I . Une nef i voit arivee
Tant bêle com se fust faee Et voit fors apoié le pont Par u on puet monter amont.
... Mais ce l'a forment effreé Que nul home n'i a trové, Ne rien nule qui vive soit.
, {Partenop., éd. Crapelet, v. 701 sqq.) Il vait avaunt, si descent jus, A graunt anguisse mimta sus :
Dedenz quida humes truver Ki la nef deussent garder, Ni aveit nul ne nul ne vit.
Enmi la nef trovat un lit Dimt li pecon et li limun Furent al overe Salemun...
Puis est levez, aler s'en veut :
Il ne pout mie retumer, La nés esteit en halte mer.
(Lai de Gugemer, v. 167 sqq.)
L'iixi'CU'rioN I rnï.K AïKi'
VoiI;\ donc un livre dont rol)jot essentiel était de tracer un tablciiu (le I.i \ ir ( hn'tirnni', montrant la conduite diverse des honiint s (lins le grand combat de Satan contre Dieu. Pour faire d'une telle matii^re un roman, l'auteur emprunta à la littérature profane le beau conte du (iraal et quelques noms de chevaliers fameux. Au (îraal il donna un sens divin, et dans les personnages il incarna l<^s divers types humains que la religion distingue, de l'impiété à la sainteté parfaite. De la littérature religieuse, et exceptionnellement des romans bretons, il tira les scènes miraculeuses, les allégories, les symboles, qui pussent traduire en langage concret les dogmes et les préceptes moraux qu'il voulait exposer. Mais il fallait harmoniser ces éléments disparates, en composer un récit cohérent, qui fût à la fois intéressant comme un conte et édifiant comme un traité de religion. Besogne délicate et bien faite pour mettre en valeur les qualités littéraires d'un écrivain.
Le but de l'auteur de la Qucste étant de rendre sensibles des idées abstraites, c'est l'abstraction qui chez lui préexiste à la forme romanesque et la détermine. Les commentateurs mystiques de l'Écriture découvTaient dans les choses concrètes des significations morales ; imbu de leur esprit, il apphque leur méthode en sens inverse, il traduit ses idées morales en choses concrètes. Il va de l'intérieur à l'extérieur ; partant du monde moral, il recompose un univers sensible qui en sera le miroir. C'est son procédé constant de composition. Tous les épisodes du livre, et le livre lui-même dans son ensemble, sont ainsi construits : les éléments romanesques que nous avons énumérés plus haut y apparaissent, s'y mêlent et s'y déforment uniquement selon le progrès de l'idée, sans grand souci d'enchaînement ou de vraisemblance extérieure. C'est un peu la manière des paraboles évangéliques, où le sens final exphque les détails par-
158 la QUESTE DEL SAINT GRAAL
fois singuliers et disparates du récit ^ ; on pourrait assez justement définir le procédé de la Queste la composition parabolique. Montrons-en la mise en œuvre dans un épisode, pris au hasard comme exemple : la tentation de Perceval.
La composition parabolique. — On a vu que Perceval, le « nice )), personnifie ceux des élus dont la sainteté est faite d'innocence irraisonnée et de naïve pureté. De telles âmes ont aux yeux de Dieu un mérite particulier, mais elles sont plus exposées que d'autres aux ruses du démon ; leur enfantine candeur est pleine à la fois de grâces et de périls ; autour d'elles la lutte de Dieu et de Satan est plus vive, plus serrée qu'ailleurs. C'est ce que l'auteur de la Queste a voulu montrer dans la Tentation de Perceval. En langage abstrait, cette aventure signifie à peu près ceci : l'âme candide est une proie offerte au Démon et risque de se laisser conduire au mal sans s'en apercevoir ; mais Dieu l'aime, l'avertit, et finalement lui pardonne ses défaillances car elles sont sans malice. Voilà le thème moral et ses divers motifs ; voyons comment la « parabole » est faite.
Premier motif : la candeur donne prise au démon. Pour traduire cette idée en langage romanesque, il faut raconter une rencontre de Perceval et du démon ; et pour marquer la confiance trop candide de Perceval, on donnera au démon des apparences qui seraient suspectes à tout autre, mais où Perceval se laissera prendre. Les éléments nécessaires à ce récit foisonnent dans la littérature édifiante, dans les « diableries » usuelles : il n'y a qu'à y puiser. On représentera donc Perceval en grand embarras, manquant d'une chose essentielle à la poursuite de ses aventures, par exemple d'un cheval ; et son désespoir sera excessif ^ ; c'est l'occasion traditionnelle des interventions diaboliques : Satan aime à contrefaire le Sauveur. Il apparaîtra sous la forme féminine qui lui est coutumière et qui convient à un conte chevaleresque, et il offrira le cheval tant désiré. Le cheval justement est
1. Cf. par exemple, dans la parabole du Festin, la sévérité inattendue du maître pour le convive qui n'est pas vêtu de robe de noce, et la forme, plus inadéquate encore à la fiction, que prend la colère du maître : « Jetez-le es ténèbres extérieures, etc.. ».
2. « Si asigrantduel qu'il giete son escu et s'espee a terre et oste son helme... siplore et crie a halte vois... (Sommer, VI, 66). » Un peu avant (Sommer, p. 64), il a voulu se faire tuer par le valet qui lui avait refusé son cheval. L'épisode assez maladroit de ce valet et du chevalier n'a évidemment d'autre but que de préparer par diverses péripéties malheureuses le désespoir de Perceval.
souvent symbnlr fl'cnfor ; pour (jur celui-t i le hoit plu» (•vulininiciU, on l(î (li^pi-indui noir et hideux comme dan» maint pïrux ri^cit *. Knlin le diable mettra à »on offre la ronditirm habituelle : IVreeval devra s'en^'ager à faire ce qu'il lui demandera. L'imprudent acceptera tout ; il ne se diMiera ni de la forme f(^minine. (pii si souvent dc^f^uisc 1«- Tentateur, ni de la promesse «5(iuivn(iiu', ni du cheval monstrueux. Ainsi Perceval, à cause de sa candeur, sera dt'^s la première rencontre trompé et mis en danger par \v Malin.
DeuxiiMne motif : Dieu dispute à Satan l'âme candide : aux séductions de l'enfer il «appose ses avertissements et ses douces exhortations. Ia\ transposition, c'est l'introduction de Dieu dans le récit, ce sont ses apparitions exactement contraires à celles du démon, c'est le parallélisme des discours trompeurs de l'Ennemi et des exhortations du Bon Pasteur, c'est enfin la représentation de la lutte du Ciel contre l'Knfer. Lieux communs du mysticisme s'il en fut, que ces oppositions symétriques de Dieu et de Satan. Pour les rendre, les symboles, les allégories viennent en foule sous la plume : le spectacle du monde, la Bible, l'Église et ses rites les fournissent à l'envi. Perceval assistera donc à une fantasmagorie contrastée : combat du Lion et du Serpent, dis* pute de l'Ancienne et de la Nouvelle Loi, songes allégoriques qui l'avertiront en lui représentant par avance les épreuves qu'il va subir, visites réconfortantes de Jésus sous l'apparence toute naturelle d'un prêtre, conversations avec Satan déguisé en femme. Quelle conduite tiendra Perceval en cette épreuve ? Incertaine, nécessairement, et tiraillée entre le bien et le mal. Il faut que son âme soit en danger jusqu'au dénouement, et que son imprudente naïveté lui soit tour à tour un mérite et une faiblesse. Il sera donc d'une piété exemplaire, et qui justifiera l'intérêt particulier que la Pro\'idence lui porte ; ses prières seront des modèles exquis de confiance en Dieu et d'enfantine innocence ; il prendra à l'occasion le parti de Dieu dans le combat (le Lion et le Serpent), mais il se laissera aussi surprendre par le Tentateur.
Troisième motif : l'âme naïve se laisse mener jusqu'au bord du