‹ Études sur la Queste del saint graal attribuée à Gautier MapChapitre 129 sur 150 · Mâle, Art telig. XI 11^ s., p · texte numérisé non relu

Mâle, Art telig. XI 11^ s., p

LA TRANSCRIPTION KOMANFSQUK 153

Siilnmoii (I (1( ,.i tniiiiu . tjui est uiuî simplifiration lianli*» de* (lomuis (U" riii^loin*. A dit* seule? lu feinini- de Saloinon rrprésonte ici 1rs Ofutaiius d'ëpouscs et dt! concubines qui finirent par jeter dans ridulâtrie le plus sage des rois. De mc^me c|u'Kvc avait t^tt'\ sans s'en iciidie pleinement ( nniptr, la première »)u\ lirn (Ir l.i rédemption, la fennne de Salomon, docile comme elle aux suggestions de Satan, prépare comme elle le salut. C'est elle (jui conseille la construction de la Nef, l'arrangement du Lit. (1( s iMiseaux. de riîp(5e : c'est elle encore qui .se reconnaît indigne de mettre la dernière main :\ cette œuvre. Mais cette impossibilité d'échappcn- ;\ l'emjirise du Malin, cette connaissance incomplète de Dieu et cette préparation à demi consciente tic l'ère nouvelle, c'est précisément tout ce que le Moyen Age incarnait dans l'Ancienne Loi, dans la Synagogue. La femme de Salomon symbolise l'Ancienne Loi : l'aventure du Bon chevalier achève do le démontrer.

Les artistes ont aimé à opposer la Nouvelle Loi à l'Ancienne, l'Église à la Synagogue, sous la forme de deux femmes : le Cantique des Cantiques ne montre-t-il pas, sous les traits de Salomon et de la Sulamite, l'ÉgHse conversant avec le Christ ? Dans les représentations de la Passion, une figure symbohque de femme apparaît aux côtés de Jésus. Une imagination toute semblable a amené l'auteur de la Queste à placer auprès de Galaad, dans l'épisode de la Nef, une figure féminine dont le rôle fait pendant à celui de la femme de Salomon : c'est la sœur de Perce val, fille de roi et de reine ^. Elle est parfaitement indemne de la souillure du péché, ce que l'auteur exprime en faisant d'elle une vierge ; elle seule sait l'histoire de la Nef et des objets s}Tnboliques qui y sont rassemblés ; elle seule peut donner son \Tai nom à l'Épée merveilleuse ; enfin, en mettant à cette épée les « renges » qui con\dennent, elle complète l'œuvTe commencée par Eve, laissée inachevée par la femme de Salomon. C'est bien la Nouvelle Loi, rÉghse du Christ qui révèle enfin le sens des préparations séculaires de l'Ancien Testament, qui exphque et complète l'Écriture Sainte. La vie terrestre de cette personne

I. La Qucsic montre d'ailleurs à plusieurs reprises l'Église et la Synagogue sous la forme de deux femmes se disputant un royaume. (On sait que dans l'art toutes deux portent couronne.) (V. ci-dessus, p. 115).

allégorique est comme le reflet de celle du Christ : à sa mission est attachée une idée de sacrifice ; car ces « renges )) sont faites de ce qu'elle avait de plus beau ^ et sa mort est un dévouement volontaire et sanglant, destiné à déhvrer une âme du péché ^. Certains détails marquent l'analogie de cette destinée non plus avec celle du Christ de l'Évangile, mais avec celle du Christ Chevalier, Galaad. Ainsi c'est le jour même où Galaad est armé chevalier que cette « sainte pucelle » coupe ses tresses dorées. Acte qui fait naturellement penser à une entrée en religion : or, le monachisme, comme on sait, est la vraie « chevalerie » de Dieu. Tous deux deviennent donc en même temps « serjant Jhesucrist ». La même idée allégorique se retrouve dans tous ces motifs.

Revenons à notre récit. Une fois la Nef préparée. Dieu en personne vient la consacrer, comme il fit du Temple, mais en une cérémonie qui ressemble fort aux bénédictions merveilleuses d'églises des légendes médiévales ^. Après quoi, la Nef sans équipage s'éloigne de la rive et commence sa course vagabonde à travers les mers et les siècles. Salomon étant la dernière figure du Christ, la légende de la Croix n'insérait aucun épisode entre lui et Jésus : pareillement, dans la Queste, le mythe s'arrête à lui et la suite du récit montre Galaad accomplissant les aventures réservées au Fils de David.

1. « Si en fera tel eschange qu'ele i metra unes autres de la rien desusliqu'ele plus amer a. »

2. La lépreuse pour laquelle meurt la sœur de Perceval est certainement un personnage symbolique plus qu'épisodique. Elle est explicitement déclarée pécheresse par le texte (« une desloial pécheresse ») : précision d'ailleurs presque inutile, car la lèpre est un symbole connu du péché : «Leprosi sunt peccatores », dit S. Anselme {PatroL, CLXVIII, 66i), ou mieux encore : « Lepra corporis, luxuriae imago » (Adam Scot, ibid.,CXCVlîl ^ 411).

3. Une homélie conservée au fo 87 du ms. B. N. lat. 2516a et relative à la basilique de S. Denis relate que Jésus vint lui-même avec saint Denis et ses compagnons faire la bénédiction de l'église (cité par Lecoy de la Marche, Chaire fr., p. 179 sqq.). On peut encore rappeler à ce propos les belles légendes de S. Seurin de Bordeaux et des Aliscans d'Arles. Enfin, pour ce qui est de l'anachronisme de cette cérémonie chrétienne introduite dans l'Ancien Testament, on sait qu'il est très commun : l'un des exemples les plus typiques se trouve précisément lié à l'histoire du Temple. Le traductevir des Quatre Livres des Rois, dont Leroux de Lincy a publié l'œuvre, remplace tout simplement la description biblique du Temple, qui sans doute ne disait rien à son imagination, par celle d'une église de son temps.

LA TRANSCKirUUN ROMANESQUE I55

Qu'on excuse ce lonj; commentaire; : il fallait analyhor en cliHail Ir IxMii ('onti' pour montrtîf uvc;c qurllu hardicsv: compliqut^e il' lôlr (le (ial.iad a l'tc^ conçti. Poussant mOthodiqucnKnt sa pensée jusqu'aux extrt^mes conséquences, l'auteur de la QutsU a placé, au sommet de la hiérarchie de »ies jx-rsonnage», un modèle (l(î vertu chrétienne assez parfait pour repnxluire la vie terrestre tliî Jésus, mcxléle éternel ; et il a substitué *^nn niHiveau Christ au vrai 1;\ où il le pouvait sans trop d'ii . Réunissant en (ialaad le Christ des Évangiles à celui de l'Apocalyp>e, U) Libérateur au juge suprême, il a voulu lui donner encore l'étrange et poétique prestige du Messie légendaire, -dont les générations antiques avaient, disait-on, attendu et préparé la venue. Il a adapté à une créature de son imagination sinon les textes sacrés, du moins des récits qu'il trouvait en marge de l'Écriture et qui étaient tout pleins d'elle. Bien qu'elles ne fussent pas articles de foi, des légendes comme celle de la Croix étaient au Moyen Age acceptées, chéries de tous ; et si des auteurs graves les ont accueillies, c'est qu'au fond, malgré leur réserve, ils aimaient avec la foule à les tenir pour vraies. T^n composant sa version de cette légende, qui semble d'abord aller vers Jésus et qui aboutit à Galaad, l'auteur de la Queste a donné la mesure de son audacieuse logique. Il a rendu indiscernable, en la personne de son héros, le mélange de la fiction romanesque et de la réalité religieuse, de l'homme et du Dieu.

Le Mythe de la Nef est comme la s^Tithèse des moyens employés par l'auteur de la Queste pour réaliser ce que nous avons appelé la transcription romanesque de son sujet religieux : interventions divines, scènes allégoriques, symboles mystiques, légendes hagiographiques y sont accumulés et mêlés à des ressouvenirs de thèmes celtiques. Car les nefs merveilleuses, qui voguent sans équipage, sont un des accessoires les plus usuels et les plus poétiques des récits dits bretons : Partenopeus de Blois, le lai de Giigemer, de Marie de France, entre autres, en décrivent qui

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sont fort analogues, sauf l'allégorie, à celle de Salomon ^. Le héros suprême, Galaad, apparaît là dans toute sa grandeur, montrant ainsi l'étalon de vertu d'après lequel les mérites des autres ont été mesurés et classés.

Mais ce mythe éclaire aussi tout le reste du livre : il nous fait comprendre pourquoi il n'est pas possible que les aventures de Galaad se terminent au château de Corbenic et pourquoi il faut qu'à la fin le Christ-Chevaher soit couronné roi dans la Jérusalem céleste, dont Sarras est le transparent symbole. Enfin nulle part on ne voit mieux le tour particuHer de l'imagination de notre auteur et la nature de son talent. L'étude de ce morceau nous a révélé certains procédés d'invention et de composition : elle nous a montré ce qu'il pouvait y avoir, dans un récit d'allure aisée et poétique, d'érudition et de virtuosité mystique. Elle nous a acheminés ainsi vers l'examen de la valeur proprement littéraire du roman.

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