QUESTE MATT
Un riches bons bailla a .iij. Sicut enim homo peregre
de ses serjanz grant partie de proficiscens vocavit servos
son avoir. Car il bailla a l'un suos et tradidit illis bona sua.
.i. besant, a l'autre .ij. et au Et uni dédit v talenta, alii
tiers .V. autem 11, alii vero unum,
Cil a cui il bailla les .v. les unicuique secundum propriam
mouteplia en tel manière que virtutem, et profectus est sta-
quant il vint devant son sei- tim. Abiit autem qui v talenta
gnor et il dut rendre compte acceperat, et operatus est in eis
et raison de son gaaing, si dist : et lucratus est alia v. Similiter
« Sire, tu me baillas .v. be- et qui 11 acceperat lucratus
sanz, voiz les ci, et .v. autres est alia 11. Qui autem unum
que je ai gaaigniez. )> Et quant acceperat abiens fodit in ter-
li sires l'oi, si respondi : « Vien ram et abscondit pecuniam
avant, serjans bons et loiaus : domini sui. je t'aqueil en la compaignie Post multum vero temporis
de mon ostel. » Apres revint li venit dominus servorum illo-
autres qui les .ij. besanz avoit rum, et posuit rationem cum
reçuz et dist a son seignor eis. Et accedens qui v talenta
qu'il en avoit .ij. autres gaai- acceperat obtulit alia v ta-
gniez. Et li sires li respondi tôt lenta dicens : « Domine, v
ausi come il avoit fet al autre talenta tradidisti mihi, ecce
serjant. Mes il avint que cil alia v superlucratus sum. » Ait
qui n'en avoit que un receu ot illi dominus ejus : « Euge, serve
le suen enfoui en terre et se bone et fidelis, quia super
fu esloignié de la face son pauca fuisti fidelis, super mul-
L'hXI^CUTION MlTr^HAIKH 185
si'i^iior «t n'osa venir avant, ta t»- ( onstitnani, intra in gau- C'il iii li inalvfs serjanz... dium dninini tiii. » Am-ssit au-
tem rt fini II tairnta accepiTat et ail ' Domino, 11 talcnta tradidisti inihi, cccc alla duo lucratus sum. n Ait illi doniinus ejiis : « Eiigo, serve bonc et fidrlis, quia super panca fnisti fidclis, super multa iv constituain, intra in gaudium domini tui. » Arrodens autcm et qui .1. talcntum acceperat, ait : « Domine, scio quia homo durus os, métis ubi non seminasti ( t congregas ubi non sparsisti Et timens abii et abscondi talentum tuum in terra : ecce habes quod tuum est. »
Respondens autcm dominus ejus dixit ei : « Serve maie et piger... Tollite itaque ab eo talentum et date ei qui habet x talenta. Omni habenti dabitur, et abundabit ; ei autem qui non habet, et quod videtur habere auferetur ab eo. Et inutilem servum ejicite in tenebras exteriores :
illic erit fletus et stridor dcntium. »
lo Le texte évangëlique est abrégé ; il est allégé des répétitions qui l'encombrent. Ainsi : a) l'Évangéliste raconte une première fois la conduite des trois ser\iteurs, puis il la leur fait exposer à eux-mêmes. La Queste supprime le premier récit, inutile et qui nuit à la scène suivante.
b) dans la scène du retour, le dialogue du deuxième serviteur
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avec le maître répète mot pour mot celui du premier : seul le chiffre des besants est changé. La Queste ne garde que le premier dialogue : elle résume en style indirect les paroles du second serviteur et remplace la deuxième réponse du maître par une simple référence à la première.
2° La fin de la parabole est écourtée de telle sorte que l'esprit en est sensiblement modifié. Les paroles presque haineuses du troisième serviteur, la réponse du maître irrité, sa sentence qui soudain révèle le sens de la parabole et évoque l'épouvante du Jugement, tout cela est supprimé. L'auteur de la Queste ne veut pas donner de la sévérité divine une impressien trop effrayante : l'idée qu'il traite est qu'il faut faire fructifier les dons de Dieu : aussi met-il en lumière l'exemple des deux premiers serviteurs, ne gardant le troisième que comme une sorte de repoussoir assez vague.
30 Enfin il remplace la belle expression, d'une généralité si poétique, « Entre en la joie de ton seigneur », par une précision tant soit peu féodale, « la compaignie de mon ostel ».
L'intérêt des comparaisons de ce genre est qu'elles saisissent sur le vif le talent d'un auteur, qu'elles en révèlent pleinement la nature et les limites : elles font pour ainsi dire apparaître l'écrivain à sa table de travail. Résumons ce que celles-ci nous apprennent de notre romancier. Dans la Bible il choisit judicieusement les exemples qui conviennent à son intention : et il les y adapte plus exactement encore. Sous la richesse parfois discursive des développements poétiques ou moraux, il sait discerner l'idée essentielle d'une page, et il ne craint pas d'arranger un peu le texte sacré pour y mettre cette idée en lumière. Comme le faisait déjà Pierre Comestor ^, il contamine assez adroitement, à l'occasion, les passages parallèles des Evangiles. Enfin, il aime la brièveté et sait l'art de rendre un récit plus alerte, plus intéressant. Mais les traits de mœurs, les détails concrets qui sont de pure description et surtout les trouvailles de l'imagination, la grande poésie de la Bible, cela ne l'intéresse pas, il le néghge. Érudit, intelligent, sobre et mesuré, d'un intellectualisme un peu sec, un peu didactique, c'est à sa manière un artiste de grande valeur, mais ce n'est pas un poète.
I. Leroux de Llncy, Les Quatre Livres des Rois {Doc. HisL Fr.), Introd.
I 'r\i fiUTloN I r I ri^uAiMf'. 187
La Uuiiiuc et le style. l.c compK'nunt naturel de cette ëtudc serait r«:.\.iiiH'n de la lanisHic et du style <lc la (jueste. On a vu les raisons (jui nous le font n'server : bornons-nous à qur-lques reniar(|ues (jui aident ;\ l'appréciation littértiire de la Quc$te.
\a\ lan^'ue n'est pas trùs riche, mais ordinairement nette et précise. Connne il arrive frécjuenunent h cette (?poque, elle abonde en expressions reprises à satiété : commencements de phrases, groupes d'épithétes, formules de comparaison, d'étonncment, etc.. De là une certaine monotonie, et souvent une apparence fruste qui ne répond point à la nature réelle de la pensée. V\\ pliénom^ne analof^ue s'observe d'ailleurs chez Villehardouin. autre écrivain dont l'esprit était plus varié que la langue. C'est là une caractéristique de ces premiers temps de la prose française.
C'est le vocabulaire descriptif (pii dans la Queste est le plus pauvre. Les mômes épithètes, trop générales et peu topiques, y reviennent constamment : tournoi grand et merveilleux, mêlée grande et merveilleuse, etc. ^.. Point de notation un peu précise et nuancée des formes, des couleurs, des mouvements.
Le vocabulaire moral est sensiblement plus étendu. On sent là l'influence de la littérature ecclésiastique et de sa tradition d'analyse dogmatique et psychologique : les idées et sentiments sont nettement indiqués. Le répertoire habituel des écrivains sacrés, images traditionnelles, métaphores banales et quasi rituelles, expressions toutes faites, etc.. est ici abondamment employé, sans compter les locutions professionnelles comme « corpus domini », « user » (l'hostie), c'est-à-dire communier. Propriété et sécheresse, exactitude morale et nullité pittoresque, tels sont les caractères saillants de la langue de notre auteur. Il n'avait pas le don d'invention verbale.
Par contre, il avait le sens de la phrase. Outre que sa syntaxe est assez précise et régulière, il sait, pour construire les phrases
I. (Les chevaliers) «... avoient comencié .i. tornoiement trop merveiUeus...%\ avoient ja comencié le tonioiemeut trop mervcillcus. Et tant i avoit chevaliers abatuz que ce ert merveille. »
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et déterminer l'ordre des mots, utiliser avec une ingénieuse souplesse les ressources de la langue. Ainsi dans une même phrase, il aime à combiner divers modèles d'inversions ^. Exemple :
« Sache que molt t'a Nostre Sires mostré grant debonereté « quant il en la compaignie de si haute pucele et de si sainte « t'a amené. »
Une telle construction n'est évidemment pas le résultat du simple jeu des règles grammaticales : elle est déterminée par l'importance relative que l'auteur veut donner aux mots. C'est une phrase de styliste, et qui fait penser au latin.
Ce n'est point dans les passages purement narratifs qu'il faut chercher les beaux exemples de l'art du style de notre auteur. La phraséologie y est d'ordinaire claire et facile, mais, comme le vocabulaire, assez monotone II a adopté un type de phrase narrative dont il abuse vraiment : c'est un ensemble de deux propositions, l'une temporelle commandée par la conjonction quant et l'autre, la principale, commençant réguHèrement, en général, par si. C'est une façon tout à fait simpliste d'établir une relation entre des événements qui peuvent être ou concomitants ou successifs, avoir entre eux une relation causale ou seulement chronologique. Le temps du verbe de la proposition temporelle est la seule « variable » de cette construction : il peut tout juste marquer l'antériorité ou la simultanéité du fait énoncé dans la proposition par rapport aux suivants. Pour se faire une idée de la fréquence excessive de ce genre de construction, et aussi de son caractère « passe-partout », pour ainsi dire, qu'on relise, notamment, le récit de l'arrivée des trois héros à Sarras ^ ; en une cinquantaine de lignes on en trouve neuf exemples : ou encore l'épilogue de la Queste, que voici, et où 'il y en a quatre exemples en douze Hgnes :
« Quant Boorz ^ vit qu'il ert remes tôt seuls en si loingtaines « terres come es parties de Babiloine, si se parti de Sarras tôt « armez et vint a la mer et entra en une nef. Si H avint si bien « que en peu de tems arriva el roialme de Logres. Et quant il
1. Sur ces inversions, voy. Lucien Poulet, Petite syntaxe de V ancien français, ch. IV.