les a déterminées ; bien plus, toutes les préparations et préfigurations sont explicitement rapportées à Jésus-Christ, non à Galaad. Aussi n'est-il pas impossible que l'auteur de la Queste ait simplement reproduit, dans l'histoire d'Abel comme dans celle du rameau d'Eve, quelque rédaction rare et aujour-
I. « Et quant il fu grans arbres si fu blans corne nois en la tige et es branches et es « foilles. Et ce ert senefiance que virginités est une vertus par coi licors est tenuz nez t et l'ame blanche (Sommer, VI, 152-153). « Et la verdor qu'il prist et la flor et li fruiz fu « senefiiince de la semence qui desoz lui avoit esté semée et qu'ele seroit toz dis vers a t Nostre Seignor, ce est a dire en bone pensée et en amor vers son creator... » (Sommer, t VI, 154). «... et devint en totes choses vermiax: et ce fu en ramembrance del sanc t qui i avoit esté espanduz : ne de celui ne pooit nus autres aengier, ains moroient « totes les plantes que len en fesoit » (Sommer, VI, 156). Dans l'explication d'ailleurs incomplète, que donne YEstoire du mythe de la Nef, deux de ces trois couleiurs sont interprétées de façon différente, en contradiction avec les textes ci-dessus, qui pourtant figurent aussi dans VEstoirc.
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d'hui perdue de la légende de la Croix. En tout cas, ce serait déjà une grande preuve de goût et de sens critique que d'avoir su discerner un si excellent modèle.
Les variantes qui s'observent dans la seconde partie du conte ont un tout autre caractère. De la mort d'Abel notre romancier, après une rapide allusion au Déluge, passe directement au règne de Salomon. Il néglige les épisodes intermédiaires que contient la légende, celui de Moïse, celui de David et des trente cercles d'argent. Sans doute qu'étant parvenu à expliquer l'existence des « trois manières d'arbres » et leur signification, il jugea superflu de suivre la légende dans des contes qui ne lui donnaient plus rien d'utilisable et préféra mettre tout de suite en œuvre les éléments qu'il avait rassemblés. En effet, à partir de ce moment, le récit de la Queste oblique nettement vers sa conclusion romanesque et ne s'inspire plus du récit religieux que pour le transposer.
On voit dans la Légende que Salomon, ne sachant comment achever le Temple qu'il construisait, fit couper l'Arbre sacré ; il n'en put d'ailleurs rien faire, par suite de divers prodiges, l'Arbre étant réservé à une autre destinée. La Queste nous montre de même le sage roi en grand embarras et se décidant finalement à faire couper l'Arbre. Mais la cause de son souci est nouvelle : il a appris que son lignage se terminerait glorieusement, après la Vierge Marie, par un Chevalier de grande vertu, et il cherche en vain le moyen de faire savoir à cet ultime descendant qu'il a connu et préparé sa venue. La légende raconte ensuite que Salomon fit déposer le tronc de l'Arbre dans le Temple et que plusieurs merveilles en ad vinrent jusqu'au temps de la Passion. On va retrouver ce trait, transformé et mêlé à d'autres transpositions, dans les très curieuses actions que la Queste prête à Salomon. C'est ici le point caractéristique du conte.
Le Salomon de la Queste, au lieu de Temple, construit une nef, qui en est l'équivalent en langage mystique. « Ecclesia est navis », disent tous les Pères de l'Église et après eux tous les glossateurs de la Bible i. Cette nef sera, comme l'Église, indes-
I. Notamment S. August. [Patrol, XXXVIII, 415) ; S. Paulin Nol. {ihid., LXI, 883),
TA TRAV'-.rnrpTTnv UOMASZRQVE X5X
trii('til)I(\ ëtcrncIlL' : c'est vïiv (lui |)ortcra .\ la fin d<*s tcmp» le tëmoi^'HiiKi' '!'• Il prescience* de Suloinon. Atissi y place-t-il des ()bj(*ts synîl>«)li<|urs <|ui annoncrnt et attendent la venue du Clirist et celK* de ( iahiad.
Le priiuipal et le plus merveilleux, c'r^t un lu au dLr.su:î du(|uel (rois fuseaux, tirés des trois sortes d'arbre» sacrés, font conuiu: un dais. De niênie que la légende montrait Salomon pla(,ant d.uis le Temple l'Arbre destiné à la Croix, de même la Qtu'sic lait placer les trois fuseaux dans la nef. I^ disposition même des fuseaux n'est pas sans analogie avec celle des trois bois de la croix. « En ccle crois si ot.iij. fus : li uns aloit contre- «( mont et li autres contreval et li autres en travers », dit la légende '. Des trois fuseaux de la Nef aussi deux vont « contremont » l'un en face de l'autre et le troisième en travers. On ne pouvait guùre rappeler plus clairement la Croix sans tomber dans l'inconvenance. Quant au lit lui-même, il vient d'ailleurs. Salomon étant une des figures traditionnelles du Christ, le lectulus Saloniotu's du Cantique des Cantiques ^ a été maintes fois rapporté à la personne de Jésus. On y a vu assez naturellement le lieu où Jésus se repose ; et quel repos est plus complet que la mort ? Ce lit fut donc la Croix, ainsi que le dit l'abbé cistercien (lillebert sous une forme qui mérite particulièrement d'être citée ici : « C'est un doux lit, Seigneur, que le bois de votre « croix ! ^ » L'idée d'associer le bois de la croix au (^ lit de Salomon » pouvait donc venir à un esprit mystique ; notre auteur n'a fait qu'en inventer une réalisation matérielle. Ainsi dans la Nef indestructible, figure du sanctuaire, le lit avec son dais figure la croix et l'autel •* : le dernier descendant de Salomon s'y étendra. Est-ce le Christ ? est-ce Galaad ? C'est l'un et l'autre, et tout l'art de l'auteur s'est employé à trouver dans la légende
s. Hilaire de Poitiers {ibid., IX, 957, 960, 993, 1007) ; Raban Maur {ibid., CXII, 1004; 1005), etc., etc.