‹ Études sur la Queste del saint graal attribuée à Gautier MapChapitre 136 sur 150 · Voir plus haut l'étude des deux personnages · texte numérisé non relu

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lyÔ la QUESTE DEL SAINT GRAAL

« N. S. des maies nevres qu'il ot fêtes... », il demande conseil à un prêtre.

3) C'est la scène de la confession. Le prêtre commence par lui exposer la sévérité de Dieu pour ceux qui auront mal usé de ses dons. Lancelot comprend et reconnaît spontanément qu'il est de ceux-là. Le prêtre alors, changeant de ton et plaçant l'espérance auprès de la crainte, lui parle de la miséricorde divine, toujours offerte aux confessions sincères. « Sachiez qu'il ne vos « refusera pas, se vos vos offrez a lui en tele manière com je vosdi, « de vraie confession de bouche et de repentance de cuer. » Damnation ou confession : Lancelot est pris dans le grand dilemme de la religion : comme les dernières paroles du prêtre ont été de douceur et d'espoir, il voudrait se confesser, mais il n'ose : son péché est trop ancien, trop habituel, trop secret. Son silence, un soupir « del parfont del cuer », expriment son embarras. Il faut encore d'adroites exhortations du prêtre, de « bones paroles et « bons essamples » pour qu'il se décide. Et sa confession, toute fervente qu'elle soit, n'est point un plat et banal désaveu de sa vie passée : elle en rappelle au contraire la beauté, la séduction, en même temps qu'elle en reconnaît l'impiété. Les deux thèmes s'y succèdent, inégalement développés : la grâce et la noblesse de l'amour courtois, créateur de beauté et de prouesse, maître du monde, y est exprimée avec une ampleur encore admirative malgré tout, mais la condamnation de cet amour par la religion y est avouée à la fin, brièvement et comme honteusement. On sent là qu'il faudra encore à Lancelot bien des admonestations, qu'il aura bien des progrès à faire, pour se déprendre tout à fait du beau rêve d'amour idéahste. Tout cela est d'une vérité minutieuse et pénétrante.

La religion connaît bien le cœur humain ; les prédicateurs, les confesseurs, les abbés, tous ceux qui ont charge d'âmes, sont habiles à découvrir les secrets des consciences. Ils ont aimé à mettre leur science sous la forme de théories assez pédantes, mais derrière leurs abstractions il y a des vues justes et fines sur l'homme. Cet excellent passage de la Queste, on l'a vu, porte le reflet d'écrits scolastiques ; il n'en est pas moins tout rempli de vérité humaine. Par des pages de ce genre, la Queste inaugure vraiment en France le roman psychologique.

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L'art oratoire. — On :i vu pins haut que pour foncln* dans le rtVit ses explications synihnli<pics. notre romancier leur avait (ioniu' Il foiinr <lii dialomic. rt in<*'ine de l'honi/'lie II i ainsi introduit <l.it)s le roman di's échantillons de srm art oratoin;, qui sont loin d'être sans vah-ur. Les plus intc'Tess.ints sont, s;ins contredit, ceux dont I ancclot fournit l'occasion. Kxaminons-les en dctiiil.

Le premier disc(»urs adressé à Lancelot, bien (ju'il soit très soigneusement adapté à cet auditeur, a une portée générale et constitui» un véritable Sermon sur la confession. En voici le plan qui est très net :

i) L.ïiK (lot a ri\u de Dieu de grands et magnifiques dons ; il doit les consacrer au service de Dieu.

2) Exemple évangélique. la parabole des « besants », Dieu redoutabli» au mauvais serviteur. Mais le thème complémentaire, Dieu miséricordieux au pécheur repentant, est brièvement annoncé à la tin. — Ici, dans une interruption destinée à rompre la monotonie du développement et à garder à la scène l'apparence d'un dialogue, Lancelot reconnaît qu'il est le mauvais ^''A'iteur de l'Évangile.

3) Dieu miséricordieux ; exemple tiré du Crucifix.

4) Conclusion ; exhortation à se confesser, caractères et effets de la bonne confession.

Composition remarquable de simplicité et d'harmonie. Le sermon est fait de deux parties symétriques, que sépare l'interruption de Lancelot ; la première traite de la sévérité de Dieu et la seconde de sa miséricorde. Toutes deux sont construites de la même manière, avec un exposé dogmatique et un exemple ; mais dans la première partie l'exemple est un texte de l'Évangile ; dans la seconde, c'est l'interprétation assez touchante de la ligure du Crucifié, qui a « estenduz ses braz por (( recevoir chascun pecheor ». Composition habile et persuasive aussi. Car l'exorde, en rappelant à Lancelot ses belles qualités, fait sortir le blâme de l'éloge même, et prend Lancelot, pour ainsi parler, par la douceur. Puis, des deux alternatives proposées au choix du pécheur, la damnation ou le pardon, c'est la plus douce qui est savamment présentée la dernière et qui amène la conclusion du discours. Ajoutons encore que le texte évangéhque

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ïyS la QUÊâTË DEL SAINT GRAAL

est parfaitement choisi pour la circonstance et que le mouvement final, qui prend à témoin le crucifix, a de la grandeur et du pathétique. Composition, choix des arguments, ornements du discours, émotion, persuasion, il y a là tout ce qui constitue l'art oratoire de tous les temps. Avec un peu plus de concision dans le style, de sûreté dans le maniement de la période, ce petit sermon serait un modèle d'éloquence déjà classique.

Le second sermon à Lancelot n'est guère moins remarquable. Il ne s'agit plus ici d'amener un pécheur à confession, mais de l'engager à persévérer dans son effort Vers le bien. On n'a pas oublié que c'est à la suite de cette exhortation que Lancelot prononce ce qu'on peut appeler son vœu. Ce morceau pourrait s'intituler Sermon sur la pénitence. Il se décompose de la manière suivante :

i) Exorde. Lancelot (le pécheur de conversion récente) tie peut encore actuellement voir Dieu, mais la grâce divine revient vite à qui fait pénitence.

2) Rappel de la vie antérieure de Lancelot. à) Son enfance pieuse, ses vertus.

h) Son changement, sa chute ; la luxure, l'orgueil, puis tous les vices remplacent eU lui les vertus.

3) Son abaissement présent. Le peu de bien qui restait en lui lui a donné la grandeur mondaine, mais ne suffit pas pour le service de Dieu : ses récentes infortunes.

4) Mais la miséricorde divine lui est toujours offerte ; pouvoir de la pénitence.

5) Exemple évangélique : la parabole du festin.

6) Conclusion : application de la parabole.

On retrouve dans ce discours le même sens de la composition et la même habileté que dans le premier. L'exorde annonce deux idées, qui seront en effet les deux thèmes du développement ; l'indignité présente de Lancelot, due à sa longue vie pécheresse, et la possibilité pour lui de rentrer en grâce. La première partie est de beaucoup la plus amplement traitée ; l'énumération des vertus de Lancelot, le récit de sa chute, sont des morceaux minutieux d'analyse morale et psychologique. Là est évidemment l'intérêt principal du sermon : il s'agit d'amener Lancelot à se déprendre de sa vie passée, à y renoncer définitivement : il

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liiiit (loiK- la lui dcpciiulrc' ci intfrprutcT do fa^on frappante. Mais, conniK- dans le premier dist ours, lu tiii e»t un encouragement ; aux perfidifî* de l'enfer, aux honteb du péchi!* (jue le prédicateur a i.i|>[K'lées, elle oppoHc la honte infinie du I^ieu de l'Évan^iN'. l.e discours est nourri d'érudition * et pourtant il ne se perd pas vn dif^'rcssions : la démonntration se pourhuit clairenienl, «l'un ton soutenu et qui évite la monotonie en mêlant parfois la narration i\ l'exposé didactique. Knfin l'orateur, cette fois encore, ajoute h son élo(iuence l'aiitorité de l'Écriture, et incorpore ;\ son discours une parabole.

Comparés aux productions contemporaines de l'éloquence religieuse, ces deux sermons nous apparaissent d'une rare valeur. Le recours à l'Écriture, la tendance à transformer l'homélie en un commentaire appliqué plus ou moins justement à un cas particulier, ce sont là choses communes au xiii® siècle '. Mais la plupart des sermons sont gâtés par l'abus des figures, des déformations symbolistes de la pensée, et surtout par la manie de la citation, du ccnton, qui les éparpille en digressions •. Il y a loin de leur verbosité pédante et pénible à l'art sobre, symétrique, familier et persuasif des sermons de la Qucste. Notre auteur pouvait à juste titre avoir la coquetterie d'introduire dans son roman des échantillons de son éloquence : il mérite une place éminente parmi les orateurs sacrés de son temps.

Les traductions de la Bible. — Les sermons de la Queste doivent une grande part de leur force persuasive — et de leur intérêt littéraire — aux traductions de la Bible qui y sont insérées. Ils nous conduisent ainsi à considérer cet aspect curieux du talent de notre auteur. C'était encore une nouveauté assez hardie que de mettre la Bible en français : l'Église, comme on sait, y était peu favorable et y soupçonnait volontiers l'hérésie. La grande entreprise de traduction du xiii® siècle, qui nous a laissé de si remarquables monuments, paraît postérieure à la Queste. On conçoit donc qu'un écrivain ait pu voir dans la translation en

1. Citation de la parabole du Pharisien et du Publicain, souvenir du passage de saint Benoît sur l'humilité.

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